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A la recherche du patrimoine
Redécouvertes
Publié dans Le Temps le 18 - 02 - 2007

Que faire quand le temps est incertain ? S'enfermer à la maison, en ville ? Non, filer, cap plein sud, vers le soleil, qui, fidèlement, est - presque - toujours au rendez-vous. Allez : « à la billebaude » disaient naguère les chasseurs à la recherche d'un gibier imprévu. La promenade pourrait commencer à la « bretelle » de l'autoroute sud qui va vers Le Mornag.
Vite, tournons le dos à l'énorme plaie béante de la carrière abandonnée qui éventre, littéralement, le flanc ouest du Bou Kornine. Quel scandale ! Comment ne rien tenter, quand on parle tant de protection de l'environnement, pour « réhabiliter », un peu, ce site qui a certainement procuré des bénéfices conséquents aux exploitants et que des milliers de voyageurs, tunisiens et étrangers, voient, tous les jours ! Il ne fait, d'ailleurs, disent les pessimistes, que préfigurer ce que sera le flanc du Jebel Ressas, tout proche, quand les carriers n'auront plus intérêt à l'exploiter.
Allons, le vert - la couleur de l'espérance ! - des jardins et des vergers opulents des alentours du Mornag lave les récriminations. La petite route C 35 serpente le long de l'Oued El Hamma, coupé par des barrages. Des lacs de retenue agrémentent le paysage et attirent les oiseaux d'eaux.
Puis on s'engage sur les premières pentes boisées du Jebel Zid. Toutes les pistes qui y montent conduisent à des clairières propices aux pique-niques de printemps ou d'été.
Soudain, une vieille maison « coloniale » en ruine, bâtie sur une butte, à droite de la route, attire l'attention. Juste avant un talus d'où émergent des pans de murs antiques, part une grande piste carrossable qui mène au marabout de Sidi Zid, toujours vénéré et aux Haouanet d'un vallon voisin. Nous vous avons présenté précédemment ces tombeaux rupestres berbères. Hélas, des « chercheurs de trésors » ont « opéré » dans ces tombeaux, dont les chercheurs de l'Institut du Patrimoine ont écrit qu'ils étaient importants. Nous avons relaté ces actes de vandalisme au printemps dernier. Et ... depuis ... rien n'a été fait pour protéger les sépultures « intéressantes » !
Tout à côté de la maison coloniale que nous avions vue, au bord de la route, on découvre un superbe bâtiment antique appelé « Ksar Soudane ».
D'après Melle Naïdé Ferchiou, historienne et archéologue, qui l'a étudié, ce monument était englobé dans une agglomération dont on n'a pas encore découvert le nom. Il se compose d'un haut podium et d'une vaste crypte profondément souterraine à laquelle on accède par un escalier assez raide. Des trous dans les murs laissent penser qu'un plafond coupait la crypte en deux dans le sens de la hauteur. Au Vème ou au VIème siècle après J.C., ce monument en forme de temple a été en partie détruit. Puis il a été transformé par l'adjonction de chambres construites sur et autour du podium. De multiples tessons de poterie prouvent que les lieux ont été occupés jusqu'au Moyen-âge. Ce « Temple » recèle des mystères pas encore élucidés. Différents édifices, tels que des vestiges de thermes, de citernes, d'un « columbarium », d'un petit aqueduc parsèment les alentours. En fait, seul un dégagement permettrait de se faire une idée plus précise des lieux mais des morceaux de grosses colonnes torses en marbre précieux laissent penser que le site était prospère.
Quelques kilomètres plus loin, la route, qui longe le lit profond de l'oued Zid, arrive à une petite agglomération qui a « hérité » son nom du cours d'eau.
A partir de là, vous pouvez choisir d'aller vers l'est, vers Bou Ficha. Une dizaine de kilomètres plus loin, on longe un lac de retenue puis on arrive à la hauteur d'une haie bordant une barrière de bois et ... un beau podium en pierre de taille dépasse des buissons. Curieux, on s'arrête et on découvre l'œuvre émouvante, intéressante - hélas inachevée - de Monsieur Ghalia, actuel Conservateur du Musée National du Bardo. Au moment de la construction du barrage, les vestiges d'un gros établissement mi-rural, mi-industriel, datant de l'époque romaine, avaient été découverts. Monsieur Ghalia, à l'époque, les avaient sauvés, réinstallés au-dessus du niveau que l'eau devait atteindre et avait entrepris de reconstituer cet établissement afin de montrer aux visiteurs, dans un cadre agréable, arboré, au bord de l'eau, comment fonctionnait une des grandes huileries qui ont fait la richesse de la province romaine. A un moment, faute de crédits, sans doute, les travaux se sont arrêtés, hélas ! Ce que l'on voit : bassins à huile, moulins, pressoirs, réceptacles déjà en place est très instructif et fait déplorer que les Services Culturels du Gouvernorat de Zaghouan - au moment où l'on disserte de tourisme culturel ! - n'aient pas mené à bon terme cette entreprise originale située à une vingtaine de kilomètres de Hammamet où se pressent tunisiens et étrangers.
