Demain si tout va bien, le palais de Carthage abritera la passation de pouvoir entre Moncef Marzouki et Béji Caïd Essebsi. En espérant que le cérémonial sera soigneusement préparé, à la hauteur de l'événement. Dans cette attente, quelques conclusions s'imposent en rapport avec un mandat qui a pris fin Le président sortant a présenté, au début de son parcours présidentiel, un profil qui tranche avec ceux des chefs d'Etat arabes et des régimes autoritaires d'une manière générale. C'est un opposant historique à la dictature, il est bardé de diplômes, c'est un véritable intellectuel, écrivain et analyste, polyglotte, se disant idéaliste. Un orateur qui manie très bien les langues à l'oral comme à l'écrit. Il a passé sa vie à lutter contre toutes les formes de tyrannie. On a pu penser trouver en lui un modèle dans notre région et l'histoire récente de cette partie du monde qui ferait honneur aux Arabes, aux Africains et particulièrement aux Tunisiens. On nous l'a présenté comme le président militant, iconoclaste qui allait résister aux attraits du pouvoir et à ses pièges, à l'attirance du luxe, à l'instinct hégémonique de tout dirigeant ordinaire. Or tout au long de son mandat, et malgré la litanie de «fils du peuple» qu'il ressassait devant les caméras, fâché qu'il est avec la cravate, il a continué à bénéficier des avantages de l'ancien régime, a placé ses amis et proches dans les postes d'influence et les hautes fonctions de l'Etat, et ne s'est privé de rien avec les siens, ni des belles demeures ni des grosses berlines. On a découvert en lui un président globe-trotter qui adore voyager. Même en omettant l'affaire des factures fuitées, parce que tout porte à croire qu'il n'a pas dépassé le budget imparti, on ne peut prétendre qu'il ait vécu dans l'humilité à la manière de Gandhi ou détaché du pouvoir tel un Mandela, ou dans la modestie qui frôle la misère à l'instar du président de l'Uruguay, José Mujica. On est loin, très loin de ces grands portraits de l'histoire universelle dont il se revendique notamment devant ses partisans. Le compromis historique Mais l'œuvre majeure de Marzouki, celle qui devait lui donner une dimension historique, celle qu'il a vendue aux chefs d'Etat et aux médias étrangers, c'est le concept de compromis historique entre laïcs modérés (lui) et islamistes modérés (Ennahdha). Il s'est présenté comme étant le seul laïc tunisien en mesure de ressouder deux composantes clivées de la société tunisienne; les laïcs d'un côté, les islamistes de l'autre. Le seul à pouvoir harmoniser deux camps qui s'opposent et se nient presque totalement au niveau des extrémités. Or le président sortant a très vite été désavoué par les laïcs qu'il affirme naturellement représenter. Et ce, à la suite d'une succession d'affaires qui ne laissaient plus de doute quant à la nature de son ralliement. On peut en citer, à titre d'exemple, les jeunes athées de Mahdia, qui ont bénéficié durant son mandat des titres prestigieux de premier exilé d'opinion, et premier prisonnier d'opinion après la révolution, l'affaire de la femen Amina, l'affaire des artistes de la galerie Abdellia. Conséquence, au moment même de l'élaboration de la Constitution, les modernistes, minoritaires alors à l'Assemblée, n'attendaient plus rien de lui. Et pour cause, dans toutes les affaires où il était question de droits et libertés, Marzouki a pris soin ou de garder le silence ou de faire faux bond à son camp originel, les modernistes. C'est donc la société civile avec une partie des médias et de l'opposition qui ont réagi méthodiquement, et dans la rue, à chaque velléité de retour en arrière affiché ou secrètement fomenté. Marzouki voulait des compromis sur les questions clés de la Constitution, telles l'égalité hommes-femmes, les libertés individuelles, et la référence aux valeurs universelles... Comment demander l'égalité parfaite aux islamistes, a-t-il dit, sachant, selon lui, qu'ils ne l'accepteraient jamais. Il fallait, selon sa conception, que chacun, laïcs et islamistes, fasse un pas en direction de l'autre, pour signer un compromis au milieu du chemin. Pour caricaturer, la femme n'aurait été ni complémentaire ni égale, mais entre les deux. Marzouki pensait et disait que l'on ne peut demander aux islamistes plus qu'ils ne peuvent donner. Et que donc, il fallait faire des concessions sur les droits et libertés individuelles. Les faits lui ont donné tort. Ennahdha a été bien obligée d'accepter les demandes du (vrai) camp laïque. Le compromis historique était une fausse bonne idée et allait s'avérer en lieu et place d'un compromis, plutôt une compromission. Ce n'est pas grâce à vous Si la Constitution est ce qu'elle est aujourd'hui, dans sa forme consensuelle et combien moderniste, malgré ses lacunes, ce n'est certainement pas grâce à vous, c'est parce que les Tunisiens ont fortement résisté, et parce que les positions du parti Ennahdha ont sensiblement évolué. Le laxisme complice dont vous avez fait preuve à l'égard des extrémistes, les conséquences tragiques qui en ont découlé. Les insultes dispensées généreusement aux Tunisiens sur les plateaux des médias étrangers. L'humiliation ressentie d'avoir été maltraité et menacé de «tataouel» par son propre président, il y a de quoi remplir des pages. Les ordonnances impulsives déroutantes émaillant votre mandat ne sont pas en reste : votre décision de vendre les palais présidentiels, votre promesse d'amnistier des complices du terrorisme annoncée au pied du mont Chaâmbi, leur fief ; votre décision d'ouvrir les frontières du pays aux ressortissants des quatre autres pays du Maghreb sans que la réciprocité ne soit exigée..., vos positions interventionnistes vis-à-vis des Etats arabes, la stigmatisation des «safirate», les Tunisiennes non voilées, et celle de l'opposition laïque dite extrémiste qui risque la potence, votre « bonté divine» qui a fusé comme un missile contre un journaliste que vous avez jugé outrecuidant... Malgré ces maladresses et rendez-vous manqués, il faut dire que vous avez recueilli un suffrage honorable au second tour de la présidentielle, avec plus de 44% des Tunisiens qui ont voté pour vous. Vous avez su parler aux exclus, aux marginaux, aux déshérités qui ont besoin de reconnaissance. C'est votre coup de génie avant de tirer votre révérence, et un des grands défis à relever pour votre successeur qui doit savoir leur parler et les ramener dans le giron de la communauté nationale. Après ce tour d'horizon d'un mandat provisoire riche en soubresauts et en déceptions, un dernier souhait au militant humaniste que vous disiez être : n'allez pas raconter à droite et à gauche que «la bourgeoisie tunisienne ne m'aime pas et que les journalistes corrompus et achetables se sont ligués contre moi», nous savons, vous savez que ce n'est pas vrai. Au revoir, Monsieur le président.