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Et hop ! A la poubelle !
Reportage : Les grandes surfaces ont trouvé le moyen de « conserver » leurs plats cuisinés
Publié dans Le Temps le 09 - 06 - 2008

Tout a commencé par une scène anodine. Des petits vieux, fonctionnaires à la retraite, ayant des rituels immuables. Chaque matin, ils sont au rendez-vous, venant de différentes banlieues, du centre ville, ou de la médina, avec chacun son journal préféré, un couffin, au même café, à la même table, chacun à la même place. La chaise reste vide lorsque l'un d'entre eux est alité ou en visite familiale.
Et les mêmes discours sur tout : Israel, les catastrophes naturelles, le foot, les commentaires des mêmes choses vues la veille à la télé, les difficultés de la vie, la nostalgie d'antan pour finir. Et chacun raconte toujours ce qui doit étonner les autres. Comme ils ne se gênent pas pour parler à haute voix, et très souvent en même temps, j'entends tous leurs discours et je m'en régale, chaque fois que je viens à Tunis, où, comme les petits vieux, j'ai aussi mes habitudes. J'ai donc noté scrupuleusement la « dernière » de celui que tout le monde appelle affectueusement « Am Béchir », même si ce n'est pas le plus âgé du groupe. Je lui cède la parole.
« Ma vieille voisine attend, comme chaque samedi vers dix huit heures, qu'un habitant de l'immeuble sorte pour lui demander gentiment de lui rapporter un poulet rôti du supermarché voisin, situé du côté de........ Le rituel de la voisine est connu. C'est tombé sur moi et cela m'a permis de découvrir l'incompréhensible.
On y trouve de tout, dans ce magasin avec trop de lumières à mon goût, y compris des rayons croulants de fruits et légumes, d'excellente qualité d'ailleurs, de l'alimentation à emporter, toute prête : salades de toutes sortes, plats cuisinés variés, toutes les salaisons, des cœurs d'artichauts au détail même. De la viande fraîche emballée, du poisson, aussi. Un service impeccable, il faut le dire. J'achète donc la volaille, bien cuite, parfumée aux herbes, toute brûlante encore, je prends quelques fruits et m'en retourne. Jusque là, me direz vous, c'est une bonne pub gratuite pour le grand magasin en question. Le meilleur vient.
Dimanche matin, je retrouve notre vieille femme à la porte, le sachet portant le logo du supermarché en main, avec le ticket de caisse, le regard sombre, à m'attendre, c'est sûr. Un « bonjour » très vite marmonné, puis : « le poulet est cuit la veille. On t'a eu. Tiens, tant pis, tu le rends et rapporte-moi mon fric !! ». Bon pour le moral. Je m'exécute donc, me sentant fautif et coupable de m'être fait avoir comme un bleu....
Les vendeuses présentes, ayant religieusement écouté mon explication, se regardent, un peu complices, et me disent à l'unisson : « c'est impossible, Monsieur, nous jetons à la poubelle, chaque soir avant fermeture, toute la nourriture cuite ». Comme mon éducation, ne me permet pas de les traiter de menteuses, elles ont l'âge de mes petites filles, je me dis que je viens de me faire avoir une deuxième fois. Mais je dois absolument vérifier cette énormité, je ne vais pas gober cette histoire si facilement. C'est tellement incongru et indécent.
Je remarque un jeune homme bien rasé, une chemise impeccablement repassée, marchant légèrement les jambes écartées, les mains derrière le dos, comme les gens qui se croient importants. J'ai visé juste. C'est un « chef ». Petit, mais « chef » quand même. Je réitère mes doléances et la réponse de ces dames employées. Il confirme. Il ajoute même : « tout est jeté, et on arrose l'ensemble avec un produit chimique spécial ( ??) pour empêcher les fouineurs de venir se servir dans les poubelles. C'est tellement répulsif que même les chats ne s'approchent pas !! Vous pouvez venir vérifier à 22h !! Pas un chat, je vous dis ! Ya Haj !! ». Il est heureux de me le dire, de m'apprendre combien ils savent faire. Que leur méthode est radicale.
Je suis assommé par l'idée qu'il trouve l'acte si anodin, et qu'il parle de la bonne nourriture, saine, non avariée, avec autant de légèreté. Le plaisir pervers d'entendre d'autres horreurs s'insinue lentement en moi. Le poulet de ma voisine toujours en main, je « chasse » pour débusquer un autre « chef ». Celui-là porte même des lunettes de soleil sur le front. Bien, la proie idéale pour faire parler. De suite, je le félicite pour son élégance. Il sourit béatement et ne comprend pas l'ironie. »

