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Touche pas à ma fripe !
Publié dans Business News le 05 - 10 - 2016

La fripe constitue depuis des décennies, une aubaine pour les ménages tunisiens. Longtemps perçue comme le coin shopping du pauvre, elle est aujourd'hui prisée par toutes les catégories sociales pour son rapport qualité/prix inégalable. Crise oblige !
Pourtant, depuis quelques temps, l'Etat semble vouloir se diriger vers une règlementation de plus en plus restrictive, et donc répulsive, de ce secteur. A nombreuses reprises, le gouvernement a tenté de règlementer la friperie, à travers des lois, des quotas et des taxes, qui ont toujours été très mal accueillis par les professionnels du secteur.

En 2014, Fethi Bezrati, président de la Chambre nationale des importateurs, exportateurs et de transformateurs de la friperie, avait fait savoir que l'Etat, en continuant d'imposer davantage les entreprises opérant dans le secteur de la friperie, a tendance à pousser vers la fermeture du secteur qui profite à plus de 80% des Tunisiens.
« L'Etat va imposer une taxe douanière de 27% sur les sociétés exportatrices opérant dans le secteur de la friperie, ce qui va porter le total des taxes imposées à ces entreprises à 50% », avait-t-il déclaré à l'agence TAP.

Les deux chambres qui relèvent de l'Union tunisienne de l'Industrie, du Commerce et de l'Artisanat(UTICA), avaient alors menacé d'observer une grève générale en cas de non annulation du décret numéro 2038 de l'année 2005, de la loi interdisant la commercialisation des produits fabriqués en cuir ainsi que du système des quotas.
Fethi Bezrati a expliqué que la Tunisie compte 47 entreprises d'importation et de recyclage dans le domaine de la friperie, en plus de 3 entreprises opérant sous le régime de l'entrepôt franc, lesquelles exportent tous leurs produits à l'étranger.

Environ 500 grossistes s'approvisionnent auprès des entrepôts de la fripe et vendent à leur tour, les vêtements d'occasion à plus de 50 000 détaillants dans tout le pays.
Les entreprises d'importation de friperie exportent 30% de ce qu'elles importent après traitement, transforment 20% des quantités importées et écoulent le reste sur le marché local en tant que vêtements d'occasion, a souligné le président de la Chambre nationale des importateurs, exportateurs et de transformateurs de la friperie.
« La loi de 1992 organisant la profession, autorise les propriétaires des entrepôts à importer, seulement 10 500 tonnes de vêtements d'occasion, en vue de préserver la pérennité du secteur du prêt à porter, alors que le besoin en ces produits est estimé à 27 000 tonnes par an. Cette situation a causé des problèmes financiers aux entreprises importatrices de la friperie, lesquelles emploient environ 7000 personnes et exportent pour une valeur de 45 millions de dinars. En termes de coût, le kilogramme de vêtement d'occasion importé des USA et de l'Europe, coûte à ces entreprises entre 400 millimes et 1 dinar » a-t-il déclaré toujours à la même source.

Aujourd'hui encore la friperie est au centre des débats. Le projet de Loi de finances 2017 prévoit, en effet, d'amender la loi 1992 et de revoir la règlementation du secteur.
Le président de la chambre nationale syndicale des commerçants grossistes de friperie, Sahbi Maâlaoui, a qualifié de ridicule ce projet de loi.
Il a expliqué qu'en plus de nuire aux commerçants, il va altérer le pouvoir d'achat des citoyens, dont 93%, d'après les derniers sondages, achètent des vêtements d'occasion. Chiffre qui a été revu à la hausse depuis au cours de ces dernières années.
Sahbi Maâlaoui a souligné que le projet de loi en question, imposera aux commerçants l'importation des vêtements d'occasion semi-triés, afin d'extraire des paquets tout produit de maroquinerie. « Ceci aura un impact certain sur la qualité des vêtements, puisque ceux qui vont trier les vêtements vont sûrement en enlever ceux qui sont de bonne qualité. En plus ce tri aura un coût en devises qui aura un impact direct sur les prix » a-t-il ajouté.
« Je trouve cela ridicule, d'autant plus qu'on importe des chaussures, dont la plupart de mauvaise qualité et de Chine pour 200 millions de dinars chaque année, alors que le secteur de la friperie, lui ne dépasse pas les 120 millions de dinars dont seulement 10% alloués aux produits en cuir » a souligné M. Maâlaoui.

