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Sonia Mabrouk: Pourquoi "Le monde ne tourne pas rond, ma petite fille"
Publié dans Leaders le 18 - 04 - 2017

Regards croisés de deux femmes, l'une à La Goulette et l'autre à Paris, une grand-mère et sa petite fille, sur ce qui se passe en Tunisie, en France et dans le monde, depuis ces dernières années : le récit est époustouflant. Echanges sur le vif, au téléphone, par Skype et par courrier entre Sonia Mabrouk, journaliste vedette sur Europe 1 et Public Sénat, en plein cœur de l'actualité, et sa mamie, Dalenda, ancrée dans ses souvenirs et ses réflexions au milieu de son quartier légendaire de La Goulette.
Terrorisme, radicalisation, voile, identité, tabous, Libye, chrétiens d'Orient, Alep, Mossoul, racisme anti-noirs au Maghreb, démocratie dans les pays arabes, attitude des Etats-Unis vis-à-vis de Daech sous Obama et maintenant avec l'arrivée de Trump, et autres questions chaudes : tout est passé au crible de l'intelligence et de l'indignation. Le silence des intellectuels musulmans tenus à l'écart des plateaux médias et l'absence de visionnaires suscitent la dénonciation.
«Vous les médias en France et dans le monde...»
Ni la différence d'âge et d'angle de perception, ni l'éloignement n'ôtent à ces conversations tout le charme de la convergence et de la divergence. La complicité n'est pas acquise d'office, l'interrogation de l'une à l'autre et leurs interpellations réciproques donnent à leurs propos épices et saveurs. La mamie met en exergue une info, apportant des précisions et surtout cherchant à en comprendre le pourquoi. L'attentat terroriste de Kasserine, le 31 août 2016, la révolte : «Je ne comprends pas pourquoi les médias n'ont pas parlé de ce qui s'est passé hier à Kasserine». Et de raconter comment face à l'horreur, «les femmes de ce petit bourg appelé Hay El-Karma sont sorties pour chasser les djihadistes. Aux cris de ‘'Tahya Tounes'' (Vive la Tunisie) et ‘'Irhèbe, Dégage (Dégage Terrorisme), elles ont défié ces traîtres». Son verdict tombe comme un couperet: «Vous les médias en France et dans le monde, il n'y a que le côté sombre des évènements qui vous intéresse. Dès qu'il y a un signe d'espoir, une petite lueur dans l'obscurité, vous ne dites plus rien.»
C'est sur ce ton que se poursuivent souvent les conversations. N'ayant pas la langue dans sa poche, Sonia Mabrouk en profite souvent pour dire à Dalenda ce qu'elle pense réellement, ce qu'elle s'emploie à défendre sur antenne. «Il faut parler librement de la religion, débattre, que l'islam accepte de se remettre en question, de briser certains tabous, dit-elle. Une religion figée, qui refuse de s'adapter à l'évolution du monde, se met elle-même en danger...» Dans la lignée de Malek Chebel et d'Abdelwahab Meddeb, elle évoque ce «examen de conscience indispensable», soulignant qu'il «ne suffit plus de dire que l'islamisme n'a rien à voir avec l'Islam.»
Sur la Libye, Sonia Mabrouk révèlera un scoop quant au rôle décisionnaire joué par Bernard-Henri Lévy dans le bombardement ordonné par Sarkozy, sans le consentement de son ministre de la Défense, Gérard Longuet. Un témoignage de première main.
Elle n'écrit pas...
Femme de radio et de télévision, même si elle avait débuté à Jeune Afrique, cette ancienne élève de l'IHEC Tunis, passée par la Sorbonne, n'écrit pas quand elle pianote sur son clavier. Elle parle de sa voix qu'elle sait fluctuer entre suave et ferme, murmure à l'oreille, interroge, relance, raconte, restitue des univers, dessine des images. Même lorsqu'elle traite de sujet sérieux comme elle le fait dans ce livre, elle n'oublie pas de laisser sa grand-mère lui parler de son épicier à La Goulette, du couscous-poisson, des déjeuners du dimanche, des voisins, les Beach... Quand elle la voit sur Skype, elle complimente sa blousa et flouta...
