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Traitre pratique et condamnable silence
Publié dans Le Temps le 21 - 03 - 2018

Chaque année, plus de 800.000 individus sont victimes de traite des personnes à travers le monde, en majorité des femmes et des enfants. Longtemps tue et ignorée par les autorités tunisiennes durant l'ère Ben Ali, elle est aujourd'hui au cœur de l'actualité avec la recrudescence de cas dévoilés qui font à chaque fois scandale. Malgré l'absence de statistiques vérifiées et attestées, recensant le phénomène dans sa globalité, les experts sont unanimes sur la question : la Tunisie est actuellement concernée par toutes les formes de traite humaine, à l'exception d'une seule, le trafic d'organes.
Parce que sa vie est peut-être encore en danger, on l'appellera T. T comme Tunisie, ce pays qu'elle a quitté à 22 ans, portée par l'espoir d'un lendemain meilleur. Comme de nombreuses jeunes filles de son âge, elle rêvait de partir travailler à l'étranger pour faire fortune ou du moins, mettre assez d'argent de côté pour améliorer ses conditions de vie une fois de retour au pays. Partir pour mieux revenir, partir pour vivre plus confortablement, plus décemment à l'avenir. Voilà à quoi rêvent la majorité des jeunes Tunisiens selon les statistiques, devenant ainsi une proie facile pour les prédateurs qui leur promettent monts et merveilles à l'étranger. Certains sont tentés par l'argent, les autres par la liberté quand d'autres sont appâtés par la religion et la guerre au nom de l'Islam. T, elle, est partie seulement pour des raisons financières. Quelle n'a donc été sa joie le jour où elle a décroché un contrat de travail dans l'un des pays du Golfe, mais ce qu'elle subira, par la suite, comme humiliation et ce qu'elle endurera comme sévices transformeront ce rêve en cauchemar. Pourtant, la jeune fille avait été prudente. Avant de s'engager et de faire le voyage, elle est allée s'enquérir auprès du ministère de l'Emploi et de la Formation professionnelle pour s'assurer de la régularité du bureau de placement à l'étranger qui l'a mise en relation avec l'employeur. Elle avait, en effet, entendu dire que certains d'entre eux n'étaient pas en règle et ne voulait pas s'aventurer en terrain miné. Mai au ministère, on lui a assuré que le bureau d'emploi était bel et bien agréé par l'Etat et qu'elle pouvait lui faire confiance. Rassurée ainsi que sa famille, T. a donc préparé ses valises et fait ses adieux à ses proches. Elle ne savait pas qu'elle ne les reverrait que grâce à un miracle et qu'elle s'apprêtait à embarquer pour l'enfer.
Déshumanisée...
Aussitôt arrivée à destination, T. sera dépouillée de son humanité, traitée comme une marchandise. Ses papiers d'identité lui seront confisqués, son passeport le premier. Durant des semaines, elle sera séquestrée dans une maison abritant un couple qui abusera d'elle de la pire des façons et lui fera subir d'inhumains sévices. Elle sera également régulièrement droguée afin de réduire ses capacités de réflexion et de réaction. Puis le couple a fini de se lasser d'elle et de ses complaintes. Pour se débarrasser d'elle, ils l'ont défenestrée du 4ème étage. Une pratique barbare, apparemment très répandue dans ce genre de situation. Impossible, en effet, d'imaginer solution plus radicale surtout que dans les deux cas la victime est perdante car soit elle meurt, soit elle est condamnée à 25 ans de prison pour tentative de suicide comme le prévoit la loi dans ces pays. Ainsi jetée sans pitié, T. est restée au sol, gisant dans une mare de sang et incapable de bouger. Heureusement, un voisin l'a rapidement découverte et a appelé les secours. T. sera sauvée, mais elle sera aussitôt arrêtée et conduite en prison, malgré l'état critique de sa santé. Elle ne sera pas autorisée à appeler sa famille ou à recourir à un avocat, malgré ses incessantes supplications. T. serait à l'heure actuelle toujours sous les verrous et sa famille sans nouvelles d'elle n'eût été une femme qu'elle a rencontrée lors de sa détention et qui a eu pitié d'elle. T. lui a inscrit un numéro de téléphone à appeler sur l'une des pages du Coran, seul livre autorisé en prison. Une fois libérée, la femme a ainsi contacté la mère de la jeune fille et l'a tenue informée. Aussitôt alertée, la famille de T. a remué ciel et terre pour la sortir de sa prison et la rapatrier, multipliant les recours auprès des ministères concernés. Heureusement pour la jeune fille, la diplomatie tunisienne est intervenue à temps et a réussi à la sauver. Oui, mais...
Un sujet qui dérange, mais qui ?
