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Entre mythe et réalité
Publié dans Le Temps le 07 - 08 - 2016

Jalal El Mokh, écrivain bilingue et poète prolifique, tisse la trame de ses récits et brode ses mots depuis déjà plus de trente ans grâce à son imagination foisonnante, son style original et sa plume éloquente. Aujourd'hui, il nous livre un nouveau recueil de nouvelles en langue arabe intitulé « Raksat Al-Temthel » (Danse de la statue) où se mêlent fiction, mythe et réalité.
Ces nouvelles sont assez longues et peuvent se lire comme autant d'histoires autonomes, mais en fait elles forment un tout avec des liens et des résonances entre elles. En effet, il y a un fil conducteur qui relie entre les différents récits et ce lien s'effectue sur deux plans : le fond et la forme. Concernant le fond, le thème récurrent dans ce recueil consiste à montrer la valeur et la fonction de la culture en général et de la littérature en particulier dans la vie de l'être humain ; pour ce qui est de la forme, on retrouve dans chaque nouvelle une statue qui incarne l'art et la culture, d'où le choix du titre du recueil « Danse de la statue », mais qui inspire des points de vue différents. Ce recueil est constitué de six nouvelles où les personnages sont soit symboliques soit mythiques et dont le contenu fait allusion à la situation culturelle, littéraire et artistique de l'après-révolution, quoique le cadre spatio-temporel des nouvelles renvoie souvent à une époque écoulée, d'où l'on peut apprécier la dimension universelle des mythes et des légendes et leur fonction à travers l'histoire de l'humanité.
Nous allons suivre la chronologie des différentes nouvelles, telles qu'elles sont présentées dans le recueil pour donner aux amateurs des livres un avant-goût de lecture. La première nouvelle est intitulée « Aventure du Livre » : le « Livre » est ici le personnage principal du récit qui décide un jour de faire une balade en ville, s'attardant devant les devantures des librairies de la grande avenue, contemplant les centaines de titres exposés ; mais personne ne lui prête attention, ce qui prouve l'aversion que les gens ont contre le livre. Mais il décide d'aller dans la Médina, dans l'espoir de rencontrer des gens férus de lecture dans cette ville antique où le Livre aurait de l'importance qu'il avait dans le passé. Voilà qu'il est sérieusement heurté par une voiture alors qu'il traverse la rue pour atteindre la Médina. Pris de vertige, il s'imagine se transformer en trois personnages : le fond, la forme et le style. Ces trois personnages vont à leur tour connaitre des mésaventures... Le livre, personnage principal de la nouvelle, se dirige enfin vers le cimetière croyant que ses jours sont finis dans cette société, mais il se ravise soudain et revient vivre parmi les vivants, comme pour essayer de retrouver ses titres de noblesse...
Le deuxième titre est « Le sculpteur » où il s'agit d'un homme qui se trouve accidentellement dans un pays d'aveugles où tout est noir, sale et lugubre. Muni d'une torche, il se déplace difficilement dans la ville. Il croise un des habitants qui le prend très vite pour un étranger et lui raconte l'histoire triste de la ville et les raisons de leur situation : un sculpteur a réalisé une statue géante moitié homme moitié femme, entourée d'un grand bassin qu'il érige dans la grande place que les habitants visitent et en font un cénacle pour les écrivains et les artistes et un lieu de rendez-vous où l'on se permet tous les interdits. Mais à la longue, les habitants, notamment les notables de la ville, veulent démolir la statue et se venger du sculpteur, le créateur de cette statue... Une fois détruite, la statue renaitra de ses cendres. Son sculpteur, condamné à mort, ressuscitera un jour, comme pour marquer le triomphe de l'Art !
« La Couronne de Baâl Kornasis » (ancien nom de l'actuel Boukornine) est un conte mythologique qui résume un peu l'ancien recueil de poésie écrit par l'auteur lui-même intitulé « Entre mer et montagne ». On vient de voler les perles de la couronne du dieu Baâl Kornasis qui ordonne au héros d'aller immédiatement rechercher les perles afin de les restituer au grand seigneur Baâl. Ces perles ne sont autres que les poèmes qui ont été composés à travers les siècles. Le héros entame donc sa quête... Réussira-t-il à récupérer ces perles ?
Le quatrième récit s'intitule « Le Temple » et ressemble à une légende. Un vieil homme annonce à un groupe de personnes qu'il se trouve un trésor caché quelque part dans un temple situé au sommet de la montagne. Trouver ce trésor n'est pas chose facile, on devrait s'attendre à des mésaventures périlleuses ! Mais les aventuriers ne semblent pas avoir bien compris le vrai sens de ce « trésor », car il s'avère qu'après tant d'années de recherches où les aventuriers ont sué sang et eau, aucun trésor n'est dévoilé ! Sauf qu'ils ont su assimiler la leçon : le travail est un trésor ! Cette histoire rejoint en quelque sorte la fable de la Fontaine « Le laboureur et ses enfants », avec bien sûr quelque différence dans la moralité : il ne faut pas chercher les trésors de la vie dans le passé lointain, plutôt vivre son temps présent !
« L'assassinat de Chahrazed » est la cinquième nouvelle de ce recueil. L'histoire commence là où s'arrête la légende des « Mille et une nuits » durant lesquelles Chahrazed a su accaparer l'attention de Chahrayar et lui a fait oublier sa haine pour toutes les femmes qu'il considérait comme infidèles. La légende se termine par un dénouement heureux : le roi Chahrayar, après s'être épris de Chahrazed, s'est mariée avec elle, les deux vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. Dans la nouvelle de Jalal El Mokh, Chahrazed ne peut plus raconter ses histoires, ce qui rend Chahrayar furieux et hors de lui-même si bien qu'il tue sa femme. Mais il s'en repentit... A lire pour découvrir la suite !
La dernière nouvelle a pour titre : « Yahya Ibn Al Maout » (Vivant, fils de la Mort). Un conte plutôt philosophique qui consacre l'idée que la Vie et la Mort sont nécessaires dans ce monde et pour tous les êtres, qu'elles coexistent depuis l'éternité et que souvent la Mort est tributaire de la Vie et inversement. Cette idée est conçue et élaborée par l'auteur sous forme de fiction romanesque où les événements sont imprévisibles et les situations peu ordinaires.
Jalal El Mokh semble avoir plusieurs cordes à son arc de narrateur, ici il en rassemble deux : l'une fantastique et allégorique (d'où le recours aux descriptions métaphoriques et fantaisistes) et la seconde réaliste, ancrée dans l'histoire récente et touchant à la situation actuelle... Bien sûr, la littérature n'est pas la réalité (sinon ce serait du journalisme ou du documentaire) ; dans la fiction, il y a toujours des distorsions, des points de vue invraisemblables et même des exagérations des faits. C'est par ces moyens qu'un écrivain renforce l'expression et les intentions de son œuvre. Je m'arrête à ce niveau de mon exposé pour renvoyer le lecteur à l'admirable production littéraire de notre jeune écrivain Jalal El Mokh afin qu'il puisse l'étudier attentivement et en goûter l'élégance de son style et l'élévation de ses idées.


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