La journaliste vedette qui reçoit à l'antenne le Tout-Paris de la politique, des sciences et des arts, séduisant ses invités pour les faire parler, tient son lecteur en haleine. Tous les ingrédients d'un bon livre sont là: l'analyse, le récit, le rebondissement et le raffinement du verbe. Le mérite de Sonia Mabrouk est de pouvoir intéresser à la fois ses lecteurs tunisiens, français et francophones, en leur offrant des clés utiles pour décoder ce qui se passe aujourd'hui de crucial. Un livre fluide, agréable à lire d'un seul jet, une brise rafraîchissante qui vous délivre de tant de cauchemars..
Le monde ne tourne pas rond, ma petite fille
Par Sonia Mabrouk
Flammarion, 2017, 212 p.

Taoufik Habaeib
Bonnes feuilles
Kasserine
J'ai toujours été frappée par l'incrédulité que manifestent les parents de ces djihadistes lorsqu'ils apprennent les véritables intentions de leur progéniture. Comme s'ils ne pouvaient accepter, ni même imaginer l'impensable. Je me souviens d'un reportage à la télévision tunisienne, où l'on voyait un père, la mine désespérée, s'exprimer sur le départ de son fils. Vieille casquette vissée sur la tête, vêtements rapiécés, le fermier quinquagénaire décrit le profil d'un enfant sans problème. Son fils est parti avec les meilleures intentions du monde, jure-t-il. Seulement, à son retour, il a participé à un attentat contre les forces de l'ordre tunisiennes qui s'est soldé par la mort de deux policiers ainsi que celle du jeune djihadiste.
Le journaliste demande alors au père ce qui s'est passé pour que son fils se soit retrouvé mêlé à cette attaque ? «Je ne sais pas…Les terroristes lui ont sûrement retourné le cerveau, c'est la seule explication possible, je n'ai plus eu aucun contact avec lui», lâche-t-il. Tout comme le reste de la famille, il n'a donc rien vu, rien entendu, rien deviné. Au village, personne ne sait rien non plus. Tous ces reportages, et en particulier ceux qui mettent en scène les familles des terroristes, me choquent profondément. En disant cela, c'est davantage la citoyenne que la journaliste qui parle. Il y a un manque évident de distance avec ce genre d'évènement. Et j'ajouterai aussi une absence de décence. Nous ne pouvons pas simplement tendre un micro à des proches qui réclament la dépouille de leur frère ou de leur fils, après que celui-ci a enlevé la vie à des dizaines d'autres personnes. Nous ne pouvons pas non plus les laisser dire, face caméra, qu'ils ne savaient rien de son projet funeste avant que la police n'ait définitivement écarté leur responsabilité. La complexité des attentats actuels pose de nombreuses questions sur le traitement de l'information en continu.
Au sujet de l'islam politique
Delenda se montre beaucoup plus radicale que moi. J'essaye de lui expliquer mon point de vue.
«Je comprends tes inquiétudes. Seulement, tu ne peux plus exclure aujourd'hui les islamistes du jeu politique dans les pays arabes. On ne va pas retomber dans les heures sombres d'une chasse aux sorcières, au terme de laquelle tu vas enfermer tous les barbus ! Ils sont là désormais. C'est vrai qu'au début, les Etats-Unis ont affiché leur enthousiasme en faveur des islamistes, notamment en Tunisie. La France n'était pas en reste non plus. L'ex-ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, n'avait que le mot islamiste modéré à la bouche ! Tout ça a créé une incroyable confusion. Je crois que la page peut se tourner avec Trump, s'il respecte ce qu'il a dit durant sa campagne, ce qui n'est pas gagné ! Je n'ai aucune sympathie pour lui. Toutefois, dans ce domaine, c'est un pragmatique qui ne veut pas jouer à l'apprenti-sorcier avec les idéologies islamistes. Et puis il s'occupera d'abord de son pays.
Tu sais, on avait eu le même débat il y a quelques années en ce qui concerne Erdogan. Tu te souviens de tous les articles qui vantaient les mérites d'une Turquie moderne avec l'arrivée au pouvoir d'un islamiste modéré ? Eh oui ! Celui qui est aujourd'hui le leader de la réislamisation de son pays était présenté comme un «modéré» par les médias occidentaux. Résultat ? Erdogan a enfourché le cheval de Troie de la démocratie pour façonner la Turquie à sa main. La presse était remplie d'articles dithyrambiques soulignant l'incroyable success story économique de ce pays grâce à son Premier ministre de l'époque… A-t-on alors mal jugé qui était vraiment Erdogan ? Ou a-t-on fermé les yeux sur l'autocrate en devenir ? La Turquie fait partie de ces pays qui ont joué un double jeu mortifère au début de la guerre contre Daech. Avec un pied dans l'Alliance atlantique et un autre, en soutien du djihadisme. Aujourd'hui, on ne peut plus se passer de la Turquie dans le dossier des réfugiés ou sur le front dans les batailles de Mossoul ou de Raqqa. Erdogan tient l'Europe avec la complicité involontaire d'Angela Merkel. Le président turc peut, à tout moment, ouvrir les vannes pour laisser déferler sur l'Europe occidentale les milliers de réfugiés retenus dans des camps, sur ses terres.
