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Abdelhay Chouikha: Tel un sage grec, ce patriote authentique...
Publié dans Leaders le 24 - 02 - 2020

Mon ami Abdelhay n'est plus ; il vient d'affronter l'épreuve inéluctable de la mort ; il l'a fait avec le courage et la dignité que nous lui connaissons bien qu'il ait enduré ces derniers mois de terribles souffrances engendrées par la nature grave et invalidante de sa maladie. Il savait tout sur sa maladie, y compris son évolution irrémédiable et son fâcheux pronostic.
Je lui avais rendu visite lorsque j'ai appris qu'il était souffrant ; ce fut au début de l'apparition des symptômes. Quoi que déjà physiquement amoindri, je l'avais trouvé comme à son habitude lucide et posé ; il me parla de sa maladie d'un air détaché, presque apaisé, comme s'il s'agissait de la maladie de quelqu'un d'autre ; je pense qu'en réalité il avait suffisamment de ressources mentales, une forme de foi profonde pour transcender la peur et l'angoisse qu'éprouverait tout un chacun dans ce genre de situation. Je me dois de rendre hommage à l'équipe médicale et paramédicale qui l'a pris en charge au cours de cette longue période, en décernant une mention spéciale au Dr Chawki Basly, pour tant de dévouement.
Le médecin que je suis ne put s'empêcher d'être impressionné par la force mentale de son interlocuteur comme s'il voulait ne pas trop importuner ses amis avec ses difficultés personnelles. C'est là un des nombreux traits de caractère d'Abdelhay ; tout en pudeur, en discrétion, en finesse.
Ce fut notre dernière rencontre ; je n'avais pas de mon côté la force mentale de le revoir, sachant pertinemment la douloureuse épreuve qu'il avait à affronter ; j'allais parfois aux nouvelles auprès de ses frères Si Mustapha et Si Mohamed (admirables d'humanité et de fraternité) et surtout auprès de son médecin référent, notre ami commun le Dr Abderrahmane Ladgham, qui s'est plus que dévoué durant les longs mois de calvaire et de souffrance qu'endura son patient et ami. Abderrahmane fut à juste titre et à plus d'un titre celui qui prononcera plus tard à l'enterrement d'Abdelhay une oraison funèbre émouvante et sobre.
Un problème de conscience m'a taraudé ces derniers mois avant l'issue fatale et inéluctable comme si je ne faisais pas suffisamment ce qu'il convenait de faire pour venir en aide à mon ami, et je pense que les nombreux amis d'Abdelhay vécurent le même dilemme. A présent, notre ami, finalement délivré de ses souffrances, repose en paix ; au-delà de la peine et du deuil de la perte d'un être si cher, ne dit-on pas que la mort est parfois une sorte de délivrance !
J'ai connu Abdelhay lorsqu'il était secrétaire général de l'Uget dans la première moitié des années soixante. L'Uget était depuis les années cinquante l'école de formation citoyenne et politique de générations d'étudiants toutes tendances confondues et le vivier des futurs cadres politiques du pays. Bien qu'elle fût sous la coupe du parti unique au pouvoir et dominé par les dirigeants et étudiants destouriens, elle n'était cependant pas inféodée à cent pour cent au pouvoir en place ; les étudiants non destouriens y avaient leur place et la coexistence entre les différentes familles politiques et de pensée y était réelle. Le secrétaire général était bien entendu désigné par la direction du Destour et en général, il ne se distinguait pas par son indépendance à l'égard de la direction du parti.
Le souvenir de ma première rencontre avec Abdelhay secrétaire général de l'Uget est lointain (plus de soixante ans), mais je garde encore à l'esprit l'image d'un bel homme jeune et courtois, dirigeant nos réunions (étudiant en médecine, j'y représentais la Corpo de Montpellier) avec calme et doigté. Cela tranchait avec le comportement de la plupart des autres SG que j'ai connus et dont certains ne se privaient pas de manifester à l'égard des étudiants (notamment des opposants) une forme d'arrogance et de suffisance se sentant imbus d'une sorte d'autorité qui tendait souvent vers l'autoritarisme à l'instar de leurs supérieurs. Abdelhay ne m'a laissé qu'une image différente, tolérante et consensuelle.
