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Selma Mabrouk : sa lettre de démission résume toute la problématique de la troïka et d'Ettakatol
Publié dans Business News le 10 - 10 - 2012

Avec trois de ses collègues, la députée d'Ettakatol Selma Mabrouk a présenté hier sa lettre de démission.
Ceux qui parcourront cette lettre trouveront tout ce dont souffre aujourd'hui le parti de Mustapha Ben Jaâfar et tout ce qu'ont subi les militants et élus de ce parti, mais aussi les principales erreurs de la troïka et l'hégémonie d'Ennahdha . La voici en intégralité
J'ai plutôt l'habitude de communiquer sur les travaux de l'assemblée sans m'étaler sur mes états d'âmes. Mon souci premier était la transparence et la démocratie participative. Mais ces derniers jours , les évènements se sont précipités et je n'ai pas eu l'occasion de communiquer à propos de ma décision de démissionner d'Ettakatol .
J'ai essayé dans ces quelques lignes d'expliquer une décision des plus difficiles mais qui s'est imposée au fil des jours et des semaines:
L'heure des bilans a sonné. La question du « pourquoi ai je démissionné ?» requiert un long voyage vers le passé, en fait quelques mois mais qui semblent être des années…
La question du « pourquoi maintenant ?», aussi.
Pourquoi ai-je démissionné ?
Depuis mon adhésion au parti Ettakatol en février 2011, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts…La personnalité de MBJ connu pour être un fervent défenseur des droits de l'Homme et son parcours politique de socio-démocrate , ont fait que je me suis senti « naturellement » amenée à cette affinité avec Ettakatol. Durant le premier semestre 2011, malgré le défi qu'est la rédaction d'une nouvelle constitution, l'union tant espérée des démocrates n'a pas eu lieu et l'opinion publique se pollua par les discours idéologiques autour de la relation entre religion et Etat. J'ai fait alors le choix de me porter candidate sur la liste Ettakatol du gouvernorat de Ben Arous, voyant en ce parti le seul acteur fédérateur qui a su intelligemment éviter de tomber dans le piège de la fracture entre deux sociétés, l'une ressentie comme « musulmane » et l'autre comme « pro occidentale » en soutenant à juste titre la nécessité d'un gouvernement d'union nationale transitionnel.
Après les élections du 23 octobre 2011, les bases sur lesquelles s'est bâtie la coalition gouvernementale ont suscité le profond scepticisme de plus d'un. Le partage des ministères entre les trois partis qui a laissé la part du lion à Ennahdha, c'est à dire les trois ministères régaliens, était risqué à plus d'un titre. L'hégémonie d'Ennahdha n'a pas tardé à se manifester au grand jour dès le début du mandat du gouvernement par les nominations à la tête de médias importants en janvier 2012, sans concertation avec le président de l'Assemblée. S'en suivirent d'autres nominations partisanes, toujours sans concertation, et ce dans tous les domaines, institutions étatiques, gouvernorats, délégations etc…
Le bilan de 10 mois d'exercice gouvernemental est désastreux sur deux plans, celui de la mise en place des fondements d'une transition démocratique et celui de la question de l'emploi et du développement régional.
J'en énumère ici les principaux points :
-Pas de mise en place du processus de justice transitionnelle (aucun projet de loi déposé par le gouvernement dans ce domaine) avec des conséquences directes sur le dossier des martyrs et des blessés de la révolution, ainsi que celui de la corruption.
-Un appareil sécuritaire « à la carte » selon le « client ». Déchainé lors de manifestations pacifiques (9 avril, 5 août) ou lors de grèves et /ou de sit-in (Sfax, Sidi Bouzid, Menzel Bouzayenne…), et par ailleurs totalement passif lorsque d'autres manifestent avec violence, appellent à la haine et cassent, blessent et brûlent… (25 mars à l'avenue Habib Bourguiba, semaine du 12 juin suite à l'expo Abdeliya, 14 septembre lors de l'attaque de l'ambassade des U.S.A et bien d'autres évènements dans toutes les régions de la République et qui ont jalonné ces derniers mois avec leur cortège de malheurs. La réforme de l'appareil sécuritaire n'a pas été entamée et on a vu aussi de nombreux blessés, parfois gravement, parmi les policiers suite à ces évènements, car fragilisés, parce que sous-équipés et non entrainés.
