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Ben Ghedhahem ou la révolte des tribus
Mémoire de soie
Publié dans Le Temps le 06 - 04 - 2010

Ce fut peut-être l'une des figures les plus marquantes du dix-neuvième siècle tunisien. Né en 1814 à Sbeitla, Ben Ghedhahem chef de la tribu des Majer, de la région de Kasserine, après avoir menée contre le pouvoir beylical une révolte qui rassembla la quasi-totalité des tribus : Ouled Ayar de la région de Makthar, les Jlass et les Oueslat de la région de Kairouan, les Hemmama de la région de Sidi Bouzid et les Frachich, va tomber comme un novice dans le piège que va lui tendre le Bey.
Ce chef dont la bravoure et le courage n'ont d'égal que sa haine pour le mépris du pouvoir husseinite pour le petit peuple. Les soldats malmenaient une population déjà écrasée par le poids insupportable des impôts que le pouvoir n'hésitera pas à doubler.
Ce fut la mèche qui mit le feu à la poudrière. Ben Ghedhahem ordonna la désobéissance fiscale et se réfugia dans les montagnes près de Oueslatia et Bargou. L'armée levée par Ben Ghedhahem s'avançait vers la capitale quand sentant le danger, le Bey décida d'envoyer la sienne pour barrer la route aux rebelles. Plusieurs affrontements eurent lieu près du Pont d'El Fahs sans réelle victoire ni de l'un ni de l'autre camp. Ne pouvant venir à bout de leurs ennemis, les généraux du Bey optèrent pour une trêve stratégique, se replièrent et décidèrent d'entamer des pourparlers avec le chef rebelle. On lui fit même miroiter la possibilité de l'inviter à Tunis pour y rencontrer le Bey. Et c'est là que Ben Ghedhahem ira de son plein gré à sa perte. Contrairement à Jugurtha qui, lorsqu'on l'invita à Rome pour négocier, avait pris soin de soudoyer suffisamment de sénateurs et de tisser un réseau secret de relations, ce qui lui permettra de fuir avant d'être saisi, Ben Ghedhahem n'avait aucun sympathisant dans la capitale. Au contraire, l'entourage direct ou élargi du Bey éprouvait de l'horreur envers celui que l'historien Ibn Abi Dhiaf présente comme « un homme de la population des Ouled M'sahil et l'un de ceux qui se prétendent être hommes de science. En vérité il ne l'était pas. Inconnu durant sa vie, il n'avait jamais eu l'occasion d'avoir un quelconque pouvoir politique ». Mais Ibn Abi Dhiaf, c'est connu, était au service du Bey et l'histoire est toujours écrite par les gagnants. Ali Ben Ghedhahem a perdu par naïveté et convoitise ou par ce que c'était un homme de parole alors que le Bey n'a pas tenu la sienne en l'emprisonnant alors qu'il venait à lui de son plein gré après avoir reçu toutes les assurances sur sa sécurité. Pierre Grandchamp le décrit comme un homme de petite taille, d'un teint blanc, d'un esprit fin et éclairé, courageux, connaissant bien les affaires du temps, bon cavalier, aimé par toute la tribu des Majer ainsi que par tous ceux qui l'ont connu à l'époque. Il avait fait ses études à la grande mosquée Ezzeitouna. Ben Ghedhahem se serait écrié (alors qu'il était torturé par la milice du Bey et qu'une femme sortie du palais lui avait exprimé avec un rire méprisant « Alors c'est toi qui voulait devenir notre seigneur « Sidna » ?) : « Pourquoi n'êtes-vous pas venus chez moi lorsque j'étais dans le maquis ? Maintenant la gloire est loin de vous parce que je suis là par ma propre volonté ». C'est justement pour cela que l'histoire lui tiendra rigueur. Il n'a pas compris que depuis la nuit des temps la ruse a toujours fait partie de la guerre. Déjà son père Mohamed Ben Ghedhahem Cadi des Majer succomba suite au piège perfide que lui tendit le Caïd El Arbi Sehili qui lui offrit à boire un café empoisonné. En agonisant il mit son fils au courant de la trahison de Sehili et Ali le tuera de ses propres mains, lors de la révolution. Quand il sera incarcéré dans le fort de la Karraka de la Goulette sur ordre du Bey, Ben Ghedhahem subira le même sort : une rumeur persistante et sûrement fondée disait qu'il est décédé suite à un empoisonnement (le 10 octobre 1867). Il est bien dommage que ce héros de la révolte populaire contre les forces du Bey ne bénéficie pas de plus d'informations publiés sur le Net où nous n'avons pu trouver qu'un seul texte écrit par le confrère Habib Missaoui. Ce personnage haut en couleur de notre histoire récente mériterait beaucoup plus d'intérêt et l'on ne comprend pas aujourd'hui pourquoi on ne nous a pas enseigné son histoire à l'école, ni pourquoi on ne l'enseignerait pas aujourd'hui à nos enfants.


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