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Qui sème le vent, récolte la tempête
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 08 - 02 - 2013


Par Mohamed Ridha BOUGUERRA*
Le scandaleux assassinat du responsable politique, Chokri Belaïd, ce mercredi 6 février marquera, sans aucun doute, un dangereux virage dans le déroulement déjà assez chaotique de la seconde phase de la transition démocratique qui a commencé au lendemain des élections du 23 octobre 2011. Il est encore tôt, à l'heure actuelle, d'incriminer qui que ce soit de ce lâche crime indubitablement politique, et toutes les hypothèses demeurent plausibles. Y compris celle d'une partie étrangère qui cherche à déstabiliser le pays, à nuire à la transition démocratique en Tunisie, à faire avorter la Révolution et, ainsi, à étouffer dans l'œuf le grand espoir apporté à tant de peuples par le Printemps arabe et d'abord par la Révolution du jasmin ! Car si le Printemps arabe ne réussit pas dans la patrie qui lui a donné naissance, il ne réussira nulle part ailleurs.
Cependant, si nous ignorons encore qui a armé la main de l'assassin et quels sont les commanditaires et donneurs d'ordre de ce forfait inqualifiable, ce meurtre est à inscrire dans le contexte critique que nous vivons et ne s'expliquerait pas en dehors du climat de violence politique qui règne dans le pays.
Violence politique qui est apparue dès le 9 avril 2012 sur l'avenue Habib Bourguiba quand les forces de l'ordre, sous la responsabilité du ministre nahdhaoui de l'Intérieur, secondées par des milices inconnues alors, ont tabassé les manifestants venus célébrer une date chère au cœur de tous les patriotes tunisiens, celle des manifestations mémorables, à l'époque coloniale, réclamant une Constitution pour le pays ! La commission constituée pour enquêter sur les débordements et les graves incidents accomplis par la police de M. Ali Larayedh n'a pas encore rendu sa copie près d'un an après les faits. Le détournement, voire l'assassinat, de notre Révolution a commencé, précisément, ce 9 avril 2012. Le lynchage mortel de feu Lotfi Nagdh à Tataouine, ensuite, a manifesté au grand jour la nuisance fatale que constituent pour l'ordre républicain ainsi que pour la paix civile les prétendues Ligues de protection de la révolution. Le cataclysme, enfin, que constitue le meurtre, aujourd'hui, de Chokri Belaïd se présente aux yeux de tous comme un sommet de cette violence politique inédite sous nos cieux depuis l'affreux assassinat de Farhat Hached, le martyr de la lutte nationale pour l'indépendance, il y a soixante ans.
Violence politique qui, cependant, n'a pu que croître et gagner chaque jour davantage deu terrain chaque fois que les officiels ou les responsables et dirigeants d'Ennahdha ont tu, minimisé ou même justifié les nombreuses agressions qui ont touché ces derniers mois des hommes politiques de ce pays. Ils n'ont pas condamné les agressions de militants de la société civile ou de journalistes et intellectuels comme Jawhar Ben M'barek, Zied Krichène ou Youssef Essedik. Ils n'ont pas condamné non plus, même pas du bout des lèvres ou pour la forme, les appels au meurtre lancés en pleine mosquée à Zarzis contre Hamma Hammami. Par un conseiller du ministre des Affaires religieuses contre Béji Caïd Essebsi. Nombre de fois contre Maya Jribi, Oum Zied, Néjib et Issam Chebbi. L'impunité, voire la complaisance manifestée envers les auteurs de ces transgressions de la loi, a été reçue par ces derniers, dans tous ces cas, comme un encouragement tacite.
