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Penser l'espace maghrébin (2)
Grands Entretiens
Publié dans Le Temps le 30 - 06 - 2010

Les indépendances ont creusé les ruptures intellectuelles et anthropologiques dans le champ intellectuel, culturel et social maghrébin. Les discours nationalistes ont maintenu le Maghreb et le monde arabe en général dans une double distance à l'égard de l'héritage islamique classique le plus novateur et le plus humaniste et à vis-à-vis de l'histoire de la Méditerranée et de la modernité européenne. Comment peut-on expliquer ces dérives ?
J'ai toujours pensé que les sociétés maghrébines depuis les indépendances devaient se resituer par rapport à quatre grandes appartenances :
- le socle anthropo-géographique « berbère » de l'espace maghrébin, de la frontière Egypto-Libyenne à la côte atlantique et de la côte méditerranéenne à l'Afrique subsaharienne ;
- Les différentes vagues d'occupation de ce vaste espace depuis les Phéniciens jusqu'aux Français en passant par les Romains, les Vandales, les Arabes, les Ottomans. Comment traiter historiquement ces différentes conquêtes par delà tous les présupposés idéologiques et les lectures historiographiques «officielles» qui ont régulièrement refoulé, ignoré les modes de réception ou de rejet des autochtones. On ne perdra pas de vue que la base socioculturelle des «autochtones» subit des modifications considérables au cours des siècles ; c'est là que se pose la question de la redéfinition anthropologique des groupes « arabes », « berbères » et « arabo-berbères ». Il s'agit moins de l'ethnie dont se réclament ces groupes que du cadre idéologique de représentation dans lequel les différentes mémoires collectives se construisent et se différencient au cours de l'histoire générale de l'espace maghrébin. Le travail le plus décisif reste l'évaluation des distances entre les mémoires collectives et la mémoire historique globale de l'ensemble maghrébin. En termes plus clairs, l'histoire de cet espace reste à réécrire entièrement et avec de nouveaux outils.
- Comment situer cet ensemble par rapport à ce qui été appelé naguère La Nation arabe ou encore aujourd'hui le Monde arabe, puis l'espace méditerranéen, puis l'Afrique subsaharienne et enfin, le monde dit islamique immense sphère géopolitique qui a pris l'importance que l'on sait depuis le 11 Septempbre ?
- Comment se positionne aujourd'hui cet ensemble par rapport à l'Union Européenne (U.E.) fortement liée à l'espace historique méditerranéen et à l'Alliance géopolitique de fait entre l'U.E. et l'Amérique du Nord ? Autrement dit, quelles évolutions possibles s'ouvrent pour les destins historiques du Maghreb comme ensemble géopolitique potentiel et des Etats-nations qui le constituent depuis les indépendances (…) ?
Les Partis-Etats qui ont promis la construction des « nations » défaites par la colonisation, ont commencé par refouler les sciences sociales pour faire place à « l'enseignement originel » (al-ta‘lîm al aslî qui a alimenté le concept clef du discours de l'ignorance devenue hélas meurtrière pendant douze ans en Algérie et ailleurs). C'était la dénomination officielle affichée avec une arrogante assurance par les ministères des affaires religieuses. On a ainsi programmé pour les écoles primaires et les lycées l'idéologie islamiste fondamentaliste (islâmawiyya usûlawiyya). Et que fait-on dire aux opinions publiques quand cette idéologie alimente les guerres civiles et embrase le monde avec les attentats du 11 Septempbre? Les dévoyés qui tuent et terrorisent de la sorte n'ont rien à voir avec le « véritable islam ». Et qui enseigne et sauvegarde le « véritable islam » ? Ces mêmes ‘ulamâ' intronisés dans les Universités ou Facultés d'études islamiques au lendemain des indépendances pour diffuser par la parole et l'écrit dans les écoles et les mosquées, les conférences internationales et les dialogues dits interreligieux, les contenus essentiels d'al-asâla. Même Jacques Berque, il faut le dire, avait apporté sa caution de professeur au Collège de France à cet usage idéologique et obscurantiste de l'islam. J'avais dénoncé ses argumentaires partisans dans un compte rendu critique sur son essai Langages arabes du présent (…).
Pour une Histoire solidaire
Il y a aussi l'épineux dossier de la page coloniale qui attend d'être écrite dans tous les pays concernés selon les règles de la méthode historico-critique (j'ai ouvert les chemins de cette histoire dans un livre réalisé sous ma direction, publié chez Albin Michel : Histoire de l'islam et des musulmans en France depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours). Il faut sortir de la dialectique de la victime et du bourreau pour pratiquer enfin une lecture prophylactique des tragédies politiquement, théologiquement, culturellement programmées par des types de raison et des rationalités toujours à l'œuvre dans toutes les traditions de pensée et de culture sans exception.
J'évoque dans cette dernière proposition un projet et une attitude de la raison qui sont encore de l'ordre de l'impensable et de l'impensé dans les systèmes de pensée et les cadres socioculturels encore en vigueur dans ce début du XXIe siècle. J'accorde une portée particulière aux deux couples de concepts que je retravaille et enrichis sans cesse depuis trois décennies au moins : il s'agit de pensable/impensable et pensé/impensé. J'en ai longuement traité dans mon livre : The Unthought in Contemporary Islamic Thought (London 2002), réédité en 2005 sous le titre Islam : to Reform or to Subvert ? Je considérais, il y a peu, la modernité comme une étape historique de la raison qui porte en elle l'exigence intellectuelle et les outils de pensée nécessaires pour dépasser les lacunes, les omissions, les contradictions et surtout les conjonctures de crise vers des usages toujours plus féconds, plus émancipateurs de toutes les facultés de l'esprit : raison, imagination créatrice, imaginaire, imaginal, mémoire collective, mémoire historique. Depuis le 11 Septempbre, j'ai réfléchi davantage sur l'histoire des usages de ces facultés dans l'histoire générale de la pensée dans l'espace méditerranéen. Je renvoie là aussi à mon livre avec Joseph Maila De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal (Paris 2003). Au lendemain du 11 septembre qui a inauguré une série d'attentats dont on n'entrevoit pas la fin, j'ai soutenu qu'un leadership mondial devait et pouvait transmuer les lourdes menaces de cet événement en AVENEMENT d'une histoire solidaire des peuples, c'est-à-dire d'une sortie irréversible des violences structurelles liées aux formes anciennes et renaissantes du communautarisme religieux, aux souverainisme dominateur et égoïste des Etats-nations, aux forces archaïques et nouvelles de perversion des valeurs démocratiques. Il s'agit d'ouvrir à tous les peuples un nouvel horizon de sens, d'espérance et d'action historique par delà les volontés de puissance qui confisquent partout toutes les formes et les niveaux d'espérance. En termes politiques, il est urgent de sortir de la violence systémique déjà inscrite dans la carte géopolitique issue des accords de Yalta après 1945 (…).
Dans ce contexte, l'on voit des Partis politiques exploiter les mécontentements et les peurs des citoyens pour briser une dynamique historique de très grande signification. Dynamique qui pourrait permettre le passage des violences quotidiennes banalisées, des guerres de conquêtes néocoloniales, des nationalismes étroits et xénophobes, à un espace élargi de citoyenneté et d'histoire.
Entretien conduit par Hassan Arfaoui


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