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La passion à mains nues
Entretien Du lundi: Habiba Jendoubi, marionnettiste
Publié dans La Presse de Tunisie le 05 - 06 - 2017

Il lui a suffi de toucher une fois à la marionnette pour qu'elle ne puisse plus se passer d'elle. La voilà aujourd'hui reconnue à l'échelle mondiale et conseillère internationale au sein de l'Unima (Union internationale de la marionnette). En constant équilibre, Habiba sait jusqu'où ne pas aller trop loin pour ne pas chuter dans la médiocrité. Entretien avec une de ces femmes artistes amenées souvent à regarder la vie en face et à prendre leurs responsabilités.
Vous êtes marionnettiste, un métier si rare. Comment avez-vous commencé ?
Je suis marionnettiste et rien d'autre que ça. Et si j'ai créé la compagnie «Domia» que je gère moi-même depuis 1993, c'est pour pouvoir pratiquer mon métier et produire. Mais mes débuts remontent au mois de mai 1976. Je suis tombée sur une annonce dans le journal Essabeh, (quotidien en langue arabe), qui dit que le ministère de la Culture veut recruter de jeunes talents en matière de dessin, d'écriture, de sculpture, de théâtre...bref, j'ai répondu à l'annonce et je suis allée au 5, rue Zarkoun où il y avait le théâtre des marionnettes....
En quoi est-ce important de préciser l'adresse ?
C'est important, parce qu'à l'époque, cette rue avait une mauvaise réputation. Elle se situe à proximité d'une maison close. D'ailleurs, j'y suis allée en cachette, contre le gré de ma mère.
Quel âge aviez-vous ?
Je n'avais que 19 ans.
Et qui dirigeait ce théâtre à l'époque ?
Feu Rached Manaï. C'est lui que j'ai rencontré en premier. Il était le directeur de la compagnie et il avait fait une formation très solide de marionnettiste à l'académie de Prague. Il y avait Moncef Belhaj Yahia aussi, un ressortissant de la même école. Rached était content de voir une fille si jeune s'intéresser à la marionnette. Il m'a tout de suite parlé du spectacle qu'il était en train de préparer. En sortant du théâtre, je me suis sentie déjà membre de la compagnie.
Et qu'en était-il de vos études ?
Je préparais mon bac. Je devais concilier entre le travail au théâtre et mes révisions. Rached faisait preuve de flexibilité à mon égard. J'ai donc commencé par apprendre à fabriquer les marionnettes.
Quel était le projet ?
Une pièce intitulée «La mère ou la création du monde», le texte était écrit par Samir Ayadi, la dramaturgie était signée par Rached et Laâbiba Cherif, et les marionnettes ont été conçues par Nacer Khémir que vous connaissez en tant que cinéaste. Habib Azouz, aujourd'hui photographe, et Mohsen Raiess, décorateur au cinéma, faisaient également partie de la troupe «Théâtre de marionnettes de Tunis». Mais ces derniers ont abandonné la marionnette lorsque Rached Manaï a quitté la troupe.
Le spectacle a quand même
fini par se faire, non ?
Absolument. Nous avons même fait une belle tournée dans les festivals de l'été 96.
Quel a été le feed back du public ?
Nous avons été très critiqués par les professionnels du théâtre et la presse.
Pourquoi ?
Je ne m'en souviens pas tellement, mais on disait que les marionnettes étaient trop grandes et que ce n'est pas bon de mettre en scène un corbeau qui se suicide dans une pièce destinée aux enfants ... On a dû réécrire la pièce.
Vous gardez quand même de très bons souvenirs de ce spectacle, n'est-ce pas ?
Oh oui ! C'était un plaisir de travailler avec Rached, et ces experts qu'il nous a ramenés de Tchécoslovaquie tels que Nevena et un autre dont j'ai oublié le nom, et qui nous a appris à manipuler la marionnette. Ce dernier était très étonné de voir que j'étais douée, alors que je n'avais jamais touché une marionnette auparavant.
Et comment s'est passée la reprise du spectacle ?
Pendant la saison hivernale, nous avons fait un tabac dans les internats et les foyers pour étudiants. C'était un genre nouveau pour eux, à l'époque. La deuxième pièce que nous avons réalisée en 1979 s'appelait «Nemroud», une grande production, avec des marionnettes géantes. Celle-ci a été carrément censurée.
Quelle poisse ! Et pourquoi donc ?
