Par Aymen HACEN Si inimaginable cela soit-il, nous vouons beaucoup d'intérêt au football et notre grande passion pour la littérature nous permet de nourrir une passion tout aussi vive pour ce sport. Nous employons à bon escient l'adjectif inimaginable parce que, même pour nos proches, cette «contradiction» semble relever de l'évidence : vivre ainsi au quotidien deux passions si antithétiques et vouer à chacune d'entre elles la passion que mérite l'Art dans toute sa splendeur relève assurément du paradoxe. Ce n'est pourtant pas le cas pour nous qui vivons démesurément ces deux grandes passions auxquelles nous sommes dévoué et pour lesquelles nous n'épargnons ni temps ni énergie ni ressources en tous genres. Il nous suffit en effet d'éprouver le plaisir des fatigues nées de l'une et de l'autre pour nous en convaincre à chaque fois. Pour nous en convaincre, nous rassurer et par là même assurer notre satisfaction, pour ne pas dire à juste titre gaîté qui est, pourtant, si difficile à contenter. Aujourd'hui, avouons-le, cette gaîté a été largement comblée : victoire par deux buts à zéro au stade et triomphe littéraire sur les planches d'un ami plus que très cher. Si nous avons assisté au premier triomphe en chair et en os et que nous ayons partagé le second à la télévision, puisqu'il a été transmis en direct de la cour du Palais des Papes à Avignon, le bonheur a été infini dans la mesure où, modestement, il s'est passé, pour ainsi dire, dans l'ubiquité, dans cette présence au monde que tout humain souhaite avoir pour contenter sa curiosité et, s'il est humain trop humain, contenter ceux qui souhaitent qu'il soit ici et là, partout, avec les uns et les autres. Oui, en effet, aujourd'hui nous avons revu jouer Saber Ben Frej et nous avons vu jouer Shakespeare dans la traduction de Frédéric Boyer qui lui-même a joué dans Tragédie du roi Richard II. Nous avons somme toute vu jouer deux maîtres qui se distinguent chacun dans son art, le foot pour l'un et la littérature pour l'autre. Nous disons et, bien sûr, écrivons cela en souriant, nos amis férus de football pour la plupart n'ayant rien à dire de la littérature et nos autres amis littéraires ne pensant que du mal — ou presque — du football. Non que nous cherchions à rapprocher les uns des autres, mais nous osons partager cette passion avec les passionnés de l'autre, et inversement. Certes, nous avons ici même, dans ces colonnes, parlé d'une très bonne littérature qui a puisé son inspiration dans le football, mais il nous faut légitimer notre propre passion, sans pour autant la justifier, car toute justification est, croyons-nous, une réfutation de nous-même, de notre pensée, de notre goût qui sont tous indiscutables. Il est, pour nous, dans le football un appétit qui n'existe dans nul autre sport. Ni le handball, ni le basket-ball, ni le rugby, disciplines que nous suivons également, n'ont cette magie et encore moins cette fureur de vaincre que le football a toutes deux plantées en nous. Celles-ci relèvent de la lecture et de l'écriture. En doutez-vous ? La magie et la fureur de vaincre sont littéralement lire et écrire, à ce titre que lire relève de la victoire à laquelle tout un chacun aspire au moment où il s'attaque à un texte dont il ne sait absolument rien, auquel il veut comprendre quelque chose et dans lequel il souhaite puiser un savoir, du moins une matière qui lui serve un jour ou l'autre ; quant à la fureur de vaincre, oui, incontestablement, elle relève de l'écriture, parce que l'écriture, la vraie, est le dépassement de la lecture, parce qu'écrire c'est dépasser ce que nous avons lu afin de donner naissance à notre propre syntaxe, style, culture, voix et voie. Et c'est de fait ce qui nous retient aussi bien chez l'artiste du foot que chez l'artiste des mots: cette aptitude que l'un et l'autre ont eue à se réaliser dans ces arts difficiles, parce que, en fin de compte, collectifs, que sont le football et la littérature. Ces deux hommes sont singuliers parce qu'ils sont pluriels. Ils sont d'autant plus singuliers qu'ils ne désemparent pas quand il s'agit de s'exposer, de se livrer, de se dépenser, l'acte périlleux de satisfaire cet appétit qui consiste à transformer la fureur de vaincre pour soi en une fureur de vaincre pour tous relevant pour eux d'une donation à laquelle sont destinés spectateurs et lecteurs. Oui, c'est ainsi que nous éprouvons cela. Cela n'étant ni plus ni moins que l'acte de vérifier — par la présence çà et là, par la lecture passim, aussi bien d'un match de football que d'une traduction — ce que, sur le terrain, le sportif est sur la pelouse verte apte à concrétiser à sa façon ce que l'écrivain explique ainsi dans sa postface à la Tragédie du roi Richard II : «La traduction […], une émulation au sens rhétorique du latin (emulatio), c'est-à-dire d'une rivalité qui cherche à égaler, à se confronter, voire à surpasser si l'on veut bien entendre notre tâche dans le temps : inventer les formes contemporaines de notre survivance». Que cette rivalité, que ces rivalités, sur les vertes pelouses et en littérature, — traduction, écriture et réécriture tous azimuts —, nous tiennent à cœur, c'est que nous désirons savourer la fureur de vaincre en vue d'embrasser nos paradoxes, tous nos paradoxes, afin que notre fureur de vivre soit notre réelle et ultime survivance.