-Une justice à deux vitesses, inféodées au pouvoir en place. Des procès se multiplient, en relation avec des « atteintes aux mœurs » ou « des atteintes au sacré » ou autre « troubles de l'ordre public» pur fruit de l'imagination fertile de procureurs de la République autoproclamés défenseurs de « l'identité musulmane en péril» du peuple tunisien, mettant sur le banc des accusés doyen de faculté, professeurs d'université, patron de télé, journalistes, artistes, personnages politiques et j'en passe et des meilleures. Et pour couronner le tout, une jeune femme victime d'un viol collectif perpétré par des policiers en fonction, se retrouve confrontée à un juge d'instruction en plein déni qui ne trouve à faire qu'à lancer une procédure judiciaire contre elle l'incriminant d'une « quelconque digression aux bonnes mœurs ».
D'autre part, il est devenu évident que certaines affaires rencontrent un laxisme judiciaire flagrant. Pour ne citer que l'affaire du drapeau, celle de l'imam qui appelle à la mort des artistes, et encore celle de l'huissier notaire responsable d'incitation à la haine suite à l'exposition d'El Abdelya qui bénéficiera d'un remplacement de sa peine de prison par le payement d'une petite caution, mais aussi les centaines de casseurs « chroniques » qui sévissent ici et là depuis des mois (beaucoup de ceux qui ont été arrêtés ont souvent été vite relâchés sans suite…).
-Des projets gouvernementaux de grande envergure et des contrats internationaux faits « à la va vite » sans aucune transparence. Les réactions de protestation de la société civile ont, à chaque fois, été négligées. Les exemples sont malheureusement nombreux : Le projet de Skhira et de Sra Ouertene « donné » à un bureau d'étude qatari ; le projet de prospection du gaz de schiste ( ou peut être d'huile de schiste selon certains ) ; décrié partout dans le monde et pour lequel la Tunisie va servir de cobaye ; le projet de 30.000 « logements sociaux » fabriqués par un entrepreneur turc et livrés « clés en main », dont le coût se lève à 1400 milliards ( investissement non productif et qui exclut la main d'œuvre et les compétences tunisiennes dans le domaine du bâtiment) contre lequel d'innombrables protestations ont été émises par tous les corps de métiers concernés .
- L'entêtement à vouloir passer dès cette année le projet d'indemnisation des anciens prisonniers politiques dont tout le monde sait que 90% d'entre eux sont du parti majoritaire au pouvoir , alors que le pays est exsangue (une des raisons de la démission du ministre des Finances Houcine Dimassi).
-Les attaques continuelles contre les médias, soutenues publiquement par des membres du gouvernement et du parti majoritaire et qui sont allés jusqu'à l ‘incitation à la haine de la part d'un des députés de ce parti pendant la manifestation « ekbess ».
A chaque fois que cela était nécessaire, j'ai manifesté mes a priori et mes désaccords lors des concertations internes.
D'autre part, pendant la rédaction de l'OPP puis du règlement interne, j'ai dû voter quelques fois en dissidente (il y a eu une période où on était 15 députés à le faire). En particulier, le cumul entre mandats de député et de ministre a été un des sujets de « discorde » . Aujourd'hui, il apparaît que toutes les justifications que l'on nous avait présentées alors étaient fausses (le plaidoyer en faveur de ce cumul était « que cela servirait de moyen de pression dans les grandes décisions au sein du gouvernement et que les ministres ou secrétaires d'Etat démissionneraient, si les lignes rouges étaient franchies… ». Les « lignes rouges » énumérées ci-dessus n'ont malheureusement entrainé aucune ébauche de démission. D'autre part, ce cumul a privé le groupe parlementaire de 4 députés supplémentaires qui nous auraient été d'un grand secours dans les différentes commissions.
Durant ces longs mois, en fait, Ettakatol n'a pas réagi de façon « audible » aux nombreux écarts du gouvernement et ce malgré tous les signaux d'alarmes tirés par beaucoup de militants et de députés. Tout au plus, nous avons assisté à la publication de communiqués plus ou moins tièdes. Ettakatol a fini par paraitre dès lors cautionner tous ces dérapages.
Je pense sincèrement qu'il était à notre portée de se faire entendre et de freiner notre partenaire. Nous sommes responsables en partie de la dérive autoritaire de l'exécutif, par la faiblesse et l'absence de crédibilité de nos protestations.