A partir de Oued Zid, on peut choisir aussi d'aller vers Zriba-village dans la plaine et de « remonter » vers Hammam Zriba où l'établissement thermal est manifestement, très - voire trop pour sa taille - fréquenté. Il est situé dans un défilé impressionnant dans lequel G. Flaubert avait vu « Le défilé de la Hache » où Hamilcar Barca a exterminé les mercenaires révoltés contre Carthage, à la fin de la première guerre punique. M. Flaubert, « la hache » est-elle une invention romanesque pour les besoins de « Salambo » ?
L'historien Polybe et les écrivains latins parlent du « défilé de la scie », qui pourrait être situé, non pas près du Jebel Munchar vers Béja mais, tout près, à côté du village de Sidi Jedidi dominé par une superbe arête rocheuse en dents de scie.
A partir de Zriba-village, on peut, prendre la belle route qui mène à Bou Ficha. Encore ! Et, au bord de la route au-dessus des oliviers émergent les monuments du site de Segermes qui a été étudié par Mme Leila Ladjimi-Sebaï, historienne, archéologue et poétesse de talent. Nous vous avions bien dit qu'on était à la recherche du Patrimoine !
La ville d'époque romaine est à peu près à mi-chemin de Carthage et de Sousse / Hadrumetum, dans une riche plaine agricole dominée par la silhouette majestueuse du Jebel Zaghouan, le Mont de Zeus.
L'étymologie du nom Segermes pourrait être rattachée à une racine berbère « Seger » qui signifierait colline mais ce n'est qu'une hypothèse.
La ville s'étendait sur 30 hectares environ, et n'a été que très partiellement fouillée. Cette cité, peut-être d'origine préromaine, a été érigée en « municipe » au IIème siècle après J.C. sous le règne de l'empereur Marc Aurèle. Segermes, qui faisait partie de la circonscription d'Hadrumetum / Sousse, était sans doute le chef lieu d'une administration régionale. Elle est restée active, sans doute en raison de la richesse des terres voisines, même après la conquête arabe puisqu'il y avait des évêques catholiques au IXème siècle.
On peut y voir, encore, deux grands thermes, deux basiliques chrétiennes et un centre urbain important comportant un grand temple qui pourrait être le Capitole et un vaste forum. Il est dommage que les travaux entrepris durant les campagnes archéologiques tuniso-danoises, effectuées il y a déjà vingt ans, n'aient pas été poursuivis.
Un peu plus loin, un carrefour permet d'emprunter une petite route qui mène aux alentours de Jeradou, un des plus beaux - il y a vingt ans ! - des villages berbères perchés de la région. Les collines que nous avons connues très giboyeuses, dans les années 80, à l'époque où des fortunes étaient dépensées par les Services des forêts pour les reboiser, sont actuellement tellement surpâturées que les arbres sont réduits à l'état de « chicots » : seul le tronc n'a pas été « rongé » par les chèvres et les moutons. Nous avons compté six grands troupeaux paissant à la même heure, sur deux kilomètres, du même côté de la route ! Les collines des environs de Zriba-village sont dans le même état : « rongées » jusqu'à la terre que ... chaque averse emporte ! Que restera-t-il pour les prochaines générations d'agriculteurs tunisiens ?
A proximité, deux ou peut-être une seule énorme carrière ronge depuis vingt ans une colline sans le moindre respect pour l'environnement : les terres poudreuses, inutilisables, amoncelées le long de la route s'y répandent à chaque pluie entraînant tous les déchets : vieux pneus, engins déclassés et ferrailles diverses qui y étaient « entreposées ». D'énormes camions défoncent allégrement les petites routes qui n'ont pas été construites pour les supporter. Et Jeradou, la « perle » de la région, est complètement défigurée par des pylônes électriques immenses et des constructions modernes envahissantes dont le style ne reflète que la fantaisie ou le goût du propriétaire qui n'ont rien à voir avec l'architecture traditionnelle. On peut se demander dans les rues de l'agglomération ou au pied de quatre piliers d'angle d'une construction antique qui disparaît faute d'avoir été protégée, où en est la préservation du Patrimoine ?
