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«Notre mal vient de plus loin»
Publié dans Leaders le 29 - 01 - 2016

Sous ce titre emprunté à Jean Racine, le philosophe engagé Alain Badiou a animé un séminaire exceptionnel le 23 novembre 2015 dans un théâtre de la banlieue parisienne. La transcription de sa conférence vient de paraître aux Editions Fayard.
Dans ce texte, Alain Badiou fait une analyse pénétrante des tueries du 13 novembre 2015 perpétrées à Paris.
Deux milliards de comptés pour rien?
En grande partie, la réflexion du philosophe français s'applique aux derniers évènements qui ont secoué notre pays – bien moins sanglants que ceux de la capitale française, Dieu merci- car Badiou décrit «le cadre général de ce qui se produit, qui s'est produit ici [à Paris], mais se produit ailleurs quasiment tous les jours». Il donne une vision cohérente du monde contemporain, un monde qui ne s'embarrasse plus de marge du fait de la domination du capitalisme globalisé -et «sa prétention à être le seul chemin raisonnable pour le destin historique de l'humanité…et le déracinement de l'idée même d'un autre chemin possible*»-qui prévaut partout sur la planète et ensuite de l'affaiblissement de l'Etat sous les coups de boutoir des lobbies et des multinationales «too big to fail**». Pour ne rien dire de «l'activité militaire incessante des Etats occidentaux » comme le montrent la décrépitude des Etats irakien, syrien, libyen, yéménite et le retour de la Françafrique sous Sarkozy et Hollande pour «protéger les intérêts de l'Occident» écrit Alain Badiou. «Il y a destruction des Etats par les prédateurs occidentaux» assène notre auteur.
A l'appui de son propos, Badiou avance ces chiffres: «1% de la population mondiale possède 46% des ressources disponibles. 1%-46%: c'est presque la moitié. 10% de la population mondiale possède 86% des ressources disponibles. 50% de la population mondiale ne possède rien….Nous avons donc une oligarchie de 10%, et puis nous avons une masse démunie d'à peu près la moitié de la population mondiale: c'est la masse de la population démunie, la masse africaine, asiatique dans son écrasante majorité. Le total représente à peu près 60%. Et il reste 40%. Ces 40%, c'est la classe moyenne……principalement concentrée dans les pays dits avancés***. La classe moyenne qui se partage, péniblement, 14% des ressources mondiales.» Les Tunisiens au chômage et les diplômés chômeurs de Kasserine, Sidi Bouzid, Siliana...font partie hélas de cette «masse démunie», «comptés pour rien» dit Badiou car ils ne sont ni consommateurs ni force de travail comme deux milliards d'humains sur la planète.
Comme en écho à Badiou, dans son ouvrage «Expulsions», la sociologue américaine Saskia Sassen, professeur à l'Université Columbia à New York, dénonce «la centrifugeuse capitaliste» qui fait qu' «aujourd'hui, 2 milliards d'individus vivent dans une pauvreté extrême et ne possèdent rien d'autre que leur propre corps.» Le capitalisme contemporain dit-elle en substance met en action une implacable brutalité pour expulser ces «damnés de la terre» comme le disait déjà Franz Fanon dans les années 1960. Du reste, un nouveau rapport de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) paru le 19 janvier 2016 prédit que le seuil de 200 millions de chômeurs dans le monde sera dépassé à la fin de l'année (Julie Clarini, Le Monde des livres, 29 janvier 2016, p.7).
Des conseils aux décideurs tunisiens
Il faut espérer que nos ministres en allant à Davos avaient ces chiffres en tête car, sans ces données cruciales, on s'expose à de sérieuses déceptions et on risque d'être traité de naïf en fréquentant le Forum Economique Mondial où plastronnent Nestlé, Total et autres Sanofi….attachés d'abord à leur profit. C'est là, à Davos, que se concoctent notamment un agenda global de libéralisation de l'économie et des règles du commerce mondial….en faveur des plus gros. C'est là qu'une «privatisation agressive» dit Badiou affaiblit les Etats en voulant s'emparer de l'eau, de l'énergie, de l'instruction, des transports.
