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Publié dans Le Temps le 15 - 08 - 2010

Deux événements ont marqué le PAT (Paysage Audiovisuel Tunisien) durant ces dernières semaines et principalement aux premiers jours du Ramadhan. Partant du plus anodin au plus gravissime, ces événements sont : celui de la pétition qui circulerait entre les « artistes » demandant l'arrêt de l'émission « Sans Courtoisie » (Bila Mujamala) sur HTV et le plus dingue est celui initié par quatre jeunes avocats demandant au Mufti d'interdire la diffusion de trois feuilletons étrangers –
iraniens en l'occurrence – diffusés par Nessma et Hannibal et accusés d'enfreindre l'interdiction de la représentation des « Prophètes, des Messagers, des compagnons et des dix annonciateurs du Paradis »…
Qui voit quoi ?
Tout d'abord pour être un tantinet scientifique dans notre appréciation, voyons à qui le téléspectateur tunisien accorde-t-il sa préférence parmi cette offre pléthorique ramadhanesque. D'après une étude menée par Sygma Conseil sur un échantillon de 1250 individus représentatifs et couvrant les 24 Gouvernorats pour les deux premiers jours de l'édition 2010 de Ramadhan, il apparaît que HTV a chuté le premier jour de 46.3% à 45.3% pour le second tandis que la chaîne nationale T7 a progressé de 45.1% à 48.2%. Quant à Nessma, et malgré son matraquage publicitaire, elle a gagné trois points passant de 31.1 à 34.3% laissant derrière elle la parente pauvre du PAT, Tunisie 21, qui n'a progressé que d'un point, passant de 9.3 à 10.4%... Ceci pour le parc des chaînes nationales… Quant aux chaînes étrangères (arabes principalement), elle s'annoncent ainsi : MBC1 (7.9%), Mélodie Drama (1.0%), Al-Jazeera sport (0.8%), al-Jazeera (0.6%) et l'écran coranique al Majd avec 0.5% .
Le Ramadan, puisqu'il se caractérise par ce mode de vie agnatique, est un vrai examen de passage pour les chaînes télévisuelles nationales et leurs productions et ce en l'absence d'une instance de régulation existant en tant que telle et ayant qualité juridique pour le faire… Les deux premiers jours ont donné les préférences suivantes … la liste des productions les plus suivies – selon Sygma – comporte : Noujoum al-Lil (Hannibal TV) dans sa seconde saison avec 32.4%, Casting (Cactus Prod &T7) avec 26.9%, Nessibti Laaziza (Nessma TV) avec 20.7%, Dar al-Khleaa (T7) avec 15.4% et Gueddachna Logik (T7) avec 14.9%, Tunis 2050 (HTV) avec 7.5%, Min Ayyaem Mliha (T21) vient après le journal de 20h, avec 5.8% suivi par Le prêche de Cheikh Machfar (T7-Radio Zeitouna) avec 5.0% talonné par Ness Nessma et Kollena Twansa, qui ont respectivement obtenu 4.9 et 4.7% ... Sans préjuger des retournements du lendemain, il est à remarquer que ce top ten comporte quatre productions du service public (Dar al-Khleaa, Gueddachna Logik et Min Ayyem Mliha) et une production (Casting) en bartering avec Cactus Prod (Sami Fehri)… Seul le Syrien « Bab al-Hara » en tant que production étrangère a obtenu 10.3%, bien qu'il soit à sa cinquième édition.
On se tromperait de pays ?
Si les « artistes » tunisiens (entre guillemets) avaient réellement signé cette pétition demandant l'arrêt de l'émission Bila Mujamala (HTV) qui joue tant bien que mal son rôle d'agitateur culturel grâce, principalement, au franc-parler du journaliste Lotfi Laamari, si cet acte se révèlerait être vrai… il nous faut chercher un psy pour ceux qui l'ont signée… Pourquoi ? Parce que demander l'arrêt d'une émission de quelque nature et de quelque niveau que ce soit dans une période et une aire où l'expression dans le cadre de la loi est seule garante d'un peu de sincérité, c'est vouloir revenir aux enfants de chœur, à la chaîne unique, au parti unique qui sont les ennemis désignés de l'image et de la liberté d'expression… Les artistes qui auraient émis un tel désir démontrent qu'ils n'ont pas un zeste d'art mais bel et bien un business du gosier. Rien de plus…
Si les choses s'étaient arrêtées là, on aurait dit que ce ne sont là que velléités d'artistes bien en mal de public et que ce n'est pas bien bête pourvu que ce soit passager… Mais que nenni !