C'est dix ans après, vers la fin de la première moitié des années soixante-dix, que j'ai revu Abdelhay. Depuis, et durant un demi-siècle, nos routes nous ont menés vers les mêmes étapes et les mêmes chemins, ceux de la politique citoyenne, de la défense des droits de l'Homme et la promotion des libertés publiques.
Le destourien qu'il était et le non-destourien que j'étais se sont très vite intégrés dans le même moule, celui de la mouvance réformatrice en faveur de la démocratie et du pluralisme et que des aînés ont initiée à partir de la fin des années soixante lorsque des personnalités nationales telles que Ahmed Mestiri, Hassib Ben Ammar, Béji Caïd Essebsi, Radhia Haddad, Habib Boularès, Sadok Ben Jemaa, Mohamed Salah Belhaj et bien d'autres réformateurs ont tenté sans succès d'introduire des réformes au sein du parti au pouvoir auquel ils appartenaient. Ne pouvant pas réformer leur parti, c'est-à-dire le système politique et le pouvoir, de l'intérieur ils n'ont pas hésité à initier et défendre leurs idées de l'extérieur.
Et ce fut le premier mouvement fondateur et promoteur du concept de la démocratie, des droits de l'Homme et des libertés dans le discours et l'approche politiques ; ce fut le départ d'une belle aventure vers la démocratie et le combat contre le système du parti unique. Le mouvement des libéraux réformateurs, patriotes authentiques, initié ainsi d'une manière informelle au début, attira et séduit très vite de jeunes cadres, la plupart issus des rangs du Destour, déçus de l'immobilisme et de l'autoritarisme de la machine destourienne qui s'est révélée réfractaire à toute réforme et à tout changement malgré des tentatives louables en son sein.
Ces jeunes cadres s'engouffrent très vite dans la brèche salutaire ouverte ainsi par leurs aînés (nous les appelions affectueusement les barons) et réhabilitant le réformisme authentique ancré dans la tradition politique tunisienne depuis longtemps. Parmi ces jeunes cadres, je citerai pour raviver leur souvenir ceux d'entre nous qui sont décédés : Dali Jazi, Abdessattar Ladjimi, Faouzi Ben Hamida …
Abdelhay Chouikha fut l'un d'entre nous ; je dirais sans exagération aucune qu'il fut le meilleur d'entre nous, car il révélera durant dix ans au moins la pleine mesure de son talent et de ses capacités acquises notamment durant son parcours de dirigeant syndicaliste estudiantin puis de son cursus universitaire d'abord aux USA en tant qu'étudiant puis d'enseignant à Columbia University à New York puis en tant qu'enseignant à l'Université tunisienne puis à l'Université koweitienne. Il eut la chance et la perspicacité de s'imprégner et de s'intégrer pleinement durant dix longues années au sein d'un groupe d'universitaires américains libéraux et faisant partie intégrante des militants pour les droits civiques qui ont été très actifs contre la guerre au Vietnam puis ont milité en faveur des droits palestiniens. Nous en citons William Ramsey Clark, ancien ministre de la Justice et défenseur des droits des peuples arabes, Richard Falk, professeur de droit international à Princeton et qui deviendra plus tard le Rapporteur spécial de l'ONU sur les droits de l'Homme en Palestine, Edward Said, le grand militant de la cause palestinienne, Iqbal Ahmad et Stuart Schaar de Columbia University.
C'est Abdelhay Chouikha qui a pu et su amener une délégation de ces militants américains venus participer en soutien à notre mouvement à la Conférence nationale pour les libertés que le Conseil national pour les libertés publiques, issu de notre mouvement, a décidé d'organiser à Tunis à l'hôtel Africa en juin 1977. Les autorités de l'époque ayant refusé de nous permettre de tenir ces assises, nous nous sommes déplacés à l'aéroport Tunis-Carthage pour y accueillir la délégation américaine. En réalité, nous en avons profité pour y tenir, en présence de nos amis américains, une mini- conférence sur place à l'aéroport en dépit de l'interdiction officielle!
