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Atiq Rahimi, Ecrivain et cinéaste
L'Entretien du lundi
Publié dans La Presse de Tunisie le 04 - 05 - 2015


Faire confiance à la culture et pas à la politique
Atiq Rahimi est l'un des auteurs et cinéastes afghans les plus en vue. Il a obtenu le prix Goncourt en 2008 pour son roman «Syngué Sabour» qu'il portera lui-même à l'écran. Nous l'avons rencontré lors de «Kalimet, le marathon des mots». Il intervient dans le cadre d'une table ronde «Libre de filmer».
Vous êtes à Tunis pour la manifestation «Libre de filmer, libre de penser...»
Oui, je participe à cet événement tunisien pour défendre l'art, la liberté et l'humanité face à cette barbarie qui est en train de s'installer dans le monde entier. Et il ne faut pas croire que c'est une guerre des islamistes contre l'Occident. Cela réduirait le drame et mettra dos à dos deux continents et cela est très dangereux. Car au fond, c'est une guerre déclarée à toute l'humanité et pas à l'Occident. Aujourd'hui je suis au musée du Bardo et on a vu ce que les terroristes ont fait dans cet endroit magnifique... Ce n'était pas contre les Occidentaux mais c'est aussi contre l'histoire humaine qui réside dans les trésors du musée du Bardo. Pour moi, l'attentat du Bardo est un attentat contre l'humanité, contre la culture d'un pays aussi riche que la Tunisie. Et si aujourd'hui je suis en Tunisie, c'est pour me défendre et pour défendre l'humanité.
Votre pays est l'Afghanistan, vous êtes le mieux placé pour répondre aux Tunisiens qui ont peur que la Tunisie ne devienne un jour le «tunistan»...
Je ne pense pas que cela arriverait un jour, parce que je fais confiance aux intellectuels et aux artistes tunisiens qui défendent l'histoire de leur pays. C'est pour la quatrième fois que je visite la Tunisie. J'ai donc pu voir le tissu social tunisien qui n'acceptera jamais cette situation. Il y a des fondements qui existent encore dans la société tunisienne et qui malheureusement ont été détruits en Afghanistan après trente ans de guerre et avec la guerre civile et l'arrivée des talibans. La Tunisie ne risque pas de basculer dans l'obscurantisme. Mais il faut être très vigilant parce qu'aujourd'hui l'ennemi utilise des moyens beaucoup plus sophistiqués pour imposer sa barbarie.
Pourquoi selon vous le printemps arabe a déçu surtout les artistes et les intellectuels...
Au début, j'ai salué le printemps arabe mais ensuite quand je suis venu en Tunisie et après avoir visité l'Egypte j'ai revu mes calculs à la baisse... Car ce mouvement a été vite récupéré par les salafistes et le mouvement wahabite et ce danger je l'ai vu dès le début... Je dirais que nos pays, aussi bien l'Afghanistan, l'Iran, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte, etc., ont besoin beaucoup plus d'une révolution culturelle que d'une révolution politique. A mon avis, les choses ne peuvent changer qu'avec la culture mais pas avec la politique. La politique vit dans le compromis et l'hypocrisie et d'ailleurs le premier pilier de la démocratie c'est l'hypocrisie.
Les derniers bouleversements dans le monde arabe n'ont pas changé votre concept artistique ?
C'est vrai qu'on est en train de vivre de profonds bouleversements non seulement au sein de la religion musulmane, mais aussi dans le rapport entre l'islam et le monde entier. Au niveau des mouvements et des rapports de force, c'est comme si on vivait au XVIe ou au XVIIe siècle. Artistiquement, religieusement et politiquement parlant, il y a une similitude entre les XVIe-XVIIe siècles et aujourd'hui. C'est ce que la situation actuelle m'a fait entrevoir.
Justement, aujourd'hui, ce sont les religions qui déclenchent les ardeurs, voire le refus de l'Autre. Est-ce parce que nos sociétés ont laissé trop de place à l'individualisme ?
Je ne crois pas, non ! Dans les pays arabo-musulmans il n'y a pas eu une conscience sur l'individualité.
Dans votre film «Syngué Sabour» tiré de votre propre roman, on voit une femme afghane qui ne commence à s'exprimer que lorsque son mari est dans le coma. Dans le monde arabe, faut-il tuer l'homme (symboliquement) pour que la femme puisse s'épanouir et s'exprimer librement ?
