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Sombres échappatoires des jeunes Tunisiens
Jihadisme, suicide et migration clandestine
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 03 - 2015

Tous les yeux sont braqués sur notre pays, sommes-nous les seuls à avoir réussi une révolution? Nous sommes fiers de l'image que nous offrons au monde entier, alors le mal qui nous démange et nous dérange, nous le cachons bien, comme un secret de famille.
Des jeunes se jettent à la mer pour rejoindre l'«eldorado européen», se jettent dans des terres de combats, se suicident, se droguent, des âmes égarées entre Lampedusa et la Syrie. Pays de rêves et de chimères, mais ils sont tous pareils sur les chemins des illusions.
Un mal-être qui pousse à la fuite
«Pourquoi nous ne sommes pas heureux? Heureux, c'est trop demander. Pourquoi tout le monde veut s'échapper, s'enfuir? Les visages sont fermés, tout le monde est en colère. On a l'impression que les horizons sont bouchés, on avance sans le vouloir et on refuse de regarder en arrière, car on ne voit plus nos traces dans l'histoire, nos empreintes n'existent plus comme si on était des spectres, des fantômes sans reliefs», nous raconte, Meriem, 39 ans, inscrite au bureau de l'emploi, depuis des années. «Je commence à penser que trouver un travail digne, respectueux de ce que nous avons appris tout au long de nos années d'étude est devenu un rêve impossible en Tunisie», ajoute-t-elle.
Qu'est-il arrivé à la Tunisie? Le bilan de l'après-révolution tunisienne est ceci : 3.000 exportés vers la Syrie et plus de 200 suicides et tentatives de suicide en 2014, plus de trois millions de Tunisiens prennent des drogues, seulement dans le Grand Tunis, rapporte l'association Forsa. Un bilan effrayant et la question que l'on ne cesse de se répéter: Pourquoi? pourquoi un tel désespoir? Quel monstre se cache en nous?
Pour rédiger cet article, nous avons fait le tour de la question, interrogé des associations, des sociologues, des psychosociologues qui s'occupent de la problématique du jihad et des proches de personnes qui sont partis en Syrie.
Ikbel Ben Rjeb : «Un laisser-aller politique a favorisé l'exportation de jihadistes»
Mohammed Ikbel Ben Rjeb, le fondateur et président de l'Association sauvetage des Tunisiens bloqués à l'étranger, parle d'une expérience personnelle, d'une histoire qui a fait couler beaucoup d'encre à l'époque. Son frère handicapé a été enrôlé par des gens sans scrupules. C'est le cas de plusieurs autres parents qui ont adhéré à l'association et qui ont vécu le même calvaire : le départ de leurs enfants vers la Syrie.
On nous parle d'un véritable commerce, d'une nouvelle traite d'êtres humains qui sont vendus, moyennant une somme qui peut aller jusqu'à 10.000 dollars. Beaucoup de gens se sont enrichis grâce à ce commerce, nous affirme M.I Ben Rjeb.
Seulement, le problème n'est pas uniquement celui de ceux qui sont partis. Il est aussi celui de tout le trafic qu'il y a autour de ce commerce. Ce qui donne au phénomène une ampleur beaucoup plus complexe, car ceux qui partent, qui ont un visage, ne sont que la partie apparente de l'iceberg. Derrière, il y a tous ceux qui n'ont pas de visages, qui manipulent, qui sont partout et nulle part et qui font marcher cette machine infernale.
M. Ikbel Ben Rjeb nous explique que «le discours tenu dans certaines mosquées telles Al-Fath, la mosquée de la cité El-Khadhra, de Ras Ettabia, de la cité Ettadhamen ou du Campus (cité universitaire), qui attiraient un grand nombre d'étudiants des écoles voisines et dont certains sont particulièrement perméables au discours de l'islam radical et du jihadisme, ainsi que les réseaux internet, les pages facebook, qui est le réseau le plus populaire en Tunisie, sont parmi les facteurs qui ont encouragé l'installation et l'accentuation du phénomène en Tunisie.
Après la révolution du 14 Janvier 2011, il y a eu un relâchement à tous les niveaux, un vide idéologique, dont les groupuscules des organisations terroristes ont profité. Tout le monde s'est improvisé prédicateur, imam. On prêchait partout la religion, l'Islam est devenu un phénomène de mode.
«On a profité du désordre post-révolution», soulignent les habitants du Kram-Ouest
Si on prend l'exemple du quartier du Kram-ouest, des habitants de ce quartier particulièrement sensible, nous ont expliqué qu'après la révolution, on a profité du désordre général. On formait des groupes, on prêchait. On nous parle d'un certain Aymen Kia, «on ne sait rien de cette personne, sauf qu'il était un proche d'Abou Iyadh. (Seifallah Ben Hassine, alias Abou Iyadh, a commencé son activisme en organisant des caravanes de prêche et d'aide sociale sous le règne de la troïka dirigée par Ennahdha). On ne sait ni d'où il est arrivé, ni comment il est parti. Mais on le soupçonne d'avoir recruté plusieurs candidats au jihad».