Abdelhay apporta avec lui une rigueur et une fraîcheur intellectuelles qui nous manquaient terriblement dans l'exercice de la vie politique en Tunisie ; c'est que les systèmes politiques rigides (tel le cas du régime politique tunisien de l'époque), du côté du pouvoir comme chez les opposants, ne permettent pas de moderniser les comportements politiques. Ceux-ci restent tributaires soit d'une approche limitée et dépassée destinée, pour se maintenir au pouvoir, à refuser toute remise en cause ou bien celle liée à des considérations idéologiques contraignantes et surannées.
Deux idées que Abdelhay nous répétait souvent dans nos discussions et qu'il nous poussait à adopter :
1- la nécessité de se fixer le leadership comme méthode et objectif dans le comportement politique, voir grand, vouloir gagner et être constamment en tête de peloton ;
2- la nécessité de privilégier la stratégie dans toute activité politique ; il nous disait souvent que la politique américaine prépare dès maintenant ce qui doit se faire dans vingt ans !
Grâce à sa force tranquille et la fermeté de ses positions sous des dehors conciliants, l'apport d'Abdelhay se révèlera décisif lorsqu'une partie de notre mouvement décida en juin 1978 de créer un parti politique, le MDS (Mouvement des démocrates socialistes) sous la férule de notre aîné Sid Ahmed Mestiri. Abdelhay en fut bien entendu l'un des fondateurs et sera durant plusieurs années l'un des conciliateurs et facilitateurs dont avait besoin notre parti, notamment lors des tensions et des difficultés qui n'ont pas tardé à affecter la cohésion au sein du groupe telles que les différends survenus suite aux élections faussées de 1981.
J'aimerais, avant de conclure ce billet du souvenir, me permettre un commentaire en rapport avec le présent de notre pays à propos notamment de sa nouvelle classe politique. A nos dirigeants et décideurs actuels, à ces « kiadat ahzeb » qui croient pouvoir naître grands d'un trait de plume, je conseille de jeter un coup d'œil sur l'itinéraire et la vie d'Abdelhay Chouikha : Sadikien, syndicaliste étudiant, PhD et professeur d'économie dans l'une des plus prestigieuses universités américaines, tunisiennes et koweïtiennes, fondateur et dirigeant politique de l'un des premiers partis politiques de l'opposition démocratique, expert financier auprès d'organismes internationaux, régionaux et nationaux, avec en prime avoir décliné après la révolution le poste de ministre des Finances et de gouverneur de la Banque centrale, et n'ayant jamais cessé jusqu'à l'apparition de sa maladie d'œuvrer pour l'utilité publique sans quémander aucune contrepartie ! Qui dit mieux ? C'est cela un vrai militant et un dirigeant politique moderne et crédible!
La tradition grecque a donné le titre des sept sages à sept anciens hommes politiques, législateurs et philosophes de la Grèce antique ; deux maximes parmi d'autres et attribuées à ces sages m'ont interpellé et s'appliqueraient bien à notre cher disparu : « maîtrise ta colère » et « contemple la fin de la vie ».
Ce clin d'œil volontaire à la tradition hellénique me ramène aux origines d'Abdelhay ; son premier aïeul est venu en Tunisie de l'île grecque de Crête ; une de ses descendantes est la mère d'Abdelhay, c'est une fille Slim et la sœur de Si Mongi Slim qui, je le sais, avait une relation quasi filiale avec son neveu ; mais je n'ai jamais entendu Abdelhay se prévaloir de quelque préséance liée à son oncle !
Tel un sage grec, Abdelhay Chouikha a vécu.
Que le guerrier repose en paix.
Hamouda Ben Slama
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