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Enquête | Maladies transmissibles: Le retard de vaccination du cheptel menace la santé des Tunisiens !
Publié dans La Presse de Tunisie le 11 - 10 - 2020

Le retard accusé dans les campagnes de vaccination du cheptel, notamment contre les maladies transmissibles à l'homme, menace la santé des Tunisiens, d'autant plus que les commissariats régionaux au développement agricole (Crda) relevant du ministère de l'Agriculture refusent toujours de récupérer les vaccins déjà disponibles à la Pharmacie centrale et mener à bien et à terme ces campagnes de vaccination.
Anciennement appelée fièvre de Malte ou mélitococcie, la brucellose est une maladie transmise par les animaux due à des bactéries du genre brucella. L'homme peut être contaminé par la brucellose par voie cutanée, muqueuse, digestive ou aéroportée en ingérant des produits contaminés. La brucellose humaine est liée donc à celle du bétail domestique et aux produits laitiers crus provenant d'animaux infectés, les moyens de prévention ne sont autres que la vaccination du bétail. Aujourd'hui, ce vaccin pose problème en Tunisie, le retard de son application, ainsi que d'autres vaccins, pourrait même être à l'origine d'une menace à la santé publique, notamment dans ces circonstances sanitaires critiques.
La vaccination du cheptel contre cette maladie en Tunisie pose actuellement problème, son absence menace même la santé humaine. Le cri d'alerte a été lancé par la filière tunisienne du laboratoire international CZV Veterineria opérant dans le secteur de l'importation des vaccins destinés aux animaux. En effet, selon Leith Ben Khaled, directeur général de ladite structure, la vaccination du cheptel contre cette maladie enregistre de grands manquements, notamment au niveau des commissariats régionaux au développement agricole (Crda) relevant du ministère de l'Agriculture.
Au fait, le décret n° 2009-2200 du 14 juillet 2009, fixant la nomenclature des maladies animales réglementées et édictant les mesures générales applicables à ces maladies classe les différents types de brucellose parmi les maladies animales soumises à des règlements sanitaires vétérinaires et nécessitant une prévention spéciale, vu la rapidité de la contagion et les pertes économiques qui en découlent, en plus de sa transmissibilité à l'homme. Ainsi, la Tunisie s'est lancée depuis plusieurs années dans des campagnes nationales visant à prévenir ce genre de maladie qui touche notamment le cheptel, d'autant plus qu'il est fortement transmissible à l'homme, d'où la dangerosité de la situation dans ces conditions sanitaires déjà critiques. Ces programmes de vaccination passent en effet par des campagnes nationales que doit mener régulièrement le ministère de l'Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime à travers les Crda.
Sauf que selon les affirmations de Leith Ben Khaled, aujourd'hui la vaccination du cheptel contre ces maladies, dont notamment la brucellose, accuse un retard énorme mettant en danger la santé du cheptel, mais surtout celle de l'homme. Notre interlocuteur affirme dans ce sens que les Crda tardent à mener les campagnes de vaccination contre cette maladie et refusent de payer les doses de vaccin déjà importées par l'intermédiaire de la Pharmacie centrale à l'issue d'un appel d'offres remporté par son laboratoire en 2017. «La situation est telle que nous nous retrouvons dans une impasse. D'une part, ces Crda refusent de régler la situation de ces doses de vaccin et de mener les campagnes de vaccination, et d'autre part, la Pharmacie centrale nous oblige à rembourser les doses périmées», a-t-il expliqué.
Circulaire ignorée !
L'ancien ministre de l'Agriculture, Oussema Kheriji, avait publié une circulaire à laquelle nous avons eu accès, appelant notamment les Crda à mener à terme les campagnes nationales de prévention contre ces maladies transmissibles à l'homme. Vu les circonstances sanitaires critiques que connaît le pays, le ministère a fixé le 31 octobre comme date limite pour mener ces campagnes de vaccination contre ces différentes maladies. Cette même circulaire autorise un rallongement de deux semaines, du 1er au 15 novembre prochain, de ces délais pour mener à bien ces campagnes.
Sauf que selon des documents auxquels nous avons eu accès, 1.405.500 doses de différents vaccins ont été programmées pour l'année courante, alors que seulement 611.850 doses ont été réellement acquises par les Crda, soit 56% de doses qui n'ont pas été appliquées, causant des pertes énormes pour les différents laboratoires estimées à plus de 2,6 millions de dinars depuis 2017.
Pour ce qui est uniquement des vaccins contre la brucellose, le taux national de couverture en 2020 a atteint seulement 9%, trois mois avant la fin de l'année. Ce taux s'annule dans plusieurs gouvernorats tels que Tunis, Ariana, Jendouba, Tataouine, Mahdia, Sfax, etc. Ainsi, sur 129.400 doses de vaccin disponibles contre cette maladie, les Crda n'ont récupéré que 12.237 doses.
