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Un long souffle !
Interview : Sadika Keskes, verre soufflé et désign
Publié dans Le Temps le 05 - 01 - 2010

Dans son atelier à Gammarth sur les Côtes de Carthage, nous avons fait sa connaissance. Artiste au vrai sens du mot, Sadika Keskes est fort connue non seulement en Tunisie mais aussi à l'Etranger (France, Italie, USA…), où elle est souvent sollicitée pour exposer, animer des ateliers ou donner des conférences comme celle présentée à la Sorbonne en novembre 2008 : « d'une matière à sa disparition ».
Dans certains pays, on a réalisé un bon nombre de films documentaires sur son travail et sur sa philosophie de la vie dont une émission sur France Culture qui lui a été consacrée ainsi qu'au musée Cluny à Paris. Et au mois de novembre 2009, ont été sélectionnés 12 artistes des quatre coins du monde dont Sadika Keskes pour participer à une exposition à l'occasion de l'Assemblée générale de l'UNESCO.
Cette ancienne élève des Beaux Arts de Tunis a suivi une formation de maître verrier à Murano, près de Venise. De retour en Tunisie, elle fait du verre soufflé, sa passion, ce qui l'amène à construire en 1984, son premier four. Le succès la pousse davantage à creuser dans notre riche patrimoine en entreprenant des recherches qui lui ont permis de réintroduire dans son atelier, les techniques de fabrication du verre punique. En 1993, elle crée sa première société de verre soufflé et entourée des souffleurs qu'elle a formés, elle ouvre les portes de son atelier aux connaisseurs, aux passionnés des arts du feu et au public .
La création en 2001 d'un centre de réhabilitation des métiers d'art lui a permis de développer un réseau d'artisans de différentes régions de la Tunisie ; ferronniers, tisserands, céramistes, bijoutiers.. .ont mis leur savoir faire au service d'un design plus contemporain. Et depuis, Sadika Keskes a réalisé de nombreux autres projets en rapport avec le design architectural , sujet de cette rencontre.
Le Temps : Aujourd'hui, vous travaillez dans le design architectural lié à l'architecture moderne aussi bien en Tunisie qu'à l'Etranger. Si vous nous expliquez un peu cette nature du travail ?
- Sadika Keskes : Je suis sur un projet avec Bill Nicole, architecte anglais, classé parmi les plus grands au monde. Il est très contemporain dans son décor et fort imprégné par le patrimoine tunisien, ( artisanat, architecture, décor…).
Il a été chargé de la décoration de l'hôtel Jawhara à Sousse et de l'hôtel Résidence à Gammarth ; et ce qui l'intéresse dans ma conception artistique, c'est ma manière de voir comment j'aborde le patrimoine innové et contemporain.
Je viens de terminer la conception d ‘une entrée d'un spa ; un passage d'eau conçu selon des cubes de verre soufflé en forme de colonnes, une véritable œuvre d'art !
Je pense par ailleurs que le design est en train de rentrer petit à petit dans les constructions pour se démarquer d'une vision un peu passéiste et opter pour une autre plus contemporaine pour être dans l'air du temps. Autre projet réalisé, une fresque murale à l'entrée de Dar Attabib à Sfax d'une dimension de 8m/4m intitulée, « Hymne à la vie ».
L.T : Vous avez laissé des empreintes partout où vous êtes passée dans les musées à l'Etranger et les derniers mois de l'année écoulée ont été pour vous, riches en événements. Pourriez-vous nous en citer quelques uns ?
- S.K. : Parmi mes toutes dernières réalisations, des murs de verre soufflé avec des modules (cubes, cylindres…), une sorte de fresque très moderne , un vitrail contemporain qui peut être posé tout simplement comme une sculpture … c'est une idée qui a beaucoup évolué et qui a eu du succès à Saragosse en juillet 2009 dans le cadre de l'exposition internationale « L'eau pour le développement durable » et en France, au mois de septembre dernier où cent cinquante architectes ont vivement réagi par rapport à mon œuvre qui a été exposée à cette occasion et qui s'intitule « Les blancs », un vrai temple de lumière !