Plus rien ne l'arrête. Aucun chef d'Etat occidental ne peut sérieusement faire pression sur lui. Le modèle turc tant vanté il y a quelques années est devenu un épouvantail aux portes de l'Europe. Depuis la tentative avortée de coup d'Etat, le pays subit une purge sans précédent. Le climat de suspicion pèse sur tous les Turcs. Journalistes, professeurs, soldats, écrivains, policiers, tous peuvent subir les foudres du régime au moindre doute. Et se retrouver dans les prisons d'Erdogan, «l'islamiste modéré».
En 2003 pourtant, la Turquie était la référence. Le régime de l'AKP plaisait à l'Europe. Tous ceux qui, hier, applaudissaient à l'islamisme modéré d'Erdogan ont fait la démonstration d'une complicité coupable. Je ne crois pas en leur naïveté politique. Je crains malheureusement qu'ils ont vu son vrai visage sous le vernis de la modernité. Il est trop tard maintenant. Le maître d'Ankara a reniflé toutes les faiblesses de l'Europe et il les exploite méthodiquement».
La France et le chaos libyen
Comme à son habitude, Delenda met le couteau dans la plaie. Je sais que l'équation est terrible pour la Tunisie. Comment réussir une transition démocratique quand votre voisin ressemble à une armurerie à ciel ouvert ? Sur qui compter dans un monde arabe déchiré et en feu ? D'où peut venir l'aide quand l'Union européenne se détourne de la Méditerranée ?
Toutes les questions que se pose Delenda sont légitimes. Je ne m'attendais pas à un réquisitoire aussi tranchant de sa part.
«La France nous a laissés tomber. Plus personne ne s'intéresse à nous. Vous avez mis le désordre dans la région. Tu sais, j'ai appris un nouveau mot : le Sahelistan, c'est le nouvel Afghanistan. Eh bien il résume les effets de la guerre voulue par Sarkozy. Vous avez ouvert la boîte, comment elle s'appelle déjà ?»
«La boîte de Pandore mamie. Je te trouve assez sévère. Je te rappelle que la France n'a pas agi seule et que...»
Delenda me coupe brutalement la parole : «Arrête, arrête je t'en prie, ça suffit, tu ne mènes pas un débat à la télévision ou à la radio. Sois sincère. Dis-moi ce que tu penses !».
«Pourquoi tu me dis ça ?! Evidemment que je suis sincère ! Tu es trop dure avec la France. C'est mon pays, ne l'oublie pas, tout comme la Tunisie !».
«Ah comme c'est facile pour la Française que tu es devenue de parler et d'analyser la situation depuis ton appartement parisien. Alors que nous ici, on a tous les problèmes. Je te dis qu'il y a une grande responsabilité de la France. Ca ne veut pas dire qu'il ne fallait pas intervenir contre le maboul de Kadhafi. Il reste que personne chez les militaires ou les politiques en France ne connaît ce pays et son histoire ! Quand je dis ce pays, je parle de sa complexité et du nombre de tribus. Qu'on le veuille ou pas, Kadhafi avait réussi à en être le rassembleur ! Avant de le faire disparaître, il fallait au moins savoir par qui le remplacer ! En tout cas, s'occuper de la suite».
Ma grand-mère est en colère. Je n'adopte pas un ton aussi dur. Je la rejoins néanmoins sur la méconnaissance des responsables politiques au sujet de la région, et en particulier de la Libye. Ce pays n'a pas de structures d'Etat, pas de piliers, pas de véritable administration. L'intervention a créé un vide. Il a conduit au chaos. Chaque milice, tribu ou ethnie cherche à prendre le pouvoir. Il y avait une place vacante, les djihadistes de Daech l'ont occupée. Aujourd'hui, ils sont certes chassés de leur fief, Syrte, la situation n'en reste pas moins problématique pour la Tunisie.
