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Comment retrouver les chemins du développement culturel?
Publié dans Le Temps le 03 - 01 - 2019

Les questions de la décentralisation et de la diffusion culturelle continuent à se poser dans un contexte global où la Cité de la culture est pensée comme un pôle dominant et le festival choisi comme vecteur privilégié. Quelles sont les alternatives et les tendances? Regards non exhaustifs sur une situation complexe
Au seuil de l'année 2019, il est intéressant de se pencher sur les dynamiques culturelles en cours et tenter de déceler les grandes tendances qui pourraient structurer la vie intellectuelle et artistiques pour les prochains mois. Sans être exhaustif, il apparaît que plusieurs changements sont actuellement à l'œuvre et auront nécessairement des répercussions remarquables dans un avenir proche.
Quelles sont ces tendances? Comment les déceler et les analyser? Quels sont les enjeux qu'elles portent? Nous tenterons de retrouver en cinq points les axes principaux de ces dynamiques aux douze coups d'une nouvelle année.
Un nouveau frémissement francophone
Fait nouveau et tendance remarquable: la francophonie fait subrepticement un retour qui prend diverses formes. Il faut dire que même si elle connaît un recul, la langue française est toujours restée présente en Tunisie. Toutefois, sa diffusion par le biais de l'institution scolaire ne suffit plus à son déploiement. Dans cet esprit, l'ouverture de plusieurs antennes de l'Alliance française en Tunisie est une bonne nouvelle pour les francophones. Le fait que ces antennes ne soient pas confinées à la capitale est aussi un pas positif qui ne manquera pas de soutenir une nouvelle dissémination de la langue française qui, plus que jamais, reste le vecteur d'accès à l'universalité pour les Tunisiens.
Si la proximité du Sommet de la Francophonie en Tunisie y est certainement pour quelque chose, la nouvelle approche de pays comme la France, la Belgique ou le Canada et la Suisse dans leur défense du français y est certainement pour beaucoup. Nous avons récemment vu le succès des visites de Yasmina Khadra et Patrick Poivre d'Arvor et, en soi, cette nouvelle présence des hommes de plume souligne une tendance plus profonde. Il n'en reste pas moins que les nouveaux ressorts de l'apprentissage du français demeurent à trouver. C'est par l'école et le travail de fond des professeurs que le français retrouvera une place entière et privilégiée. C'est aussi - comme c'est désormais le cas - par le biais de la société civile que des avancées pourront être faites dans ce domaine.
Les impératifs de la décentralisation culturelle
En matière de décentralisation culturelle, le chemin reste long. Malgré l'existence à l'échelle régionale et locale d'un réseau de bibliothèques publiques et de centres culturels, certains gouvernorats peuvent être comparés à des déserts culturels avec une offre publique dérisoire frappée du double sceau de l'éphémère et de la propagande. En effet, au lieu d'investir sur l'action culturelle, la proximité et l'apprentissage, les pouvoirs publics utilisent ce réseau à des fins qui n'ont rien à voir avec le travail culturel bien compris.
Tout en vidant les maisons de la culture et en asséchant les fonds des bibliothèques, les pouvoirs publics ne proposent pas d'alternatives sérieuses, préférant multiplier les manifestations illusionnistes et les festivals sans identité au lieu de donner un socle à la vie culturelle. Cette tendance malheureuse étouffe les initiatives locales, institue un centre qui écrase les périphéries et appréhende le travail culturel comme le faisait le régime défunt. Nous sommes bien loin de la décentralisation et ce ne sont pas quelques projections de films qui y changeront grand chose. En la matière, nous avançons sans doctrine alors que l'essentiel reste à faire.
Les festivals fourre-tout continuent à avoir le vent en poupe
Désormais, le secteur public de la culture investit sur les festivals au point où chaque mois a son lot de manifestations, souvent inutiles et illisibles. Dans une tentative de faire de la nouvelle cité de la culture l'épicentre de toute action artistique, le ministère des Affaires culturelles privilégie un espace et laisse en marge tous les autres. Malgré des moyens conséquents, cette nouvelle cité ne participe en rien à la véritable diffusion culturelle et se trouve prise en otage par les trop nombreux festivals qui y naissent de manière frénétique. Les différentes Journées de Carthage sont devenues légion et touchent à la caricature. Ce besoin de normalisation, ce désir d'instituer un centre unique ne plaident en rien pour l'essor de la vie culturelle.
Car, il ne suffit pas de nommer les choses pour qu'elles existent. En créant un Musée d'art moderne qui en réalité n'existe pas, en prétendant structurer le marché de l'art alors qu'il n'en est rien, cette cité perd son rôle de diffuseur au profit d'une approche qui prétend tout régenter. Les prochains mois démontreront que les choix actuels entraînent la Cité de la culture dans une fuite en avant budgétivore et inutile en termes d'action culturelle. Ce faisant, plusieurs espaces sont déclassés car ayant perdu leurs maigres budgets au profit de cette cité. De plus, de nombreuses initiatives locales ou émanant de jeunes sont délaissées pour les mêmes raisons. La sagesse recommande de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et il est temps d'évaluer l'impact et les coûts véritables de ce projet hyper centralisateur alors que l'époque est à la décentralisation.