L.T. : Vous avez participé au Forum mondial de l'Unesco sur la culture et les industries culturelles ( au mois de septembre à Monza en Italie) , dont le but est d'explorer les liens entre l'artisanat et les industries culturelles, notamment en ce qui concerne la mode et le design . Et compte tenu de votre expérience reconnue dans la transmission du savoir-faire des métiers traditionnels, vous étiez invitée pour prendre part à l'un des ateliers du Forum « Quel rôle pour l'éducation formelle et non formelle ? ». Pourriez-vous nous en dire davantage ?
-S.K. : le sujet présenté dans le cadre de ce forum est un point essentiel que l'UNESCO a bien voulu mettre en avant afin de démontrer le rôle primordial du secteur privé dans le développement économique des métiers d'art.
Les entreprises privées dans les industries culturelles sont particulièrement proches des mouvements des sociétés et de leurs besoins réels. Aujourd'hui, ce secteur est reconnu comme un vecteur d'innovation participant pleinement dans le développement socio-culturel et économique. Force est de constater que cette approche n'est pas très récente dans sa conception, mais à l'ère de la globalisation, elle prend de l'ampleur, ce qui nous pousse nous, « Entrepreneurs culturels », à réfléchir sur le rôle qui nous incombe devant les enjeux futurs. Une réflexion qui suscitera un grand espoir, faire tomber tous les murs, qui jusque là, nous faisaient barrage et ralentissaient nos activités.
Le soutien et l'accompagnement de l'UNESCO dans cette nouvelle stratégie de développement des industries culturelles ne manquent pas de nous rappeler à juste titre la dimension humaine et éducative de cette honorable Instance.
Ce Forum nous a donné aussi l'occasion d' apprécier la place privilégiée offerte à la femme et le rôle qu'elle occupe dans le développement des sociétés particulièrement dans le secteur des métiers d'art et de la culture .
Par ailleurs, ce forum a été marqué par la qualité, le nombre et la diversité des participants. Personnellement, j'ai pu me situer par rapport à ce qu'il existe sur tous les plans : créativité, entreprenariat culturel, financement, formation, protection et droit d'auteur, projection dans l'avenir de l'entreprise culturelle, rôle des réseaux, etc…Le sujet de la crise financière mondiale que nous vivons aujourd'hui, est revenu souvent dans les discussions et parmi les points essentiels qui s'y sont dégagés, la prise de conscience face à notre façon de consommer et de produire… Autrement dit, revenir aux valeurs essentielles et rompre avec les images virtuelles créées par la communication.
Disons que j'ai maintenant une vision plus complète de l'activité culturelle et artistique et son importance dans le développement économique.
L.T. : Est-ce que c'est votre notoriété internationale qui vous pousse à être beaucoup plus dans les musées étrangers que dans les galeries en Tunisie ?
-S.K. : Je jouis , il est vrai, d'une reconnaissance internationale (une première boutique à Nice en franchise de la marque Sadika et d'autres suivront à Milan, Londres, Paris, Floride…), mais j'ai préféré vivre dans mon pays. Je suis imprégnée dans mon inspiration de ma culture ; je sens qu'il y a tellement de métiers, de gens qui ont plein de connaissances techniques, avec qui je peux faire plein de choses… j'ai pu avoir l'espace dont j'ai tant rêvé, les artisans avec qui j'estime travailler… je suis vraiment fière de tout ce que j'ai pu avoir et toute cette atmosphère m'aide beaucoup pour évoluer dans mon art. J'ai pu former ainsi une pépinière de jeunes souffleurs dans une entreprise basée sur la créativité et le design.
L.T. : Que proposeriez-vous en cette nouvelle année 2010 ,
-Je suis appelée à prendre part au mois d'avril prochain au Salon du Design de Frankfurt : « Light and building » ; quelle innovation va-t-elle avoir son impact sur l'architecture d'aujourd'hui ?
Je vais participer à cette manifestation avec les modules de cubes de verre soufflé. En Tunisie, je vais pouvoir montrer au public et aux professionnels de l'architecture et de la déco, des fresques et des plafonds en verre soufflé.
Propos recueillis par Sayda BEN ZINEB


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