Ne voilà-t-il pas que quatre avocats, des jeunes de surcroît, qui étaient censés connaître à la fois le goût de l'avenir et la nature du droit qui régit notre Cité, ne voilà-t-il pas qu'ils nous ont donné la preuve d'une névrose culturelle des plus incurables puisque, outre qu'elle soit doublée d'une inculture de l'image, elle fait référence à une mentalité qui n'est pas celle de notre communauté et à un système juridique et politique qui n'est pas le nôtre non plus…. C'est à croire qu'ils se sont trompés de pays !
Ces avocats viennent de pondre une missive destinée au Mufti de la République lui demandant d'intervenir pour interdire la diffusion de trois feuilletons que diffusent Nessma (Joseph Le véritable) et HTV (Le Messie et La Sainte Vierge) et qui sont des productions iraniennes…
Outre le fait honteux de demander l'interdiction d'une production de l'esprit – quelle que soit sa valeur artistique et intellectuelle - dans un monde cathodique de plus en plus ouvert (99% des Tunisiens possèdent des téléviseurs et plus de 70% des foyers sont reliés aux chaînes satellitaires numériques) savez-vous qu'elle est la raison invoquée par ces Messieurs de l'Avocature pour appuyer leur demande saugrenue et d'un autre âge ? Eh bien, ils n'ont pas trouvé mieux que de nous faire revenir à la Grande discorde (VII s.). Que ceux là sont des chiites et que nous sommes des sunnites malékites et je ne sais quoi encore… et que de ce fait, il ne sied pas de laisser diffuser des feuilletons où on représenterait des « Prophètes, des Messagers, leurs Compagnons et les dix annonciateurs du Paradis » et ce malgré « les interdictions » doctrinales en la matière. Proférer une telle bêtise ne signifie pas seulement qu'il est question d'image mais que l'Image est encore en question dans l'esprit de certains…
Les iconoclastes sont là !
Lire ceci à la fin de la première décade du troisième millénaire et dans un pays -la Tunisie – qui a connu plus d'un siècle de modernisation des mentalités et d'institution des bases de la citoyenneté, c'est tomber carrément des nues… Face à un tel acte « oriental » dans le sens péjoratif du terme, on se rend compte que ceux qui sont censé connaître l'esprit et les termes de la loi qui régit notre Cité, et que sont des avocats, empruntent à d'autres pays façonnés par d'autres cultures l'esprit de la leur qu'ils veulent de surcroît appliquer chez nous… Sinon, comment expliquer que leur lettre ait été adressée au Mufti qui n'est pas en charge de l'exercice et de l'application de la loi ni même du contrôle et de la régulation du paysage audiovisuel national… Si ce quarteron d'avocaillons avait un iota d'esprit citoyen, ils auraient déposé leur demande, aussi fantasque qu'elle puisse être, près du Procureur de la République, seule instance républicaine habilitée à appliquer la loi, si loi existait en ce domaine… Ils auraient pu aussi contacter le Ministère de la Communication ou encore le Conseil Supérieur de la Communication, c'eut-été un tantinet logique…
Mais cette bêtise procédurale n'est pas si saine qu'on le croit. Ces avocats prompts à défendre le droit de l'Iran à l'arme nucléaire et à applaudir aux succès militaires du Hezbollah libanais, les voici qu'ils se rendent compte que l'Iran est chiite et qu'il ne sied nullement de diffuser ses drames télévisuels adaptés des Saintes écritures. Pourquoi ? Pour que « la populace ne parlât pas des Prophètes comme elle parlerait de simples questions artistiques et sportives »… Alors là, c'est fort du bouchon ! Car outre cette vision rocambolesque de la séparation entre « Âmma » et « Khâça » qui tord le cou aux principes de la citoyenneté et de l'égalité face au savoir et à ses sources, il y a comme un relent iconoclaste qui prend ses sources et son esprit dans une culture qui n'est ni tunisienne, ni celle de notre temps. Croire qu'une image –élogieuse de surcroît – porterait du tort et « vulgariserait » l'essence de la prophétie et de la Sainteté donc la réifierait et lui ôterait sa sacralité, c'est faire montre d'une inculture manifeste, non seulement dans l'histoire de la relation progressive entre l'art de la représentation et l'Islam (dans ses fondements doctrinaux), mais aussi et surtout en confondant image en mouvement et icône. Comment cet analphabétisme des méninges et du regard s'est-il installé chez nous et pourquoi ? Va savoir !


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