Oui, Ennahdha est responsable de la violence qui arrive dans ce pays. Comment ne le serait-il pas ? Mais il faut préciser dans quel sens... Séparer ce qui relève de sa gestion de ce qui relève de deux données récentes : - Premièrement, l'arrivée du Printemps arabe... La chute de l'ère des dictatures sous nos cieux. - Deuxièmement, le fait que ce Printemps arabe ouvre une voie à l'islam dans l'expérience démocratique. N'ayons pas la naïveté de penser que ces deux facteurs ne vont pas entraîner des réactions à l'échelle internationale, des bouleversements dont le pays n'aurait pas à subir le contrecoup. Il y a eu «l'exportation» : il y a aussi l'effet de retour. Disons-le tranquillement : accabler le pouvoir en place de la responsabilité de tout ce qui se passe relève d'une forme de faiblesse de l'analyse qu'on ne saurait imputer à autre chose qu'à une certaine immaturité de notre jeune démocratie. La question est donc la suivante : en quoi le pouvoir actuel peut-il être tenu pour réellement responsable ? Sa gestion de la violence politique, faite d'une certaine complaisance, lui a valu de nombreuses critiques de la part de tous ceux qui plaident pour une méthode dure... Ce à quoi il répond généralement en disant que les méthodes dures de Ben Ali ne sont plus de mise avec les brebis égarées, qu'il faut savoir écouter ces gens-là... On se retrouverait donc, ici, sur le terrain de la pédagogie de la démocratie afin de convertir au jeu politique des gens qui sont récalcitrants. C'est l'expérience d'une sorte de démocratie dynamique, d'une démocratie inclusive. Et cela ferait en réalité tout l'intérêt de l'approche tunisienne en dehors de nos frontières : il s'agit en effet d'amener à la démocratie des gens qui, à la base, non seulement n'y croient pas, mais représentent la masse de tous ceux qui pourraient partir en guerre contre elle à l'échelle internationale, sous la bannière du jihad contre le monde impie de la modernité. C'est d'ailleurs ce qui explique le soutien international, et surtout occidental, à cette expérience... Car tout le monde a intérêt à ce qu'elle réussisse : nous-mêmes en Tunisie, afin de sauver une certaine jeunesse de la tentation du jihad, et de nous prémunir également contre ses conséquences sur notre sol. Mais aussi le monde arabo-musulman, qui partage avec nous le même souci, les mêmes inquiétudes. Et, enfin, le reste du monde, qui redoute les actions du jihadisme international à l'époque des armes de destruction massive et qui, par ailleurs, ne voit guère de solution durable au problème en dehors de cette approche pédagogique à l'intérieur des pays de religion musulmane... La Tunisie aurait donc la mission, pour ainsi dire, de mettre en place le modèle susceptible d'accomplir ce processus de conversion dynamique de la jeunesse musulmane à l'aventure démocratique. Il se trouve cependant qu'une telle expérience politique ne saurait être menée sans une prise de risques. L'ouverture à cette frange de la population qui est la plus susceptible de se rallier au jihadisme comporte la possibilité d'infiltrations qui fragilisent le système immunitaire habituel du pays. De sorte que le pouvoir en place se retrouve dans la position délicate d'être accusé de jouer avec le feu, avec la sécurité du citoyen... Les adversaires politiques iront même plus loin en affirmant que l'insécurité relève, non d'un mal nécessaire, mais d'un plan machiavélique. Bien sûr, le pouvoir protestera contre une telle hypothèse, qu'il qualifiera même de ridicule : a-t-on vu un gouvernement organiser l'insécurité dans le pays ? N'est-ce pas suicidaire sur le plan électoral ? La réponse est aisée quand l'attaque est excessive. Toutefois, la critique peut être plus nuancée. Certains considèrent que le parti islamiste laisse sciemment son aile dure commettre des écarts, des crimes s'il le faut, pour pouvoir ensuite prendre sur elle un avantage en laissant s'abattre sur ses membres la main pesante de la loi... D'autres estiment au contraire que c'est l'aile dure qui fomente de sa propre initiative des actions pour mettre en difficulté l'aile modérée et prendre alors l'ascendant auprès de la base... Bref, au nom de ladite mission, le parti islamiste en profiterait pour régler ses comptes internes, sinon en faisant couler le sang de nos concitoyens, du moins en laissant s'installer passivement l'insécurité parce que telle ou telle frange en son sein pense en recueillir un avantage. Et cela, ajoutera-t-on, parce qu'il n'a jamais tout à fait rompu avec une politique qui fut son ancienne coutume et avec laquelle il se permet aujourd'hui de fricoter en douce... Ou, dans le meilleur des cas, parce qu'il ne parvient pas à faire régner dans ses propres rangs la loi qui interdit absolument l'usage de la violence dans le jeu politique... Certes, reconnaît-on enfin, le gouvernement n'a pas intérêt à ce que la violence règne, mais le parti de la majorité, lui, accepterait cela pour les besoins occultes de ses propres luttes internes. Et, donc, au mépris du peuple ! Nous sommes ici dans