Seulement, pour être perméable à ce discours, il faut bien y avoir un hic, une cause. Afin de répondre à cette question, nous avons interrogé des spécialistes. Mouna Hadj Slama, sociologue, explique : «Ce discours connaît un succès chez les populations marginalisées, à la recherche de soi, comme dans les cités les plus pauvres. Mais dans certains cas, il peut aussi toucher des personnes bien installées, ayant un travail, une famille. D'un point de vue psychosocial, ces personnes doivent souffrir de solitude même s'ils sont entourées d'une famille, une solitude morale. L'absence d'idéaux et de repères est aussi parmi les éléments favorisant la radicalisation. Je peux vous donner l'exemple d'un étudiant brillant, ayant réussi son diplôme d'ingénieur et un mastère de recherche. Il voulait s'inscrire en thèse mais il avait du mal à payer les frais de scolarité. L'argent était pour cet étudiant un éternel problème. Il a été arrêté à l'aéroport alors qu'il tentait de partir pour la Syrie. S'il n'y avait pas eu son professeur pour l'entourer, l'écouter et l'encourager, il aurait récidivé».
La solitude psychologique et sociale, un terrain favorable pour la radicalisation ( sociologue)
La solitude face à l'incertitude, la solitude face à la misère, la solitude face à l'injustice. C'est ce qu'il y a de pire pour endoctriner, enrôler, matraquer. C'est la solitude qui fait le succès des groupes terroristes. On peut s'étonner du nombre de personnes qui y adhèrent. Mais être seul et trouver un groupe avec qui partager, qui nous accepte avec notre image, avec souvent notre misère, est pour plusieurs un véritable soulagement, un palliatif contre l'angoisse, affirme Mouna Ben Hadj Slama. Elle ajoute : «La société qui nous impose ses codes de plus en plus ardus et souvent injustes, qui rejette tous ceux qui ne peuvent y répondre, qui ne rentrent pas dans le cadre, est aussi un vecteur du terrorisme et du radicalisme. Il est vrai aussi qu'il y a ceux qui partent poussés par leur instinct sanguinaire. Voulant vivre ces instincts déviants, sans brides. Mais il y a aussi les désespérés, ceux qui partent parce qu'ils n'attendent plus rien et parce qu'ils n‘ont rien à perdre».
L'endoctrinement se fait selon un processus psychologique bien étudié (Psychologue)
Hatem Achache, psychologue, explique que son observation du réel montre qu'il y a deux manières d'approcher les futurs jihadistes : il y a les marginaux et les criminels, ceux qui ont déjà un dossier judiciaire et qui sont surtout endoctrinés dans les prisons où ils ont déjà passé un ou plusieurs séjours.
Ces personnes ont un rapport particulier avec la loi: ils connaissent la loi mais ne la reconnaissent pas. Leur grand ennemi est la police. Ils veulent instaurer leurs propres lois et c'est exactement ce que peut leur offrir l'adhésion à des organisations telle celle de l'«Etat islamique».
Il ajoute que le deuxième cas de figure est celui des jeunes qui traversent la phase critique de l'adolescence. Ils sont dans une situation psychologique fragile, ils ont besoin de s'affirmer et d'être reconnus. Ces jeunes sont repérés par des «rabatteurs», notamment dans les mosquées, ils sont approchés et ramenés à ressentir l'appartenance à un groupe reconnu.
Une fois l'adolescent identifié, il y a l'étape de l'initiation pendant laquelle il est progressivement coupé de son entourage, ce qui le fragilise davantage.
Suite à cette étape, il y a la phase de l'obéissance, l'adolescent est alors appelé à participer de manière régulière et quasi quotidienne aux veillées de nuit qui prennent la forme de cercles où on lui inculque un discours de plus en plus radicalisé et violent, porteur de critique et de rejet aux valeurs de la société et de l'entourage. Durant cette période, la recrue est encore plus fragilisée par l'effet des insomnies qu'elle aligne. Le jeune n'a, désormais, plus de vie en dehors du groupe et de l'activité qu'il y exerce. Une fois il commence à «mûrir», le matraquage qui vise à le débarrasser de certaines certitudes, liées notamment aux relations avec l'entourage et avec la famille, débute.
«On procède de manière méthodique à la destruction des convictions et des certitudes. Le jeune se sent à partir de ce moment dévalorisé en dehors du groupe. Il commence à nourrir un sentiment de rejet et de haine vis-à-vis de son entourage. Il acquiert désormais de nouvelles certitudes : l'allégeance au maître et l'appartenance au groupe. Suite à cette étape, on fait généralement, subir au jeune des épreuves, afin de tester son degré de fidélité, en lui suggérant par exemple de s'attaquer à un proche, et ce sera la preuve ultime d'adhésion au groupe.
