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«Dans les complots les mieux ficelés, il reste une marge pour la résistance»
ENTRETIEN - Riadh Ferjani, sociologue de la communication
Publié dans La Presse de Tunisie le 24 - 06 - 2013

Comment faire la part des choses entre les intrigues de palais et les réalités du terrain ? Riadh Ferjani est enseignant chercheur en sciences de l'information et de la communication. Il démêle pour nous les ressorts des récits dominants et de la stratégie de la tension...
Deux ans et demi après le 14 janvier, les articles et les livres se suivent et se ressemblent racontant autrement la Révolution tunisienne et le Printemps arabe. Du point de vue de la sociologie de la communication, qu'est-ce qui explique cette superposition de versions contradictoires autour d'une même histoire ?
Cette question me fait tout de suite penser à un texte incontournable, celui de Homi Bhabha, spécialiste en littérature comparée, disciple d'Edward Saïd, qui a écrit en 90 un article lumineux « Nation and Narration » où il a forgé le concept « Narrating the Nation ». L'idée de cet article est que les récits fondateurs de toute nation sont des fictions. Ici fiction ne signifie pas fruit de l'imagination mais récit du réel : « Les récits fondateurs des nations perdent leur trace historique (le mythe du temps) et se réalisent pleinement dans les vues de l'esprit. » La phrase est terrible ; elle renvoie les mythes fondateurs aux oubliettes de l'histoire. En racontant la Révolution française, on oublie qu'il y a eu la restauration de la monarchie. C'est complètement évacué. Autre exemple, on dit qu'on est les enfants de Haddad, mais on omet de dire que Haddad est mort dans la solitude...
Dans des contextes révolutionnaires, cette tendance fictionnelle est exacerbée par les passions, les émotions, l'irrationnel : l'imagination au pouvoir. Comme si tout devenait possible et pour tous : pouvoir agir sur l'histoire, même à l'échelle de son quartier.
A qui appartient-il habituellement de produire les récits fondateurs ?
Au 19e siècle, le cadre des récits fondateurs était la littérature. Aujourd'hui, ce sont les médias qui sont les plus puissants. Ce sont les moteurs de ces récits. Le problème est que les médias ont leurs propres règles du fonctionnement du récit que ne connaissent que les professionnels.
En Tunisie, après 54 ans de dictature, les règles éthiques de la profession ne sont pas le dénominateur commun entre les journalistes et les médias. Or, sans garde-fous, il y a de grands risques de produire des récits biaisés. Ce qu'on constate maintenant, c'est que le récit prime sur l'information. On en est même à la théorie du « Quelqu'un m'a dit... »
Même l'information a ses angles et ses points de vue qui diffèrent d'un média à l'autre et d'un journaliste à l'autre. Il y a eu par exemple des récits contradictoires autour du personnage de Bouazizi. Est-il impossible de produire un récit unique ?
Justement, c'est le deuxième problème qui se pose aux récits, et il relève d'une réalité sociologique : il n y'a pas un seul récit, mais plusieurs qui entrent en concurrence, qui s'opposent les uns aux autres.
Autour du personnage de Mohamed Bouazizi, il y a eu un moment, avant le 14 janvier 2011, ou après un bref silence médiatique, l'un des axes de la propagande de Ben Ali a été de s'attaquer au personnage (alcoolique, délinquant...). La machine de la propagande s'attaquait à lui puisque c'était un symbole en devenir. Les récits différents entrent en concurrence et c'est évidemment le discours dominant qui prend le dessus. A ce moment-là, dans les médias numériques et les réseaux sociaux, le discours dominant était axé sur la symbolique du profil du jeune chômeur et de son geste de désespoir. Les soulèvements fonctionnent aussi sur les symboles, quelle que soit la réalité des personnages. A ce jour, tous les livres sur la révolution s'articulent autour de Bouazizi.
Comment survivent ou s'effacent les récits ? Ceux des intrigues de palais risquent-ils d'effacer ceux du soulèvement des peuples ?
Il y a des récits plus plausibles que d'autres. Ils sont faciles à croire sans apporter la preuve historique. Cela n'enlève rien à la véracité des faits. Le fait qu'il y a eu une révolution de palais n'enlève rien à la véracité du soulèvement populaire, de la communion des Tunisiens de tout horizon, mobilisés sur l'avenue Habib-Bourguiba. Dans les moments difficiles de la transition, les récits dominants deviennent les plus crédibles. On va croire à ce qui est plausible.
Il y a des récits qui ne fonctionnent pas. En 2011, Chokri Belaïd a été accusé nommément de payer des jeunes pour créer le désordre. Cela n'a pas marché ; des médias ont apporté la preuve du contraire.