une logique du soupçon, qui tend à conférer à une faute seulement possible ou supposée le statut de faute réelle ou avérée. Le travail de conversion dynamique à la démocratie, avec sa nécessaire ouverture à celui qui s'en défie, passe ou pour une faiblesse à l'égard de ceux qui pratiquent la violence, ou pour une complicité inavouée... En tout cas, c'est un travail qui semble tout à fait dénié. Il s'agit incontestablement d'un tort, quand on pense à ce qu'il engage comme effort pédagogique. Mais le danger est que le parti au pouvoir prenne prétexte de ce déni, de cette « erreur de lecture » en ce qui concerne son action, pour abonder dans une sorte d'indulgence à l'égard de soi. « L'opération est risquée et il est donc normal qu'il y ait des dérapages », voilà ce qui se dit parfois. Et on ajoute que les « ennemis de la révolution » sont légion, qu'ils sont à l'extérieur comme à l'intérieur et que, indépendamment même de ce travail qu'ils accomplissent, il y a une violence organisée et savamment orchestrée qui cible le pays. Autrement dit, tout n'est pas à mettre sur le compte de cette démarche pédagogique et de ses ratages. Le fait d'ailleurs que certains pratiquent l'amalgame sur ce sujet relève selon lui, et la chose n'est pas absurde, d'une volonté de créer les conditions de l'échec pour l'expérience démocratique tunisienne : c'est un même ennemi, au fond, qui fait couler le sang dans les rangs de nos concitoyens et qui cherche ensuite à en faire supporter la responsabilité au pouvoir, à ses faiblesses ou à ses complaisances à l'égard des salafistes. Ce qui signifierait ici que les crimes politiques commis sur notre sol l'ont été par les ennemis du pouvoir, par ceux qui ont délibérément entrepris de le mettre en difficulté ainsi que le processus de transition. Par conséquent, en bonne logique, il n'est pas normal d'imputer au pouvoir la responsabilité d'une violence dont il est lui-même la cible. Or, disant cela, le pouvoir en place pourrait s'imaginer que, en raison de ce qui précède, il a cessé d'assumer la responsabilité de la sécurité de nos concitoyens. En pointant du doigt l'ennemi invisible et pluriel, il se déleste de son rôle, celui d'être garant de l'intégrité physique du Tunisien. Et c'est ce dont on peut le soupçonner, malgré ses actions récentes en matière de lutte contre le terrorisme... Ennahdha est un parti islamiste qui a vécu pendant des décennies à la marge de l'histoire. Aujourd'hui, il est propulsé aux premières loges, non seulement sur le plan local en tant que parti majoritaire, mais aussi sur le plan international en tant que parti artisan d'un projet dont le monde attend une solution durable au problème du terrorisme islamiste à travers la résolution de l'équation islam et démocratie... Cette mission historique, qui sans doute le grise, ne doit pas lui faire oublier que toute vie humaine a une valeur infinie. Et que sa mission est aussi et d'abord de mettre tout en œuvre pour la protéger... La raison de l'histoire, pas plus que la raison d'Etat, ne doit pas le pousser à des considérations du genre : «Que pèse une vie humaine (et à plus forte raison celle d'un adversaire politique féroce) face aux enjeux de l'histoire ?» Et, parce que la tentation pour lui est de répondre, même en le marmonnant : «Pas grand-chose !», alors il est du devoir de tous, ici, que résonne une autre réponse : «Non, cette vie vaut que tout s'arrête pour elle. Car plus rien n'a de sens si la vie de l'un d'entre nous peut devenir demain un cadavre que le convoi de l'histoire enjambe sans crier gare». Cette réponse est d'autant plus nécessaire que si Ennahdha se laissait aller à penser et agir en méprisant la vie d'un seul homme, en la tenant pour quantité négligeable, alors la crainte est qu'il se soit laissé dériver vers une pensée qui est précisément celle dont se nourrit le terrorisme : «La vie d'un homme ? Pas grand-chose !» Et, dès lors, comment peut-il prétendre convertir les rêves de jihad de nos islamistes jeunes et moins jeunes en participation au jeu de la démocratie ? Ne serait-il pas en train de subir lui-même la morsure silencieuse du démon qui habite tout terroriste... ? Ici, le soupçon n'est pas seulement possible : il est nécessaire. Il n'use pas la crédibilité de celui qui l'émet par cette grossièreté rhétorique qui est presque devenue la règle. Il ne noie pas la vigilance dans les ivresses hystériques de la haine. Il ne se laisse pas non plus devenir un jouet entre les mains de ceux qui ont décidé de mener leur guerre politique parce qu'ils sont prisonniers de leurs idéologies plus ou moins désuètes... Bref, il est un aiguillon qui rappelle aux dirigeants toute l'étendue de leur responsabilité, au-delà de toutes les considérations qu'ils peuvent invoquer. Mais, parce que le soupçon est d'autant plus proche de l'éveil qu'il se soumet au principe de justice, on se doit de dire aussi que l'opposition n'est pas à l'abri de son dard si elle croit pouvoir marchander la mort d'un citoyen, même si c'est l'un des siens, pour faire avancer ses pions...