La mort de Dhibi, un Tunisien de 35 ans abattu par la police à Marseille, continue de provoquer un vif émoi des deux côtés de la Méditerranée. En France, l'affaire a d'abord été cadrée comme un fait divers sécuritaire : un homme armé, décrit comme dangereux, qui aurait blessé plusieurs passants avant d'être neutralisé. En Tunisie, la lecture est différente : il s'agirait d'une bagarre, où l'homme aurait été agressé par un groupe et se serait défendu. Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux alimentent cette perception et relancent un débat sensible : la police n'avait-elle vraiment pas d'autres alternatives que de tirer pour tuer ? Les faits établis à ce stade Selon le parquet de Marseille, le ressortissant tunisien était armé de deux couteaux et d'un levier assimilé à une matraque. Il aurait blessé cinq personnes avant d'être abattu par la police. Deux enquêtes ont été ouvertes : l'une judiciaire, confiée au parquet de Marseille, et l'autre par l'IGPN (Inspection générale de la police nationale), chargée d'examiner l'usage des armes. La Tunisie a immédiatement demandé une enquête rapide, indépendante et transparente, tout en assurant le suivi consulaire auprès de la famille. Des expertises techniques sont en cours : auditions de témoins, analyses balistiques, examen de vidéos et reconstitution partielle des faits. Plusieurs interrogations demeurent : La menace était-elle immédiate et mortelle au moment précis des tirs ? Les policiers avaient-ils la possibilité de recourir à des alternatives non létales, comme le Taser, un tir sélectif sur un membre ou des techniques d'immobilisation ? Enfin, quel était le contexte exact de la rixe d'origine, au-delà des quelques secondes visibles dans les vidéos virales ? En France : un récit centré sur la sécurité publique Dans la plupart des médias français, la narration s'est rapidement imposée : un agresseur neutralisé dans le cadre d'une légitime défense présumée. Le vocabulaire institutionnel domine — "tir conforme au protocole", "neutralisation nécessaire", "policiers en danger". Ce cadrage a laissé peu de place, dans un premier temps, à une mise en perspective du parcours personnel de la victime ou à la question de la proportionnalité de l'usage de la force. En Tunisie : une lecture plus humaine et critique À Tunis, les médias et l'opinion publique mettent en avant la dimension humaine de la victime et la proportionnalité de l'intervention policière. Les images circulant en ligne nourrissent le sentiment que d'autres options étaient possibles : un Taser, un tir sur les jambes, ou un simple containment. Beaucoup y voient la preuve d'un recours excessif à la force, et posent une question dérangeante : la police aurait-elle agi de la même manière si la bagarre avait impliqué uniquement des ressortissants français ? Là où les médias français perdent en objectivité La couverture médiatique en France révèle plusieurs travers : * Dépendance aux sources institutionnelles : reprise quasi intégrale des versions police/parquet. * Précipitation éditoriale : des articles parlant de "neutralisation conforme au protocole" avant même la consolidation des faits. * Invisibilisation de la victime : le parcours et le vécu de l'homme apparaissent tardivement. * Proportionnalité occultée : la question "fallait-il tirer pour tuer ?" n'apparaît qu'après coup. Ce traitement contribue à une impression d'alignement systématique sur la version institutionnelle, qui fragilise la crédibilité journalistique et accentue la défiance, notamment au sein de la diaspora tunisienne. Racisme et traitement différencié : une question légitime En Tunisie, beaucoup s'interrogent : la police aurait-elle tiré avec la même rapidité et la même intensité dans une bagarre entre Français ? Cette question, perçue comme centrale, renvoie au débat sur les biais discriminatoires dans le maintien de l'ordre. Elle mérite d'être étudiée avec des données comparatives et des précédents judiciaires, plutôt que balayée comme une simple réaction émotive. Une enquête comme gage de vérité Les deux enquêtes ouvertes, judiciaire et administrative (IGPN), devront répondre aux interrogations : menace réelle, alternatives disponibles, usage proportionné ou non de la force. Pour l'instant, elles représentent le seul gage que la décision finale reposera sur des éléments concrets — vidéos, témoignages, expertises — et non sur des narrations médiatiques divergentes. Une affaire révélatrice Ce drame dépasse le cas individuel. Il illustre le fossé grandissant entre deux narrations médiatiques : en France, une presse trop alignée sur les institutions sécuritaires ; en Tunisie, une presse et une opinion plus attentives au vécu humain et à la proportionnalité. Entre les deux, un décalage qui nourrit incompréhension, tensions et méfiance. Une certitude, cependant, s'impose déjà : au-delà de la mort tragique de Dhibi, l'objectivité journalistique est elle-même fragilisée. Sur certains plateaux, notamment ceux de chaînes comme CNews, le traitement de l'affaire dépasse l'information pour devenir un outil de polarisation. En réduisant les faits à une lecture purement sécuritaire, en évacuant les zones d'ombre et en omettant la complexité du contexte, ces médias contribuent à nourrir une perception biaisée. Le risque est clair : créer artificiellement des tensions entre la Tunisie et la France, comme si la tragédie d'un homme devait devenir un levier politique ou idéologique. Cette instrumentalisation médiatique, qui s'appuie sur l'émotion et la peur plutôt que sur une enquête rigoureuse, accentue la fracture des récits. Elle alimente une défiance réciproque, alors même que la transparence judiciaire et le dialogue diplomatique devraient être les seuls repères. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!