Même le pain !!
Tous ses amis écoutent religieusement. Pour une fois personne ne moufte, ni ne l'interrompt. Am Béchir continue :
« Le Monsieur bien de sa personne confirme, bien sûr, tout ce que je sais, et me dit même plus. « Pour le poisson, c'est la poubelle après 48h ». Même si c'est encore consommable ?? « Absolument ». Je pense à l'impensable : le pain fabriqué sur place. « Aussi. Kif-kif. Tout l'invendu est jeté avant la fermeture !! Avec les plats cuisinés, le poisson, les légumes. Hop ! A la poubelle ! ». Je suis atterré. Il continue « On respecte nos clients, nous !! Tenez les yaourts, par exemple, nous n'attendons pas la date limite. Trois jours avant, le fournisseur vient embarquer sa marchandise » Qu'est-ce qu'il en fait ?? « Il jette, il ne peut pas revendre ».
J'ose un timide « mais pourquoi ne pas donner ou vendre à prix réduit toute cette bonne nourriture, y compris le pain, aux employés de l'entreprise ? » Un moment de silence, un regard circulaire, une réprimande à un manutentionnaire qui traîne un peu avec son engin, puis : « Mais vous n'y pensez pas. Vous vous imaginez les passe-droits, le copinage, les détournements ? La poubelle règle tous les problèmes. C'est le bon choix. D'ailleurs en Europe, c'est comme çà ! ».
Am Béchir s'arrête le temps de se moucher. Il continue : « Je prends acte de l'argument massue, du modèle transcendant, sans commentaires. A ce niveau, c'est inutile. Je m'éclipse, j'achète de mes deniers un poulet tout chaud pour ne pas passer pour un incapable aux yeux de ma voisine...Je garderai le sien pour moi !! Elle ne m'adresserait plus la parole, et me prendrait pour un mythomane, si je lui racontais que le magasin jette à la poubelle toute nourriture invendue, y compris le pain du jour, et que son poulet était tout frais !! »

Un geste peu digne
Am Béchir se tait. Respire mieux. C'est le tollé, après le silence collectif. Aux « comportements indignes » s'ajoutent des qualificatifs peu glorieux pour ceux qui « jettent ainsi la nourriture ». Le groupe d'amis est horrifié par ce qu'il vient d'entendre. Moi aussi.
Je vais quand même vérifier si cette façon de faire est particulière à ce magasin ou c'est une pratique habituelle de ce genre de grand commerce, si c'est un fait isolé ou une façon de faire généralisée.
Je vais donc, le lendemain, vérifier tout cela, là où Am Béchir a situé les faits. Ben oui !! Je retrouve les plats cités : du riz djerbien, de la salade méchouïa, de la chakchouka-merguez, des lasagnes, des barquettes de spaghettis au thon, etc. Je joue la provocation en parlant à haute voix, pas loin d'un employé mettant de l'ordre dans un rayon tout proche, en m'adressant à un compagnon, pris exprès comme témoin : « non, on ne prend pas de riz djerbien, il a mauvaise mine, il semble avoir passé une longue nuit dans un bon frigo ». Et la réponse du préposé est cinglante : « jamais de la vie, tout est frais. On ne laisse rien de la veille ! ». J'insiste :« Vous ne vendez pas tout quand-même ?? ». « Non, bien sûr, mais on jette tout le reste à la poubelle avant de fermer ».
Inutile d'insister. La pratique est donc un fait de « gestion de stock », une politique, un choix. Vendre à bas prix ce qui reste aux employés, ou à d'autres, suppose toute une manipulation comptable, changement de codification, de prix, qui provoquerait du désordre dans la tenue des tableaux. Autant jeter donc, comme produit avarié et impropre à la consommation. C'est donc un fait commun à la majorité des grandes surfaces, qui, imitant les méthodes de gestion employées dans les gigantesques supermarchés européens, caricatures de la société de consommation, préfèrent se débarrasser par ce moyen, « Et Hop, à la poubelle !! », de ce qui n'est plus « vendable », même s'il est encore en bon état.
Rappelez-vous ces quelques émissions télé montrant des marginaux, des sans-abri, des étudiants, des travailleurs pauvres même, des mères seules, attendre que les hypermarchés jettent leurs déchets, encore en état, pour se servir, et récupérer de l'alimentation encore propre à la consommation. Cela avait ému et indigné plusieurs téléspectateurs, européens et autres. Une façon de faire peu digne et peu respectueuse du travail des hommes en tant que producteurs de richesses, qu'on envoie ainsi à la poubelle, et méprisante pour les personnes fragilisées par la vie.
Il n'est nullement question de donner des leçons de morale à bon marché. Mais on peut faire preuve de civisme et de citoyenneté, en ces jours de lutte contre le gaspillage tout azimut, où les mots d'ordre de retenue, de pondération, de contrôle de budget, sont assénés à longueur de spots pour amener le consommateur à plus de mesure.
N'est-il pas plus judicieux « d'offrir » ces invendus du jour, poulets rôtis entiers ou en morceaux, barquettes de très bonne nourriture, plats cuisinés, les fruits et légumes même défraîchis, le pain, à des institutions qui hébergent des handicapés, des personnes âgées démunies, ou des associations d'enfants abandonnés, au lieu de les arroser de poison puant pour que personne, ni même les chats, ne puissent s'en nourrir ?


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