Le Maroc n'en finit pas avec ses contorsions et convulsions depuis qu'il a embarqué dans le train des Accords d'Abraham, gravant sur le marbre – ou presque – la normalisation avec Israël, une affaire dégoupillée par le président américain Donald Trump en 2020. Rabat et Tel-Aviv en ont fait du chemin depuis 2021, depuis la visite historique au Maroc du ministre israélien de la Défense de l'époque, Benny Gantz. Mais voilà, le roucoulement entre les chancelleries des deux pays se fait sur fond de grogne d'une opinion publique marocaine très éruptive, surtout depuis que l'armée israélienne fait les horreurs que l'on sait à Gaza. « La tristement célèbre brigade Golani » avait défrayé la chronique en s'entraînant au Maroc, dans le cadre des manoeuvres African Lion ; un autre scandale tout aussi retentissant éclate. Les prières dédiées à Tsahal et qui ont été récitées lors d'une Hiloula (coutume juive) organisée la semaine dernière dans la ville d'Essaouira ne passent pas. C'était la Hiloula du Rabbin Haïm Pinto, orchestrée par son petit-fils Rabbi David Hanania Pinto, du 17 au 21 septembre 2025. La rencontre était « agrémentée » par la communauté juive en provenance du monde entier mais également par une cohorte de responsables marocains et israéliens… Le gouverneur d'Essaouira, des émissaires du Roi Mohammed VI, le président du Conseil local des oulémas d'Essaouira ainsi que le chef du bureau de liaison israélien au Maroc, Yossi Ben David, étaient également de la partie. Bref, du beau monde, comme on dit – les citoyens marocains ne le disent pas de la même façon. Lors de cette grand-messe annuelle Rabbi David Hanania Pinto est allé jusqu'à formuler des prières en faveur des militaires israéliens. Il a demandé au Seigneur de veiller sur eux et de leur accorder une victoire à Gaza. Par ailleurs le Rabbin a associé les otages israéliens à sa prière mais n'a pas pipé mot sur les dizaines de milliers de Palestiniens massacrés par l'armée israélienne. Le religieux – si on peut le qualifier ainsi – a enfin récité une «prière spéciale» en direction du Roi du Maroc, qu'il remercie pour ses «efforts» qui font que «les Juifs jouissent de la sécurité et se sentent à l'aise à travers tout le Maroc sous son règne», rapporte le média marocain Yabiladi. C'est le minimum que le Rabbin pouvait faire après tout ce que le monarque a fait pour eux. Comme on pouvait s'y attendre c'est l'ébullition sur les réseaux sociaux, l'indignation populaire atteint des sommets. Un militant s'est fendu d'un post sur Facebook pour se demander si «le Maroc est devenu un protectorat israélien». Il fustige un «deux poids deux mesures» de la part des autorités marocaines qui «hier, ont réprimé une manifestation solidaire avec la Palestine, et qui ont aujourd'hui autorisé une Hiloula à Essaouira avec une délégation de l'entité sioniste ainsi que des rituels talmudiques et des prières pour l'armée sioniste». Le secrétaire général de l'Observatoire marocain contre la normalisation, Aziz Hannaoui, a souligné sur Facebook que la prière du Rabin, qui n'a pas été désapprouvée par le président du Conseil local des oulémas d'Essaouira, bien au contraire, coïncide avec le limogeage du président du Conseil des oulémas de Figuig. Il a été viré pour avoir dénoncé le génocide à Gaza. L'Organisation démocratique marocaine pour les droits de l'Homme monte au front également… Elle condamne fermement la participation active du président du Conseil local des oulémas d'Essaouira à cette Hiloula, durant laquelle le Rabbin a clairement prié «pour la victoire de l'armée d'occupation sioniste». Voilà, ainsi va le Maroc. Vous n'entendrez pas beaucoup de commentaires sur la journée historique du lundi 22 septembre 2025, quand la France et l'Arabie saoudite ont entraîné une dizaine de pays vers la reconnaissance officielle de l'Etat de Palestine. Les Marocains qui applaudissent des deux mains, l'écrasante majorité de la population, le feront discrètement, raseront les murs pour s'éviter les tourments judiciaires des militants trop flamboyants. Le palais royal, comme à son habitude, se murera dans un silence gêné, n'assumera pas ses compromis et compromissions avec l'Etat hébreu… Mais personne n'empêchera les citoyens de rouspéter, de protester, de contester, d'éructer, de vilipender, de s'indigner. Personne, aucune autorité, ne pourra retirer ça aux sujets de Sa Majesté. Jusqu'au jour où la cause qu'ils défendent triomphera, ce qui arrivera fatalement, tôt au tard, après le périple émaillé de sang auquel les Palestiniens ont été contraints depuis 1948. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!