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La chute brutale de Yukio Hatoyama
Chronique du temps qui passe
Publié dans La Presse de Tunisie le 10 - 06 - 2010


Par Hmida BEN ROMDHANE
Le 16 septembre 2009, Yukio Hatoyama prenait ses fonctions de Premier ministre du Japon. Il sera forcé de démissionner le 3 juin 2010 avec un taux de popularité qui a dégringolé de plus de 70% à moins de 17%. Il n'est pas le seul à avoir passé aussi peu de temps au pouvoir. Déjà Shinzo Abe avait servi juste un an avant de démissionner en septembre 2007. Ses deux successeurs Yasuo Fukuda et Taro Aso avaient servi eux aussi à peu près un an chacun avant d'être forcés de démissionner. Yukio Hatoyama a cédé donc mercredi dernier la place à son ministre des Finances, Naoto Kan, choisi par les instances du Parti démocratique du Japon (PDJ).
La popularité de M. Hatoyama a commencé à prendre la pente descendante peu de temps après sa prise de fonctions. Sa mère, une riche héritière, lui a donné «beaucoup d'argent» pour mener sa campagne électorale, argent apparemment non déclaré au fisc. C'était la première déception des électeurs vis-à-vis de leur nouvel élu.
Les déceptions se sont succédé ensuite au rythme des promesses électorales non tenues. M. Hatoyama avait fait de nombreuses promesses avant son élection : gel jusqu'en 2013 de toute hausse de la taxe sur la consommation; diminution de 18 à 11% de l'impôt sur les petites et moyennes entreprises; suppression des péages d'autoroutes et réduction des taxes sur l'essence; gel de la réforme de la Poste (très impopulaire); augmentation du salaire minimum et création d'une retraite minimale garantie; création d'une allocation de 100.000 yens par mois (1.400 dinars) pour les sans-emploi ayant épuisé leurs droits au chômage et suivant une formation; interdiction de l'intérim, et donc de la précarité du travail, dans les usines et beaucoup d'autres promesses qui visent à rétablir la solidarité perdue et éliminer les tares engendrées par «les vents du fondamentalisme du marché», pour reprendre l'expression utilisée par M. Hatoyama au cours de sa campagne électorale. Sans oublier la promesse fondamentale de son programme de politique étrangère : la révision totale de la nature de la relation qui lie Washington et Tokyo depuis 1945.
En 8 mois, rares sont les promesses qui ont reçu ne serait-ce qu'un début d'exécution. Pas même celle relative à la suppression des péages d'autoroutes que des millions d'automobilistes attendaient. Il est vrai que 8 mois sont très insuffisants pour répondre à un si grand nombre de promesses électorales. Mais la question qui se pose ici, du moins pour ce qui est des quatre derniers Premiers ministres qui ont passé moins d'un an au pouvoir, est la suivante : les électeurs japonais sont-ils si inconstants ou les dirigeants qu'ils élisent si incompétents ?
Il faut dire que le cas du dernier Premier ministre démissionnaire, Yukio Hatoyama, est un peu particulier. Les larmes qu'il n'avait pu retenir alors qu'il annonçait sa démission sont révélatrices du degré de frustration et d'amertume que M. Hatoyama emportait avec lui dans sa retraite un peu trop prématurée.
Dès son arrivée au pouvoir, M. Hatoyama s'est trouvé confronté à trois dossiers brûlants : un taux de croissance anémique qu'il faudrait conforter, une dette publique géante (deux fois le PNB) qu'il faudrait réduire, et le problème lancinant de la base américaine d'Okinawa qu'il faudrait résoudre. C'est ce dernier dossier qui a consommé à lui seul le gros des énergies déployées durant les huit mois du gouvernement Hatoyama.
La chute spectaculaire de popularité de Yukio Hatoyama est dû au fait que non seulement il a tourné le dos à ses promesses économiques et politiques, mais qu'il n'a même pas pu résoudre la question épineuse de la base US de Futenma conformément à ses promesses et aux attentes des Japonais, et en particulier des habitants d'Okinawa.
La bonne volonté de Hatoyama de résoudre cette question n'est pas en doute. Mais il n'a pas tardé à se rendre compte qu'il était coincé entre le désir ardent des Japonais de voir les troupes US quitter Okinawa et l'«intransigeance» de l'administration Obama qui s'accroche au statu quo, en dépit des manifestations massives anti-américaines organisées régulièrement dans l'île en question. A tel point que beaucoup de commentateurs occidentaux n'ont pas hésité à établir un lien de cause à effet entre l'intransigeance américaine et la chute du gouvernement Hatoyama.
Lien ou pas, une chose est certaine : l'administration Obama est loin d'être mécontente du départ de Hatoyama. Elle n'a pas oublié ses promesses électorales consistant à réviser la relation avec les Etats-Unis dans le sens d'une plus grande indépendance du Japon, d'une part, et celle avec la Chine dans le sens d'une plus grande coopération et ouverture, d'autre part.
Là aussi, la promesse de Hatoyama est restée un vœu pieux. La crise intercoréenne et les dangers qu'elle laisse planer sur la région n'ont sûrement pas aidé Hatoyama à opérer un changement spectaculaire dans la politique étrangère japonaise. Mais c'est surtout le sentiment de «profonde méfiance» des Japonais vis-à-vis d'une Chine de plus en plus puissante et ambitieuse qui explique l'échec de Hatoyama à introduire le moindre changement dans la politique étrangère de Tokyo.
La plus grande frustration du Premier ministre démissionnaire est d'avoir échoué à faire du Japon un pays qui prend pleinement en charge sa propre sécurité. «Ceci, a expliqué M. Hatoyama les larmes aux yeux, s'est révélé impossible aujourd'hui. Mais un jour viendra où la paix du Japon devra être assurée par les Japonais eux-mêmes».
La leçon a très vite été tirée par le nouveau Premier ministre Naoto Kan. Aussitôt après sa nomination, il assuré que l'étroitesse de la relation avec les Etats-Unis est «la pierre angulaire» de la politique étrangère japonaise, exhortant d'avance son prochain gouvernement à rendre cette relation encore plus étroite. «Yes we Kan», ont répondu les partisans du nouveau Premier ministre, dans un clin d'œil à Barack Obama.


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