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Qatar, Puissance d'influence : Ce que révèle la crise de Doha sur le poids diplomatique de l'émirat
Publié dans Tunisie Numérique le 02 - 01 - 2026

Dans la foulée de la frappe israélienne à Doha début septembre 2025, une séquence diplomatique à haute intensité s'est ouverte.
Point d'orgue : la rencontre, à New York le 12 septembre 2025, entre Donald Trump et le Premier ministre du Qatar, qui cumule aussi le portefeuille des Affaires étrangères.
Au-delà de l'urgence, cet épisode révèle les atouts structurels qui placent l'émirat au centre du jeu : médiation régionale, sécurité avec les Etats-Unis et énergie à l'échelle mondiale.
Un format de rencontre qui dit beaucoup
Sur le plan protocolaire, rien d'inhabituel à voir Washington recevoir le chef du gouvernement qatari : dans la monarchie qatarie, l'Emir incarne la ligne stratégique, tandis que le Premier ministre/MAE pilote la négociation opérationnelle et la coordination inter-agences.
En situation de crise, c'est l'interlocuteur naturel pour préserver les canaux de médiation, éviter l'escalade et organiser la suite des pourparlers.
Messages à lire entre les lignes
* À Doha : respect affiché de la souveraineté et reconnaissance d'un rôle d'intermédiaire indispensable sur les dossiers Gaza/otages.
* À Jérusalem : avertissement implicite sur les actions non coordonnées qui peuvent torpiller les objectifs de cessez-le-feu et isoler davantage Israël.
* Aux capitales du Golfe : signal de continuité du partenariat avec un acteur sécuritaire et énergétique clé.
* Au Maroc (allié d'Israël depuis la normalisation) : condamnation ferme de la frappe et dénonciation d'une violation de la souveraineté du Qatar, avec expression d'une solidarité explicite envers Doha.
* À l'opinion américaine : démonstration d'un pilotage de crise maintenant l'appui à Israël, mais en privilégiant la coordination.
Les piliers de la puissance qatarie
1) Médiation : parler à tous quand les autres ne se parlent plus
Doha est l'un des rares acteurs capables de dialoguer à la fois avec Washington, l'Egypte, Israël... et avec des organisations comme le Hamas.
Sollicitée pour les otages et les pauses humanitaires/cessez-le-feu, cette capacité de médiation est un capital d'influence difficilement substituable. La frappe à Doha l'a fragilisé un temps, mais la reprise d'échanges au plus haut niveau montre qu'aucune alternative crédible ne s'impose aujourd'hui.
2) Sécurité : un ancrage américain unique
Le Qatar abrite la base d'Al-Udeid, l'un des principaux points d'appui du CENTCOM. Depuis 2022, l'émirat dispose du statut d'allié majeur non-OTAN (MNNA) des Etats-Unis : un label qui consacre l'interdépendance sécuritaire et un accès direct au plus haut niveau politico-militaire.
En période de tension, cet ancrage se traduit par des lignes rouges mieux comprises et des couloirs de désescalade plus rapides.
3) Energie : la carte maîtresse du GNL
Sur le gaz naturel liquéfié, le Qatar a lancé un programme d'expansion visant 142 Mt/an à l'horizon 2030. Les contrats de long terme conclus avec des partenaires européens — dont un contrat de 15 ans avec l'Allemagne — renforcent un levier d'influence qui dépasse largement le Moyen-Orient.
Cette centralité énergétique accroît la valeur diplomatique de Doha pour les puissances occidentales et asiatiques.
Des soutiens publics qui légitiment son rôle
Ces dernières années, et plus encore ces derniers jours, plusieurs capitales ont réaffirmé l'importance du Qatar :
* Etats-Unis : mise en avant d'un « partenaire fiable et capable », statut MNNA confirmé, coopération étroite via Al-Udeid et soutien explicite au rôle de médiateur dans le dossier Gaza/otages.
* France et Royaume-Uni : solidarité avec la souveraineté qatarie après l'attaque et coopération renforcée en médiation, paix et réconciliation.
* Allemagne/UE : partenariats énergétiques structurants (GNL de long terme) qui font du Qatar un fournisseur pivot.
* Chine et Russie : déclarations de soutien à la souveraineté et volonté d'étendre la coopération (énergie, finance, investissements), signe que l'influence qatarie est reconnue par tous les pôles de puissance.
L'environnement régional et l'effet boomerang pour Israël
Au lendemain de la frappe menée à Doha, Israël a voulu envoyer un message simple : il peut frapper loin et avec précision. Sur le plan intérieur, cette démonstration nourrit un récit de fermeté et de détermination, pensé pour rassurer une opinion publique éprouvée et maintenir la pression sur ses adversaires.
Mais la portée d'une opération ne se mesure pas seulement à ses effets militaires (qui étaient déjà un échec puisque les responsables n' ont pas été tués) ; elle se lit aussi à travers les réactions qu'elle déclenche chez les partenaires et dans les enceintes internationales.
Sur ce terrain, le contrecoup est net. Dans les organisations multilatérales comme auprès de plusieurs alliés occidentaux, la frappe a suscité condamnations et critiques, avec une inquiétude partagée : l'opération pourrait gripper les négociations d'otages et compliquer la recherche d'un cessez-le-feu. À Washington, la question de la coordination et du timing a ravivé des tensions latentes, laissant l'image d'un front moins soudé qu'affiché.
Le coût est aussi régional. Plusieurs capitales arabes — dont les Emirats arabes unis — ont convoqué des représentants israéliens et dénoncé une atteinte à la souveraineté d'un Etat du Golfe. Signe supplémentaire du boomerang diplomatique : le rôle de Doha dans la médiation, pourtant central pour toute avancée humanitaire et politique, a été suspendu ou placé sous forte contrainte. Or, sans ce canal, les marges de progression sur les otages et les trêves se réduisent.
Enfin, l'efficacité stratégique de la frappe elle-même est discutée : au regard des coûts diplomatiques encourus, des doutes persistent sur le gain opérationnel réel. Autrement dit, l'initiative a peut-être renforcé l'image de puissance coercitive, mais elle a entamé le soft power et la capacité à agréger des coalitions.
Bilan provisoire : la dissuasion militaire d'Israël demeure, mais le prix payé en influence et en alliances est élevé. À l'inverse, la rapidité avec laquelle les partenaires ont cherché à préserver le canal qatari confirme la centralité diplomatique de Doha.
Ce qui se joue maintenant
Avant d'énumérer les prochains points d'attention, il faut rappeler le fil conducteur : tout dépendra de la capacité des acteurs à réactiver une médiation crédible sans perdre la face, tout en évitant de nouvelles secousses publiques entre alliés.
Dans ce cadre, quatre dynamiques seront déterminantes :
* Réactivation du canal qatari : reprise durable des discussions sur les otages et un cessez-le-feu, faute de mieux.
* Synchronisation politique : amélioration de la coordination Washington–Doha–Jérusalem pour prévenir de nouvelles frictions médiatisées. Ou décisions des pays arabes de « punir » Israel avec des actions coordonnées.
* Paramètre énergétique : impact des engagements GNL du Qatar sur les positions européennes cet hiver et au-delà, avec un effet d'entraînement diplomatique.
* Rôle des puissances émergentes : maintien, côté Chine et Inde, d'un discours de soutien à la souveraineté du Qatar et d'un intérêt économique actif, consolidant le statut de hub de confiance de Doha.
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