Comme T., elles sont des dizaines et des dizaines à partir, chaque année, chercher fortune par le biais de bureaux de placement à l'étranger. Il en existe une soixantaine en Tunisie, dont seuls vingt-deux sont agréés par l'Etat. Selon Raoudha Laâbidi, Présidente de l'Instance Nationale de Lutte contre la Traite Des Personnes (INCLTP), sur les 22 autorisés, aucun ne tient un registre répertoriant les émigrants, leurs destinations ou encore la nature des contrats signés. Quant aux autres bureaux qui travaillent dans l'illégalité, leur existence ne semble déranger personne ou presque, exception faite de l'INLTH. A chaque fois que l'un d'eux est dénoncé auprès du ministère de l'Emploi, le plaignant est redirigé vers le ministère de l'Intérieur, là où les responsables se disent incapables d'intervenir en absence d'un recours législatif clair et concis. L'INLCTP a soulevé à maintes reprises le problème, ses responsables demandant à être auditionnés par l'Assemblée des Représentants du Peuple pour en parler, mais en vain ! Raoudha Laâbidi déclare à ce propos : « Il est clair que ce sujet dérange, mais qui ? Malgré la pression régulière que nous exerçons sur les autorités et les décideurs pour les inciter à se pencher sur l›affaire, rien n›y fait. Une chape de plomb entoure ce dossier. Pourquoi ? Ils ne veulent toujours pas désamorcer cette bombe à retardement que sont ces bureaux aux pratiques louches? Ainsi soit-il mais nous ne baisserons pas les bras et nous ferons entendre nos voix coûte que coûte car la lutte contre la traite humaine est un combat de longue haleine qui nous concerne en tant que citoyens. Nous ne devons pas être dans le déni car ça n›arrive pas qu›aux autres. »
Migrants, la triple peine
En Tunisie, 742 cas de traite de personnes ont été recensés entre le 1er janvier 2017 et le 31 janvier 2018, dont des mineurs, avec une majorité de cas d'exploitation économique ou sexuelle. Parmi ces victimes, une centaine serait d'origine étrangère, notamment subsaharienne. Les femmes sont généralement employées dans les maisons en tant qu'aides ménagères et les hommes sur les chantiers. La plupart d'entre eux travaillent au noir, touchent des salaires de misère et ne bénéficient pas de couverture sociale. Ils sont venus en Tunisie, eux aussi, à la recherche d'un travail et dans l'espoir d'un lendemain meilleur mais très rares sont ceux qui réalisent leurs rêves. La plupart d'entre eux sont surexploités et vivent dans des conditions précaires, en plus d'évoluer dans un environnement très hostile. Car force est de constater que certains Tunisiens peuvent se montrer bien racistes par moments. Le quotidien de ces migrants du travail n'est donc pas un long fleuve tranquille comme en témoignent les nombreux récits émouvants de ces hommes et de ces femmes venus pour améliorer leurs conditions de vie ou encore pour échapper à un conflit armé chez eux qui met en péril leurs vies. Instabilité financière, stigmatisation mais aussi illégalité puisqu'une fois leur visa arrivé à expiration et n'ayant pas pu obtenir une carte de séjour au titre de travail pour cause de délais qui traînent en longueur, leur séjour en Tunisie bascule dans l'irrégularité. Ils doivent alors payer la somme de 40 D pour chaque jour passé sur le territoire tunisien au delà de la date permise et risquent à tout moment d'être arrêtés et emprisonnés. Etant dans l'incapacité de payer ces pénalités d'irrégularité accumulées, la Tunisie devient rapidement pour eux une grande prison à ciel ouvert, un tombeau de leurs rêves déchus et de leur dignité bafouée.
Coupable silence
La Tunisie, terre d'accueil et terre de départ pour les migrants du travail. Faute de conscience collective et de campagnes de sensibilisation efficientes, mais aussi par manque de rigueur dans l'application de la loi, nombreux sont ceux qui deviennent des victimes de traite humaine, parfois même sans s'en rendre compte, parfois aussi avec l'assentiment des proches. Une jeune fille n'a-t-elle pas été séquestrée chez elle pendant de longs mois et forcée de s'accoupler avec un homme jusqu'à tomber enceinte pour que ses parents puissent vendre le bébé ? Des enfants ne sillonnent-ils pas les grandes artères de la ville pour mendier ? Des fillettes de la campagne ne sont-elles pas encore retirées de l'école dès leur plus jeune âge et forcées à travailler comme aides ménagères dans des maisons de riches en ville, exposées aux pires des dangers ? Les exemples sont nombreux et les histoires aussi sordides les unes que les autres, révoltantes aussi. Pourtant la Tunisie a mis en place toute une stratégie pour contrer ce phénomène. Une loi a été votée en 2016 relative à la prévention et à la lutte contre la traite des personnes, prévoyant de lourdes sanctions à ceux qui contribuent de près ou de loin à l'exploitation d'êtres humains. De même, une Instance, l'INCLTP, entièrement dédiée à cette cause a été mise en place. Par ailleurs, un numéro vert (80104748) a été lancé pour dénoncer la traite des personnes et aider les victimes à dénoncer leurs tortionnaires. Est-ce assez ou pas ? Tant d'efforts législatifs pourront-ils mettre fin à des pratiques largement tolérées, tout particulièrement dans les régions les plus précaires? Est-ce assez pour éveiller les consciences et changer les mentalités, surtout que dans beaucoup de cas de traite, les familles sont consentantes voire complices ? Leur silence n'est-il pas finalement aussi complice que la pratique ?


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