Cap sur le management culturel et les formations tous azimuts
A l'ombre de la Cité de la culture, de nombreux projets généralement soutenus par l'Union européenne et quelques pays européens investissent dans la formation. De nombreux jeunes engagés dans la vie culturelle rejoignent ainsi les réseaux de la société civile et bénéficient de formations en management culturel. Ces jeunes sont en train de revivifier le tissu culturel partout dans le pays avec des initiatives généreuses et iconoclastes. Malheureusement, cette jeunesse est délaissée par les pouvoirs publics au prétexte qu'elle a déjà des appuis.
Cette approche est erronée car l'appui européen sert en général à enseigner des rudiments et amorcer la pompe. Il est du devoir des pouvoirs publics d'intervenir en appui à tous ces jeunes qui portent les germes du renouveau et de la dissémination culturelle. Les ignorer revient à commettre une grosse erreur politique. En effet, miser seulement sur le spectaculaire, les festivals et une cité omnipotente assèche le véritable terrain, là où la culture est résistance au quotidien et endiguement des tendances obscurantistes. Dépouiller la jeunesse cultivée des soutiens qui lui reviennent aura un indésirable effet boomerang et contribuera à la désertification culturelle. Cela, nos pouvoirs publics ne le prennent nullement en considération, tout obnubilés qu'ils sont par leurs priorités définies en dehors d'une évaluation des besoins réels. Vaut-il mieux un festival monté de bric et de broc ou bien une action de fond? La réponse nous semble couler de source.
Comment accompagner l'arrivée des mastodontes culturels?
La fin de l'année 2018 aura été celle de l'ouverture du premier multiplex Pathé en Tunisie. Equipé avec les meilleurs outils techniques, ce multiplex de huit salles révolutionne en termes quantitatifs l'offre cinématographique. A court terme, deux autres de ces complexes de huit salles devraient ouvrir leurs portes. Cela aura pour implication que 24 nouveaux écrans seront mis à la disposition du public du Grand Tunis et de Sousse. Par ailleurs, on parle aussi d'autres initiatives qui vont dans ce sens. L'ouverture de ce premier multiplex apporte un bol d'oxygène à la diffusion cinématographique. De plus, elle intervient alors que les cinémathèques de la cité de la culture effectuent un travail remarquable au profit du film d'auteur, de l'art et essai et de la diffusion des différentes cinématographies nationales.
Toutefois, il est clair que ce bouleversement en cours impactera les salles existantes dont les écrans seront déclassés. C'est l'opportunité rêvée de mettre en branle des programmes d'accompagnement qui offriront à ces salles de nouvelles perspectives et multiplieront exponentiellement l'offre cinématographique. Alors que les grosses machines s'installent, le soutien au réseau existant devient une priorité même s'il doit se développer dans des centre-villes culturellement en difficulté.
L'ouverture de la Fnac dans le sillage de Pathé pose le même problème aux libraires qui auront à faire forte concurrence. Cela repose par ricochet la nécessité de soutenir les initiatives locales et indépendantes tout en revigorant un réseau de maisons de la culture qui en a bien besoin.
Que de questions en suspens!
Telles qu'elles apparaissent, les dynamiques culturelles en cours sont aussi multiples que touffues. Elles répondent à de nombreuses dialectiques. Ainsi la relation entre le public et le privé se pose dans toute sa splendeur. Alors que nous parlons de partenariats entre le public et le privé, nous ne voyons pas grand chose d'effectif. La dialectique entre les langues a aussi toute son importance. Avons-nous remarqué par exemple que l'arabe littéraire a totalement disparu du paysage de notre théâtre? Cette tendance est à analyser comme il se doit pour en tirer les conclusions adéquates.
Nous pourrions multiplier les axes de réflexion qui ont rapport aussi bien aux budgets et à leur répartition qu'à la politique de mise en valeur du patrimoine. Les exemples abondent et les points dialectiques aussi. Par exemple, savons-nous ce que subissent les promoteurs privés de spectacles et de festivals culturels qui sont parfois laminés par des lois et des pratiques qui n'ont rien à voir avec les discours ambiants? Nous souvenons-nous que dans des villes où il existe des écoles des Beaux-Arts, il n'existe aucune galerie d'art? Voulons-nous savoir que des grandes villes comme Sfax ou Gabès connaissent un appauvrissement en termes d'équipement culturel?
Autant de questions qui sont condamnées à se reposer. Peut-être qu'au seuil de 2019, un exemple est à méditer. Il s'agit de celui qui nous est offert par l'exposition Gorgi actuellement en cours au palais Khereddine. Cette exposition est une démonstration que l'excellence n'est pas un vain mot. Soutenu par Talan, un opérateur privé, cette exposition a bénéficié des moyens adéquats et débouche sur un événement de grande envergure. Les témoignages vont tous dans le même sens: cette exposition Gorgi est un modèle à suivre et devrait être étudiée dans ses ressorts économiques et culturels pour identifier les clés et le socle de ce succès incontestable. Car il ne s'agit pas que d'argent mais aussi de savoir-faire. Au fond, sans l'expertise et la générosité, les moyens pour importants qu'ils puissent être restent insuffisants. C'est probablement à ce niveau que le bât continu à blesser dans un fossé dialectique qui se creuse entre une culture officielle qui se veut dominante et des aspirations à la culture en panne de moyens durables. Que de pain sur la planche pour retrouver le principe égaré de développement culturel dans un contexte où l'illusionnisme l'emporte sur la création et les médiations véritables.


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