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Kaïs Saïed joue la politique de l'autruche
Publié dans Business News le 17 - 06 - 2022

C'est rare que le président Kaïs Saïed soit resté une période aussi longue sans intervenir dans la chose publique. La dernière vraie sortie présidentielle date du 1er juin, jour où il a été annoncé la révocation de 57 magistrats.
Depuis ce speech de vingt minutes, le président s'est fait discret en dépit de la grande effervescence dans le pays. S'il a bien eu des activités durant ces 17 derniers jours, Kaïs Saïed a dérogé à son habitude de prononcer de longs discours durant lesquels il attaque et injurie ses adversaires.
Pourtant, durant ces 17 derniers jours, il y a bien eu des événements qui auraient pu inspirer le président ou, du moins, qui auraient exigé des explications de sa part.
Magistrats, UGTT, FMI, emprisonnement d'un journaliste, visite d'un émissaire algérien, visite d'un émissaire émirati, visite de la ministre libyenne des Affaires étrangères, dialogue national et constitution sont autant de sujets qui, d'habitude, auraient provoqué des « envolées lyriques » du président de la République.
Deux exceptions à cette absence de deux semaines du président, ce 3 juin lorsqu'il a visité le complexe olympique d'El Menzah pour prétendre, devant les caméras, qu'« ils » cherchent à le détruire pour vendre ses terrains et ce 15 juin quand il est allé présenter ses condoléances au ministre de l'Intérieur suite au décès de son épouse. La présidence ne s'est pas empêchée de publier, suite à cela, des photos indécentes montrant Kaïs Saïed et sa femme avec les enfants mineurs de Taoufik Charfeddine en véritable situation de faiblesse.

Les sujets mobilisant l'opinion publique sont pourtant de première importance.
La révocation des magistrats et les accusations de ces derniers contre le pouvoir exécutif et son ingérence mériteraient une clarification présidentielle.
Dans le speech annonçant leur révocation, le 1erjuin, Kaïs Saïed a déclaré qu'il n'y a aucun doute que ces magistrats soient coupables de divers délits, voire crimes. Il a cité l'enrichissement illicite, la corruption, le blocage de dossiers, etc. En réponse, les magistrats ont témoigné qu'il n'en est rien et que plusieurs parmi eux ont été révoqués parce qu'ils ont refusé les ordres de la chancellerie. Certains ont même évoqué l'implication de l'épouse du président et de sa sœur avocate.
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L'ensemble du corps de la magistrature observe maintenant une grève depuis près de quinze jours et il est probable qu'elle soit reconduite pour une troisième semaine, sans que Kaïs Saïed ne se rétracte, en admettant qu'il s'est trompé sur le compte des révoqués, ou au moins leur accorder ce droit fondamental de faire des recours pour recouvrer justice.
Autre blocage dans le pays, la grève générale observée par l'UGTT le 16 juin. La centrale syndicale n'a pas réussi à trouver un terrain d'entente avec le gouvernement qui refuse tout dialogue sérieux à propos des engagements pris par les gouvernements qui l'ont précédé.
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Kaïs Saïed, et c'est pleinement son rôle, aurait pu apaiser les esprits et faire éviter la grève, d'autant plus que l'UGTT a affirmé être disposée à l'annuler. Sauf que non, il a préféré garder le silence.
En rapport avec ce dossier, le journaliste Salah Attia a affirmé sur Al Jazeera que le président aurait donné l'ordre à l'armée d'arrêter des dirigeants syndicaux, ce qu'elle a refusé. Il s'agit là d'une accusation d'un vrai crime puisqu'on parle de désobéissance de l'armée au chef suprême des armées. Le parquet militaire a réagi au quart de tour et un juge d'instruction militaire a émis un mandat de dépôt contre le journaliste. D'habitude, pourtant, c'est le président lui-même qui aurait réagi au quart de tour pour démentir et, accessoirement, injurier le « journaliste menteur ». Silence total de Carthage, même pas un démenti sur la page Facebook !

Même silence observé quant à ces engagements pris par le gouvernement Bouden avec le FMI. Le président a souvent critiqué les instances internationales, parfois avec des mots durs (Commission de Venise), parfois avec des mots moqueurs (agences de notation). Que pense-t-il du programme qu'a envoyé le gouvernement au FMI ? N'est-ce pas là une politique à l'exact opposé de ce qu'il a toujours prôné ? Le président joue parfaitement l'autruche et fait preuve de schizophrénie comme si Najla Bouden gouvernait un autre pays.
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Dernier sujet, et il est de première importance aux yeux du président, celui de la Constitution et du référendum du 25 juillet. Comment cette constitution est préparée ? Les Tunisiens sont mis de côté et ils n'en savent rien. Le peu d'informations filtrées quant à son ébauche, ils la doivent au quotidien Le Maghreb. En dépit de la polémique suscitée par la suppression de l'article 1 de la constitution, relatif à la religion de l'Etat, le président n'a donné aucun éclairage sur sa position.
Pour ce qui est du référendum, le président n'a rien laissé filtrer quant à ses programmes au cas où son projet de constitution est rejeté par les Tunisiens ou encore si le taux de participation s'avère faible.

Sur le plan international, le président de la République a toujours été un spécialiste des slogans pompeux de la souveraineté et de l'indépendance de la décision nationale. La dernière réaction remonte au 30 mai quand il a tiré à boulets rouges sur la Commission de Venise.
Sauf qu'il s'est muré dans un silence assourdissant quand le président algérien Abdelmajid Tebboune s'est permis, depuis Rome, de dire que son pays est prêt à aider la Tunisie pour un retour sur la voie démocratique. C'était le 26 mai.
Le 10 juin, Kaïs Saïed reçoit une lettre manuscrite de son homologue algérien remise par le ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra. Quel est le message envoyé par le président Tebboune ? On n'en sait rien !
Y a-t-il un rapport avec la Libye dont la ministre des Affaires étrangères, Najla Mangoush, a été reçue le même jour à Carthage ? Silence et boule de gomme !
Idem le 15 juin après l'entretien téléphonique avec son homologue émirati Cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane et ce au lendemain de la visite à Carthage d'une délégation émiratie conduite par Cheikh Chakhbout Ben Nahyane Al Nahyane ministre d'Etat au département des Affaires étrangères et de la coopération internationale des Emirats Arabes Unis.

Kaïs Saïed a cette manie de mettre les pieds dans le plat et de provoquer la polémique à chacun de ses discours.
Sa stratégie du silence observée depuis deux semaines est-elle cependant la bonne ?
Qu'il le veuille ou pas, le président de la République se doit de parler aux Tunisiens et de leur rendre des comptes. Il se doit de leur parler et de leur communiquer ses projets. Il se doit de les rassurer ou, à défaut, de leur dire la vérité.
Comme un autiste, Kaïs Saïed trace son chemin tout seul sans écouter et sans se concerter avec personne. Pense-t-il que les problèmes et les polémiques vont disparaitre par magie quand il enfouit sa tête dans le sable ?

Raouf Ben Hédi


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