Lors de l'affaire « Baghdedi Mahmoudi » qui a mis au grand jour l'absence de la moindre coordination entre les deux têtes de l'exécutif, j'ai signé avec certains de mes collègues, la proposition de la motion de censure du gouvernement. Je voulais, par ce biais, faire réagir nos ministres et les pousser à démissionner, puisque les grandes décisions gouvernementales étaient prises au sein du conseil ministériel par le parti majoritaire (suite à un vote interne, et vu le déséquilibre numérique, cela revient à une décision unilatérale d'Ennahdha &co). J'ai, par la suite, pris la décision (difficile, mais nécessaire à mon avis) de retirer ma signature, car la motion de censure n'avait aucune chance de passer (la majorité des 109 voix requises était loin d'être acquise, le nombre des signataires s'étant limité à 74). J'ai voulu laisser à l'assemblée la possibilité de renouveler le retrait de confiance si nécessaire, ce qui aurait été impossible pendant trois long mois si la demande avait été présentée à l'assemblée et rejetée au vote.
Pourquoi ai je démissionné maintenant ?
J'ai tenu à rester encore dans le parti, malgré tout ce que j'ai précisé ci-dessus pour une seule raison :
J'étais convaincue que la Troïka n'aurait pas d'effet perceptible sur la constitution, d'autant plus que tous mes collègues et moi-même avons maintenu le cap des fondamentaux du parti dans nos commissions respectives.
La rentrée parlementaire amena avec elle l'ultime déception.
C'était au tour de la commission de coordination et de rédaction de la constitution de se réunir. Dois--je rappeler que MBJ a été placé à la tête de cette commission par la volonté de tous les députés non-ennahdha, il y a de cela plusieurs mois ? Quelle meilleure garantie pour tous ces députés qu'un défenseur des Droits de l'Homme reconnu pour contrer les « éventuels » coups tordus du rapporteur général and co ?
Et pourtant, MBJ s'absenta de ces réunions et pas une, mais plusieurs fois. En particulier, il n'assista à aucune des séances consacrées au chapitre Droits et libertés. Les PV sont à pleurer de rage. Il a laissé le champ libre aux friands de lois liberticides. Il n'a pas défendu « nos couleurs » au moment où sa voix comptait véritablement.
Je crois que pour moi, ce fut la goutte qui a fait déborder le vase.
La coalition telle qu'elle a été gérée, s'est donc révélée incompétente dans la mise en place des fondations d'une véritable transition démocratique et est responsable d'une certaine désillusion chez les Tunisiens et les Tunisiennes qui ont rêvé de Liberté, Dignité et Emploi…
L'avenir immédiat pour nous, députés démissionnaires, est de continuer à jouer notre rôle de défenseurs des principes démocratiques, du respect des libertés individuelles et collectives et de la justice sociale, et cela au sein de l'assemblée.
Pour qu'il y ait inscription de la référence à la déclaration universelle des Droits de l'Homme ; pour qu'il y ait égalité entre les citoyens sans discrimination en particulier entre les femmes et les hommes ; pour que les libertés d'expression et de presse soient garanties ; pour qu'il y ait séparation des pouvoirs ; pur qu'il y ait une cour constitutionnelle et des instances constitutionnelles indépendantes protectrices des droits des citoyens ; pour qu'il y ait un équilibre dans le pouvoir exécutif ; pour que les Droits des enfants, des minorités, des plus démunis soient protégés ; pour qu'il y ait une justice transitionnelle à la hauteur des attentes du pays ; pour qu'il y ait une instance indépendante qui mette définitivement les médias à l'abri des gouvernants et des marchandages ; pour que les prochaines élections se fassent dans la transparence et de façon indépendante….
Je voudrai remercier tous particulièrement mes amis d'ettakatol de leur soutien indéfectible dans les moments difficiles et leur dire que le même combat nous unis , d'où que nous soyons.
Merci à Ahmed Hashtab, à Imen Benzarti, à Thouraya Hamami, à Karima Souid. Je voudrai remercier aussi toute l'équipe de campagne Ettakatol Ben Arous ainsi que mes co-listiers et tous les militants du gouvernorat. Même si nos chemins se sont séparés et que pour certains nos choix ne sont pas les mêmes, les souvenirs de cette période sont inscrits dans ma mémoire. Une pensée particulière pour Olfa Mohamed, Soumaya, Olfa, Messaad


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