L'homme en tant que symbole, oui ! Et d'ailleurs cette maison bleue dans le film représente la femme elle-même ! Il y a aussi une force négative de l'homme qui vit à l'intérieur des femmes et c'est ça qu'il faut briser. Il y a le système phallocratique que tout le monde connaît, mais il y a aussi quelque chose à l'intérieur même des femmes qui les détruit. Et pendant des siècles, elles ont été conditionnées à cette force négative qui est en elles. Je dis cela parce que dans mon pays je vois les mères (c'est-à-dire des femmes) imposer le voile à leurs filles, leur donner une éducation sexuelle très rigoureuse, etc. En Afghanistan, ce sont les mères qui imposent les tabous... Dans ce genre de sociétés, ce sont les mères qui endoctrinent leurs filles...
Votre livre et votre film ont été dédiés à une poétesse afghane assassinée par son mari...
Oui, mais son mari était paradoxalement un homme très éclairé. Il était poussé par la mère de la poétesse pour la tuer. C'est compliqué ! Mais ça s'est passé réellement en Afghanistan. Ce sont des femmes qui font l'éducation de la nouvelle génération et c'est bien là qu'il faut bien ouvrir les yeux.
Par quoi expliquez-vous la féminisation du djihad ? Pourquoi les femmes creusent-elles en quelque sorte leur propre tombe en se ramenant elles-mêmes des siècles en arrière ?
Dans mon film je montre une femme, mais je raconte l'homme qui vit à l'intérieur de cette femme et qu'elle doit tuer pour se libérer. Ce sont des femmes qui vivent avec une force masculine négative ancrée en elles. Les terroristes ont compris qu'il faut manipuler autrement les femmes en leur donnant un pouvoir (pas le pouvoir), en leur imposant une loi. Or pour manipuler quelqu'un, il faut lui donner le pouvoir pour qu'il devienne ainsi esclave.
Vous avez écrit «Syngué Sabour» dans la langue de Molière et vous avez déclaré que la langue afghane ne vous permet pas d'exprimer les tabous. Pensez-vous que notre langue est castratrice de nos mentalités ?
J'aurais pu écrire cela dans la langue de Shakespeare aussi! Parce que la langue «maternelle», de par son appellation, impose des tabous inévitablement. C'est avec cette langue qu'on appelle sa mère, qu'on crie, qu'on pleure et donc forcément elle nous impose des tabous. Il y a des langues castratrices, oui, mais elles le sont devenues par la force des choses et durant l'histoire, construisant ainsi un système fermé. Le système le plus dictatorial est la langue parce que la langue ne vous interdit pas de dire quelque chose mais elle vous impose de faire quelque chose. Le dictateur n'est pas celui qui interdit mais celui qui impose. Il ne faut pas oublier que dans les pays arabo-musulmans la langue (et les mots) est sacrée parce qu'elle est celle du Coran. La langue l'emporte sur tout parce que chaque mot a une valeur morale pour nous !
Un jour vous avez empêché le renvoi d'Afghans expulsés par la France chez eux. Ça devient de plus en plus dur d'être un étranger en Europe...
Je cite toujours cette phrase magnifique de Sophocle dans la bouche d'Œdipe : «Ne me regardez pas comme un criminel, je ne suis qu'un étranger». Être étranger engendre toujours un regard extérieur qui nous inculpe et nous culpabilise.
Contrairement au cinéma iranien, le cinéma afghan a du mal à démarrer. A part vous et un ou deux autres noms on ne voit pas grand monde...
C'est parce que la production cinématographique est venue très tard en Afghanistan. Il ne faut pas non plus oublier que c'est un pays pauvre et que le cinéma demande des moyens, et des techniciens qui doivent encore être formés. Mais aujourd'hui il y a une nouvelle génération autodidacte qui fait des courts métrages. Ils sont très jeunes, ils n'ont pas les moyens, mais ils sont prometteurs. Je crois que d'ici cinq à six ans on entendra parler de certains d'entre eux.
Votre combat aujourd'hui ?
C'est d'être ici au musée du Bardo comme gardien de toutes ces richesses humaines.


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