Ce constat est assez alarmant si on sait que selon les données du ministère de la Santé, la Tunisie enregistre des cas de plus en plus élevés de personnes touchées par la brucellose. En effet, en 2010 elles n'étaient que 371 cas, en 2019 on compte 1.022 personnes ayant contracté cette maladie provenant notamment du cheptel. Ce sont les gouvernorats de Gafsa et Kasserine qui constituent des foyers potentiels de contamination, où, entre 2016, 2017 et 2018, on recense annuellement et en moyenne plus de 500 cas par gouvernorat. D'ailleurs, selon la Direction des soins de santé de base, le traitement d'un seul sujet infecté coûte à l'Etat tunisien environ 3 mille dinars au vu de la dangerosité d'une telle maladie. En 2018, la Tunisie a dépensé trois millions de dinars dans le cadre des soins fournis aux personnes contaminées.
L'Utap s'inquiète
Pour le directeur de l'Unité de production animale à l'Union tunisienne de l'agriculture et de la pêche (Utap), Mnawar Sghiri, la situation de la vaccination du cheptel pose d'énormes problèmes d'ordre structurel en Tunisie. «Alors que tout le cheptel doit être protégé contre ces maladies transmissibles à l'homme, nous nous trouvons avec des taux de vaccination inférieurs à 10%», s'inquiète-t-il, d'autant plus que les 6,5 millions de têtes d'ovin échappent à tous les cercles de contrôle. «Face à l'absence de tout système de numérisation pour le recensement et la classification du cheptel national et au vu des forts risques de contrebande avec les pays voisins, les risques de retard ou surtout d'absence de vaccination du cheptel menacent les ressources nationales mais aussi la santé des Tunisiens», ajoute-t-il, dressant une situation inquiétante du contrôle du cheptel d'autant plus qu'il est confié par l'Etat au secteur privé et surtout si on rappelle les lourds mécanismes de contrôle assurés par les services vétérinaires du ministère.
Concernant les vaccins contre la brucellose déjà disponibles à la Pharmacie centrale, Mnawar Sghiri s'interroge sur le sort de ces grandes quantités programmées par le ministère de l'Agriculture et qui n'ont pas été récupérées par les Crda. «Pourquoi a-t-on programmé l'importation de ces quantités alors qu'on peine à assurer les fonds pour les récupérer ?», s'est-il demandé.
La réponse nous parvient de la Pharmacie centrale. En effet, une source auprès de cette structure relevant du ministère de la Santé, qui monopolise les opérations d'importation des vaccins en Tunisie, nous explique, sous le couvert de l'anonymat, que la majorité des Crda peinent toujours à décaisser les fonds nécessaires pour mener à bien ces campagnes de vaccination. Nous apprenons dans ce sens que sur les 24 gouvernorats, seulement sept Crda ont récupéré les différents lots de vaccin et ont payé régulièrement leur dû auprès de la PCT.
Sauf que, selon un autre document auquel nous avons eu accès, ce sont les Crda, en coordination avec le ministère de l'Agriculture et celui de la Santé, qui ont programmé ces lots de vaccination et que les budgets annuels ont été alloués à cet effet, ce qui n'explique pas ce retard accusé au niveau de la récupération de ces vaccins indispensables pour assurer la protection du cheptel mais aussi de la santé humaine, au vu des risques de maladies transmissibles.
D'ailleurs, des responsables de laboratoires exportateurs installés en Tunisie soupçonnent ces structures d'avoir dilapidé l'argent consacré à la récupération des vaccins dans le cadre des campagnes de vaccination nationales.
Au fait, les Crda sont toujours soumis au décret n° 89-832 du 29 juin 1989 fixant l'organisation administrative et financière et les modalités de fonctionnement des commissariats régionaux au développement agricole. Ce cadre légal accorde une certaine indépendance financière à ces structures qui sont appelées annuellement à élaborer un projet de budget qu'elles soumettent au ministre de l'Agriculture. Ce budget est réparti en deux titres : budget de fonctionnement et budget d'équipement qui porte notamment sur l'acquisition de vaccins, de pesticides et d'autres produits et matériaux.
Sauf que le contrôle financier de ces Crda accuse certains manquements dans la mesure où seul le contrôleur des dépenses publiques — il est aussi membre du conseil de cette structure — se charge du contrôle de leurs dépenses. Cette situation donne une indépendance financière aux Crda qui ne sont pas soumis au contrôle du ministère de l'Agriculture, d'où le refus de l'exécution de certaines circulaires portant notamment sur les campagnes de vaccination.
Silence radio
Nous avons dans le cadre de cette enquête essayé de contacter le ministère de l'Agriculture pour revenir sur les données que nous avons recueillies, mais toutes les portes étaient fermées. Malgré nos maintes tentatives pour entrer en contact avec les responsables de ce ministère, silence radio, aucun responsable n'a voulu répondre à nos questions dont notamment ceux du département des services vétérinaires. Nous avons également essayé de contacter plusieurs Crda qui ont tous décliné nos requêtes et nous ont reconduits vers le ministère de l'Agriculture.
En conclusion, nous estimons que le retard accusé dans les campagnes de vaccination du cheptel, notamment contre les maladies transmissibles à l'homme, menace la santé des Tunisiens, d'autant plus que les Crda refusent toujours de récupérer les vaccins déjà disponibles à la Pharmacie centrale et mener à bien et à terme ces campagnes de vaccination.


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