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Prière à l'école, la polémique anachronique
Publié dans Business News le 26 - 09 - 2025

La Tunisie suffoque sous l'inflation, les tensions politiques et une économie essoufflée. Pourtant, depuis 48 heures, l'espace public s'écharpe sur une vieille querelle : faut-il prier dans les établissements scolaires ? L'affaire partie d'un lycée de Hammamet réveille un clivage ancien, exactement au moment où le pays a besoin de lucidité. Neutralité de l'école, liberté de culte, instrumentalisation politique et vide éducatif : si l'on veut vraiment protéger nos enfants, il faudra cesser de rejouer le même film.

Tout est parti du lycée Mohamed-Boudhina, à Hammamet. Une quarantaine d'élèves décident d'accomplir la prière sur le terrain de basket devant plus d'une centaine de leurs camarades médusés. La directrice tente de les en dissuader. Réplique d'un adolescent, devenue slogan viral : « on ne peut pas obéir à une créature et désobéir au Créateur. Cette terre appartient à Dieu et ne vous appartient pas ». La vidéo circule, les commentaires déferlent, chacun trouve, comme toujours, de quoi confirmer sa certitude intime. Chacun y voit la preuve de ce qu'il redoute : régression religieuse pour les uns, atteinte à la liberté de culte pour les autres.
On connaît la mécanique : une phrase-totem qui nie la médiation de l'institution, un espace scolaire détourné de son usage, des images montées en épingle, et très vite l'injonction à choisir un camp. C'est ainsi que l'on fabrique de la polémique et que l'on oublie l'essentiel : la mission de l'école.


Un film déjà vu
Pour le célèbre blogueur Mehrez Belhassen, la séquence a un goût de déjà-vu. Il rappelle les sit-in de 2011, lorsque les cours de justice et les places publiques s'étaient transformés en scènes de piété ostentatoire. « Nous avons déjà vu ce mauvais film, écrit-il, celui où la prière devient spectacle et instrument de défi. »
Son ironie claque comme une gifle : « Pendant que les enfants de Singapour ou de Norvège apprennent l'intelligence artificielle, nous débattons pour savoir si l'on peut prier sur un terrain de basket sans panneaux. » L'anachronisme est double : une Tunisie engluée dans ses polémiques, quand le monde avance.

Une diversion commode
Le timing n'échappe à personne. Inflation galopante, prisonniers politiques, tensions sociales : le pays traverse une crise profonde. Relancer un débat identitaire permet de déplacer le centre de gravité et de rallumer les vieilles braises. La question religieuse divise vite, mobilise longtemps et occupe l'espace public. Pendant que les citoyens s'écharpent sur la neutralité des terrains de sport, les vrais dossiers – pouvoir d'achat, chômage, libertés – restent dans l'ombre.
Face aux invectives et la polémique, certains rappellent les règles. Le juge Omar Weslati, membre du Conseil de la presse, cite la Constitution de 2022 : la liberté de croyance est garantie, mais l'Etat peut en encadrer l'expression pour préserver l'ordre public et le bon fonctionnement des services publics. « L'école est un espace de savoir, pas de culte », écrit-il.
Aucune obligation donc pour l'administration d'aménager des salles de prière ou d'interrompre les cours. La neutralité n'est pas une hostilité : c'est un principe de protection de tous.


Le vide éducatif comme incubateur
Le directeur de la communication de l'UGTT, Ghassen Ksibi, a livré un témoignage personnel qui éclaire d'une lumière inquiétante l'incident de Hammamet. Il se souvient des dernières années du régime Ben Ali, lorsqu'il assistait à des rencontres sportives au stade de Radès : il y avait déjà, raconte-t-il, des groupes de jeunes qui priaient en commun sur la pelouse arrière et scandaient des slogans à tonalité religieuse, allant jusqu'à évoquer Ben Laden. Sur le moment, il avait cru à de simples bravades mais pressentait, dit-il aujourd'hui, un phénomène organisé. Les années suivantes lui ont donné raison : avant la révolution, des jeunes Tunisiens sont partis combattre en Irak aux côtés d'Al-Qaïda, puis d'autres, après 2011, ont pris le chemin de la Syrie, entraînant leurs familles dans une douleur sans fin.