Normalement, le travail des journalistes professionnels est de déconstruire les récits dominants. Ils n'ont pas peur de faire valoir les faits vérifiés contre les récits plausibles. Ils n'ont pas peur de faire éclater une vérité autre que la vérité ambiante.
Qu'est-ce qui fait qu'un récit soit dominant et ait raison de tous les autres ?
Un récit dominant n'est jamais éternellement dominant. Il fonctionne dans un contexte particulier avec des facteurs pas rationnels. Les récits en concurrence sont régis par un rapport de force. Dès que ce rapport de force change, les récits perdent leur place. Quand je pense aux tonnes d'archives détruites devant l'Atce, j'imagine le rythme de la course à la destruction des preuves. Ceux qui réclameront la vérité ne l'auront pas. On n'avait pas les moyens de sortir de l'émotion et de construire des récits vérifiables et pas seulement plausibles.
Ceux qui ne croient pas aux récits dominants sont taxés soit de complotistes, soit de naïfs et les récits minoritaires sont critiqués comme étant des constructions théoriques qui ne servent à rien.
Comment qualifier la communication parcimonieuse et contradictoire autour des évènements du mont Châambi ?
Cela pourrait relever de la stratégie de la tension. Il s'agit de maintenir un peuple dans la peur pour qu'il ne prenne pas son destin en main.
Les récits de la peur sont l'antithèse de la citoyenneté. Leur objectif est que les gens démissionnent, rentrent chez eux, ne soient pas acteurs de leur destin et ne décident pas ensemble de l'avenir de la cité.
La réalité vérifiable est que Châambi n'est pas un maquis; c'est une montagne très parsemée...
Mais, toutes les analyses politiques montrent que les groupes les plus extrémistes sont les plus fragiles parce que les plus manipulables. Plus le discours est extrémiste, plus il est objet facile à manipulation.
Si l'on remonte plus loin, de quoi relève l'image de la grotte d'Ali Baba renfermant les larcins de Ben Ali ?
L'image du trésor caché de Ben Ali fut l'un des ressorts d'une fiction qui disait : « Le méchant, c'est lui... La dictature n'est pas un système mais une personne. Cette personne est partie, voyez comme elle était cupide, insensible à la souffrance du peuple... » Du coup, la haine s'est cristallisée sur le personnage beaucoup plus que sur les rapports des exactions commises par lui contre les droits de l'Homme. Ce fut un moment important pour empêcher ce qu'on appelle dans les transitions démocratiques « Al Mouhassaba ».
Peut-on affirmer sans se tromper qu'en politique et en communication, tout est «étudié» ou «comploté» à l'avance ?
Oui, c'est scientifique. Mais, je ne suis pas déterministe. Dans les études prospectives et les stratégies prévisionnelles les plus rigoureuses, il reste impossible de tout prévoir. Il y a toujours une multiplicité de scénarios et dans cette multiplicité, des éléments qui échappent toujours aux prévisions et au contrôle. Dans les scénarios les mieux ficelés, il reste toujours une marge d'action et des possibilités pour la résistance.
Je récuse le terme « complot ». Il n'y a pas de complot. Il y a dans le champ politique un rapport de force qui fonctionne pendant un temps. Et puis, à un certain moment, il y a une rupture de ces équilibres et le commencement d'un nouveau moment historique. Les intrigues de palais existent mais ne constituent, en conséquence, qu'un élément de l'analyse politique. Dire qu'il n'y a pas eu de révolution, c'est confirmer que la politique a toujours été affaire de chambres closes : c'est saper le moral des gens qui croient à la citoyenneté active.
Par définition, les complots font partie des grandes énigmes, jamais élucidées, de l'histoire ou alors révélés beaucoup trop tard... Pourquoi sont-ils instantanément dévoilés aujourd'hui ?
En 1953, en Iran, le coup d'Etat contre Messadak a donné lieu à toute une littérature sur l'implication de la CIA dans son assassinat. Il faudra attendre des décennies pour que la trace du complot soit retrouvée dans les archives de la CIA. Ce sont toujours les récits dominants qui prennent le dessus sur les complots. Aujourd'hui, l'accélération des divulgations est tangible. C'est grâce au contexte révolutionnaire que les récits se construisent et se déconstruisent rapidement. Mais, il y a surtout une accélération sur les mouvements de l'histoire grâce aux médias et aux journalistes. On peut dire que les secrets des complots ont du mal à résister à l'épreuve d'Internet et des médias électroniques...


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