Et puis, enfin, un rayon de soleil : une raison d'espérer, le site de Pheradi Majus / Henchir Khelifa fouillé et aménagé avec beaucoup de soin et de goût par Monsieur Samir Aounallah. Ce jeune historien et archéologue a rédigé et fait publier par l'Agence de mise en valeur du Patrimoine, une « plaquette » très intéressante qui explique clairement ce que l'on voit au cours d'une visite de Pheradi Majus. Comme nous l'avons fait lorsque nous sommes allés nous promener dans le Cap Bon - que Messieurs Samir Aounallah et Mounir Fantar ont présenté dans une monographie intitulée « A la découverte du Cap Bon » - nous suivrons ici Monsieur Aounallah.
Il nous apprend que Sidi Khelifa est un village maraboutique qui doit son nom à un saint protecteur Sidi Khelifa Solâani, ancêtre de presque tous les habitants du village.
Sidi Khelifa / Pheradi majus - où se trouve Pheradi minor ? - était une agglomération importante située sans doute sur une voie antique joignant cette cité à Medicera, Abthugnos / Bled Souar et Thuburbo majus.
Les vestiges, parsemés sur une quarantaine d'hectares au pied de collines verdoyantes, occupent deux éminences, aujourd'hui traversées par un cours d'eau qui débouche sur la place principale et menace, hélas, les monuments les plus importants depuis que des travaux ont été réalisé, en aval, dans son ancien lit.
C'est en 1926 que Louis Poinssot - le « père » de Dougga - a établi que Sidi Khelifa était Pheradi la Grande grâce à une dédicace, à Neptune encore en place dans le nymphée. Peu de documents antiques mentionnent l'existence de Pheradi à part la liste des évêques présents au Concile de Carthage de 411. Il semble bien qu'elle existait dès le IIIème siècle sous le règne de Marc Aurèle, comme Segermes. Ses monuments principaux semblent bien dater de IIème et IIIème siècles après J.C.
Le premier grand bâtiment est un thermes, d'une superficie de 500 m_ environ soit appartenant à une très grande demeure soit réservé aux habitants de tout un quartier.
Un peu plus haut, après un énorme caroubier au pied duquel on peut pique-niquer agréablement à l'ombre, la grande porte d'une immense esplanade attire tous les visiteurs. La patine ocre rouge de sa face sud se marie merveilleusement avec le vert sombre du feuillage du caroubier et les palmes de l'immense dattier consacré à Lella Oum Ezzine. Les arcades élégantes du nymphée précédent le forum qui est bordé à l'ouest par une zone en cours de fouille dont « une abside » contenant une dédicace à la Concorde, des pans de murs, des seuils de porte, des pavements à béton contenant d'innombrables morceaux de poterie fine, rouge, vernissée permettent de rêver et d'imaginer l'architecture et la fonction de ces bâtiments encore informes.
A l'est de la grande place, un escalier conduit à ce qui pourrait avoir été le Capitole. Tout près, à l'est de la grande porte, on découvre quelques boutiques d'un petit marché.
Quand on quitte le forum et que, suivant les instructions de la « Plaquette » de Monsieur Aounallah, on monte sur « La colline sacrée », on découvre un « complexe religieux » magnifique composé de plusieurs temples. On ignore encore à quelles divinités ils étaient dédiés. D'énormes travaux restent à effectuer mais nous avons beaucoup apprécié l'accueil qui nous a été réservé et le soin avec lequel le site est entretenu.
A la sortie du village, nous avons été surpris par la taille et l'architecture d'un « bâtiment » : Douar Sidi, qui, extérieurement, fait penser au chapiteau d'un très grand cirque. Nous y avons pénétré et nous avons été aimablement accueilli dans un établissement qui organise des soirées musicales pour les estivants. Le « concept » nous a paru original et intéressant.
Et maintenant, par où, éventuellement, retourner à Sousse, Sfax ou Tunis ? On peut simplement rejoindre l'autoroute à Enfidha où l'on peut visiter un petit musée très intéressant bien qu'il se dise modeste. On peut aussi, pour les Tunisois, remonter vers « Zriba le vieil » dont la piste d'accès a été rendue carrossable et qui a su garder son « âme » de village perché.


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