Fort de cette expérience, M. Ksibi refuse de considérer la prière collective du lycée de Hammamet comme un geste « innocent ou spontané ». Il y voit au minimum une tentative de « démangeaison identitaire », au pire un retour aux vieilles méthodes d'instrumentalisation religieuse. « La religion appartient aux mosquées et la foi au cœur, pas aux écoles ni aux stades », insiste-t-il, tout en précisant qu'il s'oppose à toute sanction contre les élèves. Il plaide pour un dialogue pédagogique : expliquer que l'école est faite pour l'étude, la culture, les clubs de cinéma ou d'art, et non pour servir de tremplin à ceux qui veulent, sous couvert de piété, recruter et manipuler la jeunesse.
Depuis Genève, le journaliste Mongi Khadraoui élargit l'analyse : une génération « vidée de pensée critique, livrée à des institutions incapables de nourrir la curiosité », cherche des réponses simples à des questions complexes. La prière devient alors un acte identitaire plus qu'un élan mystique. « Ce n'est pas la prière qui pose problème, mais le vide éducatif qui la transforme en étendard », résume-t-il.
Dans ce diagnostic, la religion n'est pas l'ennemi mais le symptôme : une jeunesse en quête de sens dans un système scolaire qui n'offre ni horizon ni culture du débat.

Les partisans de la prière : mobilisation et indignation
Face aux rappels au droit et aux appels à la neutralité, les défenseurs de la prière se sont organisés avec une rapidité révélatrice. En quelques heures, un véritable front virtuel s'est constitué, mêlant anciens responsables politiques, figures médiatiques et militants connectés.
Ridha Jaouadi, ancien député connu pour ses positions islamistes radicales, a ouvert le bal. Dans un message largement partagé, il interpelle directement les imams et les appelle à consacrer leur prêche du vendredi (aujourd'hui) à la défense du « droit des élèves à prier dans les établissements scolaires ». L'incident de Hammamet devient, sous sa plume, bien plus qu'un fait divers : une « bataille de civilisation » qui exigerait une mobilisation collective. Le vocabulaire est celui de la résistance : devoir de la communauté, défense de la foi, menace contre l'islam. La cour d'un lycée se transforme en symbole national.
Depuis Washington, Radwan Masmoudi, lobbyiste islamiste bien connu de la diaspora, a enfoncé le clou. Trois publications en moins de 24 heures, chacune plus indignée que la précédente, accusent les laïcs de « haine » et d'« ignorance des enseignements de notre religion ». Il s'indigne d'un message implicite : « Si vous voulez prier, rentrez chez vous et abandonnez l'école. » En s'appuyant sur une audience internationale, M. Masmoudi transforme l'affaire tunisienne en un dossier de droits religieux universels, jouant sur la fibre identitaire d'une diaspora soucieuse de défendre ses symboles.

Harvard et ChatGPT au secours de l'islam
L'avocate Ines Harrath, réputée pour sa proximité avec les milieux islamistes radicaux, a choisi une arme inattendue : la technologie. Plutôt que d'argumenter, elle a simplement interrogé une intelligence artificielle. La réponse – rédigée en arabe classique – affirme qu'il est « religieusement interdit de retarder la prière » et que les établissements doivent faciliter son accomplissement. Me Harrath a publié ce texte sans ajouter un mot, comme si la machine avait parlé au nom du ciel. À l'heure où l'intelligence artificielle est mobilisée pour concevoir des vaccins, explorer l'espace et faire évoluer les sociétés, la voir convoquée pour délivrer une fatwa numérique illustre une modernité paradoxale : la technologie la plus avancée du siècle mise au service d'un rituel millénaire.
Enfin, l'étudiant tunisien Achref Aouadi, ancien président d'I Watch et aujourd'hui en master à Harvard, a choisi la comparaison internationale. Il raconte que l'université américaine, dans un pays non musulman, offre aux étudiants musulmans des salles de prière permanentes, des espaces pour les prières du vendredi, des tarawih pendant le Ramadan et même des prières de l'aube animées par des professeurs. Il cite aussi l'exemple de la Malaisie et de l'Indonésie, où l'on trouve des oratoires dans les gares, les campus et les centres commerciaux. « Si l'Amérique non musulmane le fait, pourquoi pas la Tunisie ? », demande-t-il, dénonçant au passage une « laïcité française » figée dans ses réflexes d'Etat policier et incapable, selon lui, de comprendre la simplicité d'un geste de foi.
Derrière la diversité de leurs approches – sermon mobilisateur, indignation internationale, ironie technologique ou comparaison prestigieuse – un même message se dessine : refuser la prière à l'école serait une trahison de l'identité tunisienne. Les quatre figures jouent chacune une partition complémentaire : Jaouadi pour la ferveur religieuse, Masmoudi pour la mobilisation diasporique, Harrath pour l'argument d'autorité technologique et Aouadi pour l'exemple occidental qui embarrasse les laïcs. Ensemble, ils fabriquent un récit puissant : celui d'une jeunesse pieuse entravée par une élite coupée du peuple, et d'un Etat théoriquement musulman qui, paradoxe suprême, serait plus restrictif qu'une université américaine.

