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Thyna: Premier phare en béton jamais construit sur la planète
Publié dans Leaders le 20 - 12 - 2014

Livré à lui-même dans cette immense mer, le marin cherche depuis l'aube des temps à se repérer. Il fraye son chemin à l'approche des côtes, îles et récifs, craignant d'échouer dans le sable ou, pire, de heurter des rochers pouvant briser son embarcation.
Bouées, phares et balises sont ses repères, ses alliés. Véritables monuments d'architecture et pièces de patrimoine, les phares ont toujours jalonné la navigation maritime, constituant son système de signalisation, avec ses feux, ses codes et sa réglementation. Que de vies sauvées, que de navires épargnés du désastre, que de catastrophes évitées ! Les armateurs sont les premiers à s'en soucier, leurs assureurs aussi. Pas de commerce maritime sans signalisation, tous l'ont compris et tous s'y sont mis.
A ce jour, il est de tradition qu'une cloche sonne dans la salle du Lloyds Register of Shipping, à la Bourse de Londres, toutes les fois que l'annonce est faite de la perte d'un navire de plus de 100 t dans le monde. Pays côtier par excellence, la Tunisie, au cœur de la Méditerranée, aligne sur ses rivages et au sommet de ses îles, tel un chapelet, un réseau de 19 phares. De l'île Galiton, La Galite, Ras Angela au Nord, au Cap Bon, île Kuriat ( Monastir) , Thyna (Sfax) et Taguermesse (Djerba), chacun est à lui seul un monument, une histoire, une vie. Isolés sur les îles habitées ou non, en pleine zone résidentielle comme à Sidi Bou Saïd, au centre-ville, comme à Sousse et Mahdia ou loin des agglomérations, chaque phare a son histoire, son charme particulier, son âme. Tout un univers que vous fait découvrir Leaders, en exclusivité, grâce au Service des phares et balises du ministère de la Défense nationale et au concours de l'Apal.
Dans un premier article, nous avions fait l'historique de l'installation du système de signalisation maritime en Tunisie et évoqué les raisons qui avaient conduit Ahmed Bey à faire construire en 1841 le premier phare, celui de Sidi Bou Saïd. Mais l'article qui suit, nous évoquons les caractéristiques pionnières au monde des phares de Thyna et de Taguermesse. Dans un deuxième article nous ferons connaissance avec les gardiens de phare et leurs conditions de vie. Voyage dans un monde merveilleux.
Les phares ont été construits la plupart du temps sur des bâtiments déjà existants, notamment des forts, mais pour les deux feux de Ras Taguermesse, à la pointe orientale de l'île de Djerba, et de Ras Thyna sur la côte sud en avant du port de Sfax, il est nécessaire d'ériger des supports de grandes hauteurs ; le littoral bas et dunaire en ces lieux ne permet pas, en effet, d'obtenir les hauteurs au foyer attendues ; de nouvelles tours doivent être construites.
Régnoul, tout jeune ingénieur des Ponts, puisqu'il n'a pas encore trente ans, est sollicité en 1893 pour préparer le projet du phare de Ras Thyna (à une dizaine de kilomètres de Sfax, sur la route de Gabès, ndlr). Celui de Djerba est construit selon les mêmes plans et méthodes. L'emplacement retenu se situe dans une vaste plaine sableuse, basse et marécageuse, à quelques mètres à peine au-dessus du niveau des plus hautes mers. Des hauts-fonds très étendus en avant du site en interdisent l'accès par voie de mer et les relations par la terre avec la ville voisine de Sfax ne sont assurées que par temps sec. Il est impossible, enfin, de trouver des carrières de moellons dans un périmètre convenable, pas plus d'ailleurs que des maçons et des tailleurs de pierres.
Dans ces conditions, le choix du matériau se porte sur une utilisation massive du béton, confectionné avec des pierrailles couvrant le sol aux alentours, du sable de bonne qualité présent en abondance sur la côte, des ciments Lafarge de l'usine du Teil et de l'eau de mer. La tour doit être construite entièrement en béton et l'on réserve les pierres de taille de l'ancienne cité romaine de Thenae aux bâtiments érigés au pied du phare pour accueillir les gardiens. La tour, fondée sur un massif en béton, atteint la hauteur de 42 mètres. Il s'agit alors du premier phare en béton jamais construit sur la planète, mais aussi du plus haut bâtiment en cette matière, faits qui semblent aujourd'hui oubliés des architectes et des ingénieurs. Cette tour est élevée par anneaux cylindriques superposés de 1,08m de hauteur, correspondant à six marches de l'escalier intérieur; les anneaux sont exécutés au moyen de moules concentriques de même hauteur. Il s'agit d'un mode de construction extrêmement moderne, la préfabrication.
Le marché est approuvé le 11 août 1894 et le chantier commence en décembre. Il est achevé en avril 1895 après moins de quatre mois de travail, délais pour le moins exceptionnels (Régnoul, 1897).
Ces deux tours constituent donc un exemple technique et architectural unique au monde totalement méconnu et qu'il convient de réhabiliter.
Une dernière phase de travaux complémentaires commence après la visite d'inspection du directeur du Service des phares en 1906.
Jean-Christophe Fichou
Docteur habilité en histoire,
professeur agrégé à Brest
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