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Karakouz, un «Guignol» turco-tunisien
Publié dans Le Temps le 15 - 09 - 2018

Difficile d'écrire les arts de la marionnette en Tunisie sans parler de l'histoire de la marionnette en Tunisie. Mais il également difficile d'écrire sur l'histoire de la marionnette en Tunisie par défaut de documentation et de documents adéquats sur la question, car comme l'a écrit l'Italien Albert Bagno, membre d'UNIMA, dans son blog datant du 03 janvier 2010, l'histoire de la marionnette en Tunisie est «une histoire très longue et très belle, mais pratiquement ignorée par tous et même par les Tunisiens d'aujourd'hui qui ont bien d'autres problèmes que de s'occuper d'elle».
Rares sont les personnes qui se sont essayées à relater cette histoire de la marionnette en Tunisie, soit en l'intégrant dans une globalité, comme Mohamed Aziza, qui, en 1971, publia un ouvrage de 85 pages intitulé «Les formes traditionnelles du spectacle», soit en faisant de la marionnette le sujet principal à l'instar de Mahmoud El Mejri et son livre en langue arabe «Le théâtre des marionnettes en Tunisie. Du Karagueuze aux spectacles modernes» (2009, 225pp.),document basique pour une recherche des problématiques sur la marionnette, ou, tout récemment, HabibaJendoubi qui s'est intéressée à l'histoire des marionnettes en Tunisie à travers son ouvrage en trois langues (français, anglais et arabe) «Les marionnettes en Tunisie : la mémoire et la trace» (2017, 97pp) pour lequel elle a fait douze années de recherches. Il est à noter qu'Albert Bagno présente HabibaJendoubi comme une marionnettiste de qualité, une pionnière ayant introduit dans son pays, il y a plus de 20 ans, les utilisations thérapeutiques de la marionnette.
La Tunisie, de par sa position géographique, a connu des emprises de toutes sortes, même dans le domaine des arts de la marionnette.En effet, les marionnettes y sont nées d'influences étrangères telles que turque, sicilienne et française.
Il était une fois le théâtre de marionnette en Tunisie, un art demeuré presque inconnu, fui, «depuis la première moitié du vingtième siècle, à cause de son langage vulgaire, de basse facture et de ses connotations érotiques». Pourtant, «ce théâtre avait bien sa place dans le quotidien du Tunisien», et ce, dès le 19e siècle, et même dès le 16e siècle, en ce qui concerne la première forme principale de ce théâtre de marionnettes : le théâtre d'ombre et son fameux personnage Karakouz. On suppose que ce personnage a été introduit avec l'arrivée des Ottomanes au pouvoirdès 1574. Ce Kazakouz, ou Karagöz dans sa graphie originelle, utilisait comme langue le turc et était non accessible à la population. Il faut attendre le 19e pour que Karakouz emploie le dialecte tunisien.
Ce théâtre d'ombre n'était présenté que pendant le mois du Ramadan ; ce qui paraît paradoxal lorsque l'on sait que Karakouz était un personnage grivois, obscène et très porté sur la sexualité. D'ailleurs, en 1898, Alexis-Désiré Trouvé, dans son ouvrage «Au désert» (Editions «Moulins», 134pp) le décrit comme «un bien vilain bonhomme, dont l'éducation et les mœurs laissent fort à désirer. Il apparait comme une ombre chinoise (…) avec des gestes particulièrement indécents. Les tableaux les plus obscènes se succèdent pendant près de deux heures» (pp41-42). L'on pourrait se demander pourquoi, malgré sa grivoiserie, Karakouz était aussi célèbre et attirait grands et petits. Peut-être par manque de divertissements mais surtout parce qu'il était le «porte-parole» du petit peuple, qui disait tout haut ce que les petites gens pensaient tout bas, et personne n'échappait aux injures et aux sarcasmes de ce personnage haut en couleurs. D'ailleurs, Trouvé en fait référence lorsqu'il écrit : «(…) tout le monde, hommes, femmes et enfants sont l'objet des… attentionsde Karakouz (…) Karakouz ne respecte même pas les hauts dignitaires de l'Etat. Les ministres, le Bey lui-même ne trouvent pas grâce devant la lubricité de cet extraordinaire personnage». Cependant, la partie dans laquelle Karakouz s'en prenait aux hauts dignitaires a été supprimée, à la fin du 19e siècle, par un arrêté de police.
Ce personnage illettré, au comportement, au parler et au vestimentaire étrange, avait pour complice et pendant Haziouaz, représentant la classe éduquée et s'exprimant avec des termes poétiques recherchés. Autour de Karakouz, gravitaient d'autres personnages, comme la Française (ou l'Européenne)Madama. Rappelons que la Tunisie est devenue un protectorat français en 1881.
Ce théâtre d'ombres se jouait dans les quartiers populaires de la ville arabe, notamment à El Halfaouine, et avait pour cadre soit un café maure soit uneboutique de quartier.
Malgré l'interdiction des autorités françaises, qui encouragea, indirectement, les spectacles clandestins, et la levée des boucliers de nombre de cheikhs tunisiens, Karakouz a connu son apogée sous le protectorat français, puisque les représentations n'étaient plus données durant le mois Saint du Ramadan mais sur toute l'année.
L'interdiction décidée par les autorités françaises avait, peut-être, eu pour désirer d'imposer un autre change de théâtre de marionnettes : Guignol. En effet, même s'il est né avant l'avènement du protectorat français, il n'en reste pas moins que cette marionnette était considérée par les Français «comme un utile instrument de propagande». D'ailleurs, dans «Les marionnettes à Tunis : Karakouz, Guignol et Pupi» (in «Etudes sociales et culturelles» N° 54/1951), Raoul Darmon fait référence à la naissance de ce Guignol avant l'heure, en s'appuyant sur des conversations dans sa famille. Ainsi on peut lire : « Longtemps avant le Protectorat, des forains, qui cumulaient le métier d'arracheur de dents et celui de joueur de marionnettes, venaient faire connaître à Tunis un Guignol d'une fabrication à la fois simple, rudimentaire et ingénieuse : une boule plus ou moins oviforme, percée de deux trous, l'un à la base, destiné à recevoir l'index qui le supporte, l'autre pour soutenir un nez interchangeable ; les yeux et la bouche de clous ou de punaises de couleur et la coiffure, perruque de laine ou de crin, permettant de multiplier à volonté les personnages principaux : Guignol, Madelon et Gnafron, ainsi que le Bailli, le gendarme, Benet l'apprenti, le Marquis, Toinon, etc. (…) Ces représentations, données ensuite presque chaque année ont toujours obtenu le meilleur succès, et avaient l'avantage de constituer une excellente propagande, pour l'esprit français».
Les spectacles de Guignol n'étaient pas donnés dans la médina mais dans la ville française et le premier somptueux castelet aurait été installé en 1891 par un Lyonnais d'origine, Capus, dans un café de la place, «Café de la Marine», à l'angle de la rue de Grèce, avant de passer à l'avenue de France, au «Grand Glacier».
Zouhour HARBAOUI


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