En effet, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas en quoi la suppression de la friperie pourrait aider l'économie et les commerçants locaux, surtout que ce ne sont pas ces produits, mais ceux importés de Chine et de Turquie, qui inondent les boutiques.
Intervenant sur le plateau de Mariem Belkadhi, hier, l'ancien ministre du Commerce dans le gouvernement Essid, Mohsen Hassan est revenu sur la question de la règlementation du secteur de la friperie.
« Ce secteur participe à renflouer les caisses de l'Etat à hauteur de 13 millions de dinars, en taxes, annuellement. Toutefois, le poids de l'évasion fiscale dans ce secteur est estimé à 100 millions de dinars. Aussi il faut savoir que les exportations dans ce secteur ne couvrent que 27% des importations et ce parce que nous exportons à des prix moindres que ceux avec lesquels nous avons importé » a-t-affirmé.
« 25 entreprises parmi les 47 qui opèrent dans le secteur de la friperie, exportent avec un prix à l'unité largement inférieur du prix d'achat, ceci coûte à l'Etat une perte en devises de 50 millions de dinars en plus des déchets évalués à 131 millions de dinars. Il faut savoir aussi que 15 entreprises de friperie exportent sans que l'argent ne retourne en Tunisie. La corruption gangrène ce secteur et le ministère des Finances se dit incapable de le contrôler » a-t-il souligné.
Le député d'Al Horra, Sahbi Ben Fredj, est lui aussi revenu sur la question, dans un post publié aujourd'hui sur les réseaux sociaux. Expliquant d'abord, que contrairement aux rumeurs, il ne s'agit pas d'interdire l'importation des vêtements usagés mais d'amender la loi 1992 et de re-réglementer le secteur, il a néanmoins tenu à clarifier certains autres points.
D'abord a précisé le député, la fripe ne menace en aucun cas l'industrie locale dans la mesure où cela s'adresse à une clientèle démunie et que son « interdiction » ne ferait que renforcer l'importation de produits chinois et turcs en Tunisie, « ceci s'est d'ailleurs vérifié avec le quota imposé sur les chaussures de friperie et qui n'a fait que faire exploser les chiffres d'importation de chaussures fabriqués en Chine ».
Ensuite, explique Sahbi Ben Fredj, il faut savoir que la moitié des produits de friperies présents sur les marchés est issue de la contrebande. En effet, la quantité légale est de 10 tonnes alors que le besoin est double, « ce qui constitue une manne d'or pour les contrebandiers ».
Aussi, ajoute le député, il y a aujourd'hui 500 grossistes en friperie qui amassent des fortunes sans payer d'impôts et 50.000 vendeurs de vêtements usagés sans matricule fiscal dont la plupart n'aspire qu'à régulariser sa situation.
M. Ben Fredj a enfin estimé, que l'Etat pourrait engranger des ressources fiscales à hauteur de 100 à 150 millions de dinars si la loi était amendée et notamment en augmentant le quota des importations, ce qui contribuera à limiter la contrebande.
Il a appelé le gouvernement à imposer un timbre fiscal aux vendeurs, détenteurs d'une patente, et aux grossistes avec un contrôle très rigoureux, expliquant qu'il est possible pour l'Etat de récupérer ses ressources perdues en y mettant de la volonté politique et en écoutant les experts.

La question du secteur de la friperie touche un très grand nombre de citoyens et d'ailleurs les réactions face au projet de loi annoncé par le ministère des Finances, ainsi qu'aux rumeurs qui en ont découlé n'ont pas tardé à venir. Le ministère du Commerce et de l'Industrie a d'ailleurs publié, cet après-midi, un communiqué dans lequel il dément les informations relayées par certains médias, sur l'interdiction de l'importation des vêtements d'occasion.

En plus d'avoir un pouvoir d'achat de plus en plus limité, le Tunisien ne souhaite pas être confronté au choix difficile de se saigner à blanc pour porter des vêtements importés d'Europe ou d'ailleurs, souvent d'ailleurs fabriqués en Tunisie, et vendus à des prix hors de portée du salarié moyen. Ou encore de s'habiller en local pas cher mais souvent de moindre qualité et de ne pouvoir se permettre en fin de compte que de la camelote chinoise, jetable certes mais achetée pour trois fois rien.

Quand on voit le nombre de boutiques « Made in China » qui fleurissent dans le pays, on ne peut que se poser des questions quant aux motivations et à la perspicacité du gouvernement. Ce n'est pas la première fois que l'on a l'impression qu'en tentant de trouver une solution à un problème, nos dirigeants en créent d'autres encore plus profonds.


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