L'Histoire récente nourrit la méfiance
L'argument Harvard a de quoi séduire, mais il omet une donnée essentielle : Hammamet n'est pas Harvard. L'université américaine accueille des adultes libres d'organiser leur temps et leurs activités. Un lycée, lui, est un service public obligatoire qui doit garantir l'égalité d'accès aux cours et la continuité pédagogique. Là où Harvard aménage des oratoires pour fluidifier la vie d'une minorité, un établissement tunisien risquerait, s'il cédait sur ce point, de voir un moment d'enseignement se transformer en tribune religieuse, au détriment de l'apprentissage.
Cette différence de contexte n'est pas qu'un détail administratif. Elle renvoie à une expérience tunisienne lourde de précédents. La prière, en soi, est un acte ordinaire et pacifique. Mais l'histoire récente du pays a montré comment certains mouvements islamistes savent l'utiliser comme point d'entrée. On commence par la prière collective, puis viennent les prêches improvisés, les réunions de groupe, la distribution de tracts, l'organisation de mobilisations politiques. Dans les années 1980 déjà, puis après 2011, ce schéma a été observé dans plusieurs établissements scolaires et universitaires. Il a mené, pour une frange de ces jeunes pieux innocents, de l'activisme religieux à la radicalisation, jusqu'aux filières djihadistes qui ont fait de la Tunisie, un temps, l'un des plus gros pourvoyeurs de combattants vers la Syrie et l'Irak.
Ce rappel n'a rien d'une exagération. Il explique la méfiance diffuse qui habite une partie de la société et de l'Etat. Beaucoup de Tunisiens n'ont pas oublié ces épisodes où une pratique apparemment anodine – une simple prière de groupe dans une cour de récréation – s'est transformée, à force de concessions, en tremplin vers une instrumentalisation politique puis vers la violence. Cette mémoire collective, encore vive, pèse aujourd'hui sur la réaction des autorités comme sur celle des parents, et éclaire la vigilance de ceux qui refusent de voir l'école redevenir la porte d'entrée d'un scénario déjà vécu.

Une neutralité protectrice
Ce débat, en apparence théologique, est d'abord organisationnel. La neutralité scolaire n'est pas une guerre contre la foi, mais une protection pour tous : elle évite que la conviction du plus nombreux s'impose aux autres et que la religion devienne instrument de pression. Elle garantit à l'élève pieux le droit de croire, à l'élève indifférent celui d'apprendre, et à l'enseignant celui d'enseigner sans craindre l'injonction rituelle.
Reste une évidence : ce débat, déjà tranché mille fois, revient comme un boomerang au moment où la Tunisie a besoin d'air.
Pendant que d'autres pays discutent d'intelligence artificielle, de conquête spatiale ou de transition énergétique, nous continuons de nous écharper sur l'emplacement d'un tapis de prière. La question mérite une réponse juridique claire, pas un éternel bras de fer identitaire.
La neutralité de l'école n'est pas un luxe, c'est la condition même d'un espace commun où chacun, croyant ou non, peut apprendre sans se sentir assiégé. Le rappeler n'est pas cliver, c'est simplement refuser de rejouer un mauvais film.


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