Après, vient la phase de l'entraînement dans des camps spécifiques, notamment en Libye et en Syrie et c'est là que le «jihadiste» intègre la machine à tuer, en s'entraînant aux armes dont il use sans limites, satisfaisant par la même occasion, un fantasme de virilité et de puissance», explique le spécialiste.
Les jeunes, les cibles de prédilection des «recruteurs jihadistes»
M. Ikbel Ben Rjeb, affirme que le discours radical cible particulièrement les jeunes entre 18 et 27 ans dont la majorité est issue de filières scientifiques, ayant un esprit rationnel, les étudiants de ces filières n'ont pas la même capacité d'analyse que ceux issus de filières littéraires.
Concernant le milieu social, M. Ikbel Ben Rjeb ajoute que «contrairement à ce que certains pensent, ces jeunes ne sont pas tous issus de milieux défavorisés, on y trouve toutes les catégories sociales, certains de ceux qui sont partis ont laissé un travail, une famille et des enfants et ne sont plus revenus. Ils sont morts au jihad».
Le constat que la radicalisation se développe plus dans les filières scientifiques montre aussi que pour les personnes rationnelles être confronté à la complexité et la subjectivité de notre monde, où l'on n'est plus certain de rien, où tout est nuancé, est relatif. La réalité devient un problème insoluble, un casse-tête où le discours transigeant de l'islam radical peut être une échappatoire, un soulagement, une défense contre l'incertitude. D'autant plus que ce sentiment d'incertitude s'est beaucoup accentué les dernières années en Tunisie.
Notre investigation du terrain et les histoires qu'on a pu recueillir dans la bouche des proches des personnes qui sont partises en Syrie nous ont dévoilé que ceux qui partent ne sont pas les monstres qu'on peut imaginer. Ils sont, souvent, des êtres désespérés, fragiles, seuls, facilement manipulables.
Ahmed est née en 1990, originaire de Tataouine, venu habiter chez des proches dans le quartier du Kram-Ouest, quartier populaire et fief de radicaux religieux depuis la révolution. Après une formation professionnelle et un diplôme de technicien en électronique, il cherche un travail et ne trouve que celui de gardien de cathédrale, nous raconte son cousin Mustapha qui ajoute, «Ahmed n'était pas pratiquant, il a fait la connaissance d'un groupe qui l'a beaucoup influencé, qui l'a complètement radicalisé. Ce sont des gens contre toutes les lois. Ils ont une loi propre à eux. Ils sont partis en Syrie, à dix, avec un qui est considéré comme le chef. On a su par la suite, que ce dernier envoie de l'argent à sa femme et à sa mère. Un argent qui sert à la construction d'une maison. Au début, elles étaient très pauvres. Elles sont même allées lui rendre visite en Syrie. Sa femme était enceinte, vous vous rendez compte?
D'ailleurs, la plupart des informations qu'on détient sur mon cousin nous viennent de la mère, elle nous a dit qu'Ahmed est gardien là-bas, qu'il ne s'est pas mêlé au combat, puis elle nous informe qu'il était blessé. Au début, mon cousin Ahmed appelait régulièrement. Mais par la suite, nous n'avons plus eu de ses ouvelles. On nous a appelés deux fois de Syrie, une fois pour nous dire qu'il était mort et une seconde fois pour nous dire qu'il va bien».
Mustapha explique qu'Ahmed en voulait au système. Il a voulu trouver un travail pouvant lui assurer une certaine dignité et n'a pas réussi, il sentait qu'il était sous le poids d'une injustice, il se sentait opprimé. Les conditions de vie sont très difficiles pour la majorité des Tunisiens. Au Kram-Ouest comme dans tous les quartiers pauvres et populaires de Tunis, on vit entassés les uns sur les autres avec le désagréable sentiment d'étouffer. Les personnes ont la sensation d'être en deçà de tout, pas seulement du seuil de la pauvreté. Ce qui provoque le ressentiment, la haine et le rejet de la loi et de toutes les normes sociales.
On nous raconte une deuxième histoire celle de Saleh, 32 ans, au chômage. Sentant qu'il était un fardeau pour sa famille, il a passé un long moment partagé entre un groupe de radicaux et un groupe de délinquants, sans trouver de repères, ni de voies. Il était un candidat idéal au départ pour la Syrie et une cible aisée pour le discours extrémiste.
Certains de ceux qui reviennent se taisent, on ne sait pas s'ils regrettent ou s'ils sont prêts à repartir. La Syrie, l'Etat islamique, le combat, restent pour nous un mystère, une énigme. C'est l'omerta, la loi du silence.
«On sort avec le sentiment de ne rien comprendre, nous simples citoyens de ce petit pays en détresse. Tout le monde parle, des journalistes, des hommes politiques, des avocats et des experts en communication. Mais les mots sont mensonges et ne rajoutent que des maux, car on ne sait plus que penser, ni qui croire. Vous avez dit révolution du jasmin? Euphémisme? Ironie? Prions pour qu'un jour refleurisse le jasmin dans notre pays», conclut Meriem.


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