Faute de tenir compte de ces données, ces responsables démonétiseraient la parole publique…déjà assez mal en point. Ces derniers –tout comme nos partis et notre représentation nationale (en dépit de sa crise actuelle) devraient se rendre compte qu'il faut sortir des chemins battus face à ces jeunes qui se voient à «la marge à la fois du salariat, de la consommation et de l'avenir». Ils devraient prendre en compte les vues du philosophe qui pointe l'incapacité du capitalisme ayant atteint son extension maximale à valoriser la force de travail disponible et qui conclut: «Peut-être que le système des profits, lesquels sont l'unique source de la dynamique du capital, va se heurter à une barrière créée par sa propre extension, alors qu'il aurait le devoir, pour la totalité de la force de travail disponible, de baisser très fortement la durée moyenne du travail, de façon à pouvoir embaucher les deux milliards de gens restés en rade.»
Qui est barbare ou la défaite de la pensée
A propos des tueries du 13 novembre à Paris et du djihadisme, «Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c'est déjà un peu vouloir excuser» affirmait sentencieusement, comme à son habitude, le Premier ministre français M. Manuel Valls le 9 janvier. Ce déni du savoir, cette place de choix laissée à l'émotion plutôt qu'à la raison, Alain Badiou, en intellectuel reconnu, les rejette et écrit: «Dire: «je ne comprends pas», «je ne comprendrai jamais», c'est toujours une défaite» et d'asséner: «On ne doit rien laisser dans le registre de l'impensable». Pourquoi? Parce que, explique notre philosophe: «La défaite de la pensée, c'est toujours la victoire, précisément des comportements irrationnels, et criminels.»
Pour Alain Badiou, il ne faut pas chercher les racines du mal dans une autre civilisation ou une autre culture qui, elle, engendrerait des «barbares» toujours prêts à croiser le fer avec l'Occident. La barbarie n'est l'apanage de personne. Il évoque ensuite les horreurs du franquisme de l'Espagne catholique dont «les bandes armées étaient bénies par les évêques» et interpelle: «les barbares» ne sont-ils pas derrière les écrans d'ordinateur qui commandent les drones qui exécutent «des meurtres de masse technologiques» en Irak, en Afghanistan, en Palestine, en Somalie et au Yémen ? «La proportion des morts occidentaux dans les conflits explicites, Irak ou Palestine, est d'environ 1 à 20» écrit Badiou qui ajoute se référant aux massacres commis par Israël à Gaza: «2000 morts du côté palestinien, parmi lesquels 450 enfants» et d'interroger: «Alors, c'est civilisé ça?».
A l'exact opposé de l'offensive réactionnaire d'un Zemmour ou d'un Finkielkraut qui militent haineusement pour une nation française figée, blanche et chrétienne, Badiou vilipende ceux qui «brament contre les Arabes» et appelle à ne pas prendre l'islam pour la clef d'explication s'agissant des horribles drames commis à Paris car pour ce penseur engagé, «La religion n'est qu'un vêtement, elle n'est aucunement le fond de l'affaire, c'est une forme de subjectivation, pas le contrôle réel de la chose». Pour lui, les assassins de novembre à Paris avaient, au départ, étaient habités par un «désir d'Occident» mais, déçus par ce même Occident, ils seraient devenus des nihilistes et même des «fascistes» d'où cette phrase de notre auteur qui claque comme un slogan: «C'est la fascisation qui islamise, et non l'islam qui fascise».
Quant à nos fanatiques à nous, ces terroristes qui égorgent d'innocents bergers et tuent nos hôtes étrangers , ils n'hésitent nullement à utiliser des instruments sophistiqués venus de ce même Occident- téléphones, ordinateurs, jumelles et GPS - au moment même où ils réclament l'instauration d'un califat et d'une société qui auraient pour modèle l'Arabie du VIIème siècle, ses caravanes et sa «assabiya» tribale qui se manifestera si clairement à la mort du prophète.
En conclusion, pour Badiou, rien n'est extérieur au capitalisme. Ainsi pour Daesch, il affirme: «…Les zones désétatisées où prospère la subjectivité nihiliste sont articulées au marché mondial, et donc au réel de l'Occident. Daesch est une firme commerciale, qui vend du pétrole, des œuvres d'art, du coton, des armes, des tas de choses. Et ses mercenaires sont en fait des salariés…».
Mohamed Larbi Bouguerra
*Comme le prétendait en somme Mme Margaret Thatcher, Premier ministre anglais dans les années 1980 avec son fallacieux TINA : « Il n'y a pas d'autre choix ».
**Trop gros, trop important pour chuter.
*** Tous les PVD et les pays émergents en particulier (la Chine, le Brésil…) comptent aujourd'hui une fraction non négligeable de la population qui vit et consomme comme les Occidentaux. (Lire notre ouvrage « La consommation assassine. Comment le mode de vie des uns ruine celui des autres. Pour une consommation responsable » (ECLM éditeurs, Paris, 2005))


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