Où vont aller ces djihadistes ? Leur retour, pour certains, sur le sol tunisien est une vraie hantise. La France fait face au même défi avec le retour des combattants de Syrie.
Les revers subis par les terroristes de Daech ne marquent pas la fin de la guerre. Ils signent la mort de l'utopie de leur territoire, pas l'anéantissement de la menace. Loin de là. Il faudra des années pour se débarrasser de ce poison. Ceux qui reviennent de Raqqa ou de Mossoul sont convertis aux thèses djihadistes. Et ce n'est pas un stage de déradicalisation qui viendra à bout de leurs pensées mortifères. Voilà pourquoi les batailles gagnées contre Daech sont de bonnes nouvelles qu'il faut malgré tout relativiser. Le chemin sera encore long jusqu'à la stabilité et la vraie paix. C'est le cas de la Libye, totalement déstabilisée en 2011.
Comment juger aujourd'hui de la pertinence de cette guerre ? Lorsque l'on posait, il y a cinq ans, la question du fondement de cette opération, on nous jetait aussitôt à la figure l'argument des massacres de Kadhafi. Il n'y a pas de doute sur les crimes de ce dictateur. On aurait pu au moins débattre des éventuelles conséquences d'une telle action.
... Et BHL
Il n'en fut rien. En mars 2011, le quotidien Le Monde publia un texte d'intellectuels appelant à un engagement urgent des Occidentaux en Libye. Parmi les signataires, le premier d'entre eux, Bernard-Henri Lévy que j'avais coutume d'appeler le ministre bis des Affaires étrangères. A ses côtés, Pascal Bruckner, Nicole Bacharan et d'autres. Si on les interroge aujourd'hui, ils répondraient probablement: Que fallait-il faire alors ? Regarder ces crimes atroces sans bouger ? Leurs interrogations renvoient à une question majeure : un événement se juge-t-il sur ses conséquences ? Je réponds oui. Il fallait sauver Benghazi. Sauf que le rôle et la mission de ceux qui nous gouvernent n'est-il pas de prévoir les effets de leurs actes ? Je sais bien qu'il n'y avait pas d'option parfaite. Ce que je reproche aux décideurs, c'est leur absence totale de vision politique dans cette région du monde. Leurs successeurs ne sont pas en reste sur ce plan. La question n'est ni de droite, ni de gauche. Cette intervention a été suivie d'une inertie coupable et dévastatrice. Les Occidentaux expédient des armadas pour mettre fin à des règnes brutaux, sans penser au désordre généré.
Je me souviens avoir animé un débat sur ce sujet dans mon émission «On va plus loin» sur Public Sénat. Parmi les invités ce soir-là, Gérard Longuet, ancien ministre de la Défense de Nicolas Sarkozy. Durant le direct, je lui avais posé à plusieurs reprises la question sur les conséquences de l'intervention et le manque d'anticipation des politiques. Ne déviant pas de saligne, il répondait que c'était la seule chose à faire pour sauver la population de Benghazi qui se faisait massacrer. En le saluant après le débat, hors micro, j'avais de nouveau tenté ma chance : «Vous ne regrettez vraiment rien compte tenu du chaos actuel et des effets sur la région, et en particulier la Tunisie ?». Lassé par mes questions à répétition, il me répondit sur le ton de la confidence: «Je n'ai pas eu mon mot à dire ! Tout s'est décidé avec Bernard-Henri Lévy». Tout le monde le savait mais dit de manière aussi directe par le ministre de la Défense de l'époque, cela m'avait plongée dans un abîme de perplexité. Ainsi fut donc décidé le sort de cette région et par ricochet celui de la Tunisie. Ce serait trop facile aujourd'hui d'en vouloir à BHL. Je comprends son combat et je respecte les convictions qui peuvent être les siennes. Cependant, la question consiste plutôt à savoir comment l'Elysée a pu confier les clés de ce conflit et de cette région à un philosophe ?
Leur rôle est essentiel dans notre société. Les philosophes sont des éveilleurs de conscience. Seulement, leurs indignations sont de plus en plus sélectives. Comme les responsables politiques, certains d'entre eux parlent à leur (é)lectorat. On peut facilement deviner à l'avance sur quel sujet ils vont s'indigner, et sur quel autre ils resteront silencieux.


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