On fait régénérer le cheptel, on crée des emplois et on maîtrise les prix, tout en jugulant la spéculation Les viandes rouges sont devenues un produit de luxe pour le Tunisien. Le constat n'est nullement exagéré, c'est la réalité. L'envolée des prix pour ces viandes est de 50 à 75%. Pour cela il doit y avoir une explication. Les éleveurs parlent des charges qui ont augmenté et qui sont à l'origine de cette hausse qui devrait en temps normal s'étaler au moins sur une décennie. Cela ne fut pas le cas, puisque tout a basculé en l'espace de quelques mois. Les charges ont certes suivi la tendance haussière qui touche à tous les produits, mais elles n'expliquent pas tout, d'autant qu'en gros elles ne dépassent pas les 25% (main-d'œuvre, alimentation, électricité...). Et l'on sait que pour les fourrages, à titre d'exemple, leurs prix connaissent une certaine stabilité, excepté l'année dernière qui a enregistré un certain déficit en raison d'une pluviométrie mal répartie sur le pays. Et pour dire les choses telles qu'elles se présentent, l'élevage bovin, et notamment ovin, est le créneau le plus rentable dans l'agriculture. Et l'on doit aussi souligner que le marché du bétail est aujourd'hui entre les mains des éleveurs. Ce sont eux qui font la pluie et le beau temps. Ni intermédiaires —souvent avancés comme argument— ni aucune autre partie n'a de prise sur ce marché soumis à la loi de l'offre et de la demande. Cette dernière, en dépit d'une baisse, voire d'une chute de la consommation des viandes rouges, demeure vigoureuse par rapport à l'offre. Plusieurs facteurs sont à l'origine de cette tendance. Il y a des facteurs endogènes et d'autres exogènes mais qui se complètent entre eux. Facteurs multiples L'un des principaux facteurs pouvant expliquer la baisse de l'offre est à chercher du côté des grand fermiers. Ces derniers, en raison d'une conjoncture qui leur était défavorable, se sont de plus désintéressés de l'élevage pour axer leurs activités sur les grandes cultures, le maraîchage et l'arboriculture, spéculations qui n'exigent pas une présence et un suivi sans relâche. La délicatesse du bétail et les conditions environnantes, ouvrières et de voisinage, interdisent tout répit. On finit à la longue par se lasser pour, au bout du compte, abandonner. Par ailleurs, les locataires des fermes des terres domaniales, où l'élevage était une activité de base pour les exploitants français, ont eux aussi, en dépit des cahiers des charges qui stipulent que l'élevage devra figurer entre autres activités dans le domaine objet du bail, fini le plus souvent par se débarrasser de leurs troupeaux. Les raisons sont celles-là mêmes qu'on retrouve chez les grands propriétaires terriens dont la plupart résident dans les grandes villes et les quartiers huppés de la capitale. Avant, les colons habitaient dans leurs fermes et veillaient eux-mêmes sur leurs biens. Et c'est là où réside toute la différence entre eux et nos exploitants «modernes» et c'est ce qui explique en partie le peu de rentabilité de plusieurs activités agricoles. A ces problèmes inhérents à cette spéculation s'ajoute celui de la contrebande qui sévit depuis trois ans et demi dans le pays. Une grande partie de notre cheptel a traversé les frontières et cela continue en dépit de la surveillance accrue de ces frontières, notamment dans le Sud-Est. Réunis, tous ces facteurs font qu'aujourd'hui nous avons une offre qui ne répond qu'en partie à la demande. Car, faut-il le signaler, le gros du bétail, du moins pour les ovins, est, de nos jours, entre les mains de petits éleveurs. Ceux-là mêmes qu'on retrouve sur les bas-côtés de nos routes. Leur nombre va en croissant. Ce sont eux qui fournissent en bonne partie nos marchés. Ces petits éleveurs qui ne quittent pas de l'œil leur petit trésor pour parer aux vols perpétrés par des bandes organisées, motorisées et même armées, gagnant bien leur vie, et leur pouvoir d'achat est souvent plus élevé que celui d'un haut cadre de l'Etat. Ceci pour dire que cela pourrait donner des idées pour tenter un tant soit peu d'élaborer une stratégie à même de faire croître notre cheptel en misant sur le petit éleveur plutôt que sur le grand. Les jeunes en chômage en seraient les plus grands bénéficiaires, pourvu qu'ils se débarrassent de cette idée de vouloir travailler dans l'administration, même en étant agents d'accueil. Certes, il faudrait un minimum de qualification pour devenir éleveur, mais, à notre connaissance, nous avons des écoles spécialisées en la matière qui mettent chaque année, sur le marché de l'emploi, des diplômés dans l'élevage. Ces derniers, avec une bonne sollicitude de l'Etat, un accompagnement, des experts en la matière, pourraient faire régénérer notre richesse animalière en l'espace de moins de dix ans. Cette même sollicitude pourrait toucher d'autres catégories sociales, telles que ces femmes rurales qui peinent à trouver un emploi, même de courte durée. D'une telle opération, tout le monde en sortira gagnant, le petit éleveur, le consommateur et bien sûr l'Etat qui consacre chaque année des milliards pour l'importation de viande ou de moutons, notamment à l'occasion de l'Aïd. Miser toujours sur le grand n'est pas toujours la bonne solution. Celle-ci pourrait venir de ceux-là mêmes qu'on a tendance à oublier. La refonte de notre économie exige aussi une sorte d'ouverture sur tout le monde et sur toutes les couches sociales. On fera ainsi d'une seule pierre deux coups en gagnant sur les front économique et social, en matière de création d'emplois, de maîtrise des prix et d'éradication de la spéculation, véritable gangrène de notre société.