Violence politique qui n'a pu que grandement se nourrir de déclarations irresponsables venant d'hommes politiques au pouvoir et se présentant comme des hommes de gouvernement, et non plus comme des activistes politiques, ce qu'ils étaient il y a peu. Ainsi, quand des salafistes violents commettent des forfaits passibles des cours de justice comme à Séjnane, ils étaient assurés de la compréhension et de l'indulgence de la classe politique en raison de l'affection que leur porte leur gourou, le cheikh Ghannouchi, à qui ils «rappellent sa jeunesse» militante. Assurés également de la compréhension de M. Jebali qui ne voit pas en eux des «extra-terrestres», mais des enfants de ce pays. Du soutien aussi du ministre de l'Enseignement supérieur qui n'était pas loin de sacrifier une année universitaire dont les étudiants de la faculté de la Manouba avaient failli faire les frais afin que quatre niqabées transgressent le règlement intérieur de l'établissement et se présentent aux examens sans découvrir leur visage. De la clémence du ministre de la Justice encore comme dans la si triste affaire de la profanation du drapeau national à la Manouba. De l'indifférence, voire de la complicité passive du ministre des Affaires religieuses quand plus de cinquante mausolées et autres sites de notre patrimoine culturel et archéologique sont profanés, saccagés et incendiés. Des hypocrites indignations du ministre de la Culture comme lors de la rocambolesque affaire d'Al Abdellya. De l'incurie de la ministre de la Femme qui a manqué à sa mission en ne se portant pas au secours des «Princesses» de Zarzis. Il s'agit de ces anges de trois ou quatre ans que des imams frustrés voilent de la tête aux pieds et offrent, en quelque sorte, en cadeau de bienvenue à un faux dévot et sinistre cheikh koweïtien interdit de prêche dans son propre pays, mais officiellement invité chez nous pour répandre la bonne parole qui consiste à considérer la chair, fût-elle celle de gamines de jardins d'enfants, comme choquante pour des regards pieux. De l'hospitalité du président provisoire de la République qui ouvre le Palais présidentiel à des conférenciers qui tiennent un langage d'un autre temps, bien qu'il lui soit arrivé de les qualifier, dans un rare moment de lucidité, de «microbes».
C'est cette violence politique qui a préparé donc le terrain aux meurtriers de Chokri Belaïd. Mais si ces derniers sont passés aujourd'hui à l'acte, si mentalement ils s'étaient considérés prêts ce matin, précisément, à accomplir le geste fatal, c'est qu'une impulsion de dernière minute leur a été donnée vers la fin de la semaine écoulée. C'est la déclaration obscène du député Ali Farès qui, en pleine Assemblée nationale constituante, a osé parler « d'acte héroïque » à propos des coups mortels portés à feu Lotfi Nagdh. Il n'a pas craint non plus, sur sa lancée, de qualifier de héros les assassins présumés de l'ancien militant de Nida Tounès. Comme si tout cela ne suffisait pas à enflammer des esprits simples et à les pousser à agir, le dernier communiqué du Conseil de la choura du parti Ennahdha, publié samedi 2 février, a fonctionné, certainement, comme un dangereux mécanisme infernal que l'on a mis, consciemment ou inconsciemment, en marche. Ne condamne-t-il pas « l'injustice » que représente aux yeux de ses auteurs l'arrestation des assassins du militant de Tataouine et ne réclame-t-il pas leur libération ? Alors comment s'étonner dans ce contexte nauséabond que le crime ne devienne pas un geste banal, sans qu'il soit suivi de sérieuses conséquences ? Ennahdha pourra-t-elle après avoir ainsi semé le vent s'étonner qu'elle récolte aujourd'hui la tempête et que ses sièges soient partout dans le pays saccagés ? Dans ce naufrage, le parti conservateur religieux ne risque-t-il pas, cependant, d'entraîner dans son sillage toute la Tunisie ? Voilà le risque palpable aujourd'hui au vu des bombes lacrymogènes lancées imperturbablement et sans sommation aucune, à l'arrivée du cortège funèbre de Chokri Belaïd à l'avenue Bourguiba, sur d'immenses foules de tous âges et de toutes conditions. Saura-t-on éviter ce piège machiavélique tendu à la Révolution de la liberté et de la dignité ? Voilà ce qu'il va falloir espérer dans les heures et jours à venir. Cela passe impérativement par l'arrestation des assassins. La dissolution de toutes les Ligues de protection de la révolution. La démission de ce gouvernement dont l'échec est devenu aux yeux de tous plus patent que jamais. La mise entre parenthèses de la sinistre tragi-comédie qui se joue depuis plus d'un an au Palais du Bardo sous le couvert de la rédaction d'une constitution dont tous les brouillons déjà publiés s'avèrent d'une insuffisance indigne d'un peuple qui a accompli une si belle révolution. La formation d'une commission ad hoc qui établit une constitution pour la Seconde République. C'est à ce prix et à ce prix seulement que la confiance pourra être rétablie et les dangers qui nous menacent évités.
* (Universitaire)


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