La pièce parlait d'un roi qui avait mal à la tête, et à qui on a conseillé de se faire fabriquer une tête en or...Vous savez comment fonctionne la commission de censure...Mais je continue quand même à croire que c'était un coup monté pour virer Rached de la compagnie. D'ailleurs, ils ont eu gain de cause, on lui en a fait tellement voir qu'il a fini par démissionner.
Et vous ? Quelle a été votre réaction ?
J'ai démissionné moi aussi. Sans Rached, le travail n'avait plus de sens... il était si compétent, si passionné, si moderne dans sa façon de voir le monde... Bref, cet homme avait un projet.
Qu'avez-vous fait par la suite ?
Je suis partie en France, pour apprendre encore plus l'art de la marionnette. J'y ai passé 9 mois. Mais j'étais un peu déçue. Les Français n'étaient pas trop à la page par rapport aux Tchèques. Ils ne m'ont rien appris plus que je ne sais déjà. Ce qui m'a d'ailleurs poussé à réfléchir et à me demander si je dois continuer à travailler dans ce domaine malgré l'absence de mon maître, Rached.
Finalement, j'ai décidé d'aller en Bulgarie pour le «Dauphin d'or», un grand festival de marionnettes à Varna. Après, j'ai visité l'école spécialisée à Sofia. Depuis, je suis retournée plusieurs fois dans cette ville pour des stages et des ateliers avec de grands maîtres marionnettistes.
Ensuite, et précisément en 1984, j'ai intégré le Théâtre national tunisien sous la direction de feu Moncef Souissi. J'ai réalisé «Sonia et le vieux lion» d'après Evan Esterkov, un grand écrivain spécialisé dans les marionnettes ; et en 1986 j'ai mis en scène : «Où vas-tu mon petit cheval ?», écrite par l'auteur de pièces de marionnettes bulgare, Rada Moskova.
Quand est-ce que vous avez quitté le TNT ?
Quand Mohamed Driss, nommé directeur, m'avait dit : «Je dois d'abord m'occuper des grands avant de m'occuper des petits»...
D'accord. Et c'est là que vous avez créé votre compagnie ?
Avant de créer Domia Production, j'ai d'abord travaillé en free lance, à la maison de la culture Ibn-Rachiq, à la MC Ibn-Khaldoun et à la télévision dans des programmes pour enfants...
Votre vie a dû changer après «Domia», n'est-ce pas?
En effet. Je me suis sentie beaucoup mieux et dans mon élément. Toutes mes productions et mes mises en scène ont participé à des festivals internationaux spécialisés. J'ai été primée plusieurs fois...
Etes-vous soutenue par le ministère de la Culture ?
De temps en temps. Mais jamais le ministère ne m'a offert une participation dans un festival. J'ai toujours compté sur mon propre carnet d'adresses et la qualité de mes pièces.
Etes-vous toujours à la page de ce qui se fait dans le monde ?
Tout à fait. L'art de la marionnette évolue comme toutes les autres formes artistiques. Aujourd'hui, on ne confectionne plus des marionnettes dans des ateliers, c'est la matière que l'on manipule sur scène. D'ailleurs ma démarche personnelle a beaucoup évolué. Je fais désormais de la manipulation à mains nues.
C'est-à-dire ?
C'est-à-dire que le spectateur voit le manipulateur. Et dans d'autres cas, le corps du manipulateur devient castelet, ou remplace le castelet...
Dans «Glaise», création 2015, j'ai choisi de manipuler l'argile. Cette pièce a été très sollicitée par les festivals internationaux. Elle a été en Boulogne -sur -mer (France), à Lodz en Pologne où elle a obtenu un prix. Et en janvier 2017, elle a participé à la Rencontre du Théâtre Arabe à Hanover (Allemagne). En juillet prochain, deux de mes pièces seront les invitées d'honneur du festival international de Rabat (Maroc), «L'ogre et les sept filles» production 2016 et «Glaise». Je vais également diriger un atelier dans le cadre de la même manifestation. «Glaise» a été également sélectionnée au programme In du Festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville-Mézières qui se tiendra au mois de septembre 2017. C'est le «Cannes» ou le festival d'Avignon des marionnettistes. On s'y produira 4 fois. En novembre, «Glaise» sera à Palerme (Italie) pour 5 autres représentations.
En voilà de belles tournées. Que faites-vous de votre casquette d'enseignante ?
J'ai enseigné l'art de la marionnette à l'Isad (Institut supérieur d'art dramatique) de 2006 à 2012. Il y a eu 3 promotions, puis la section a été annulée.
C'est dommage, non ?
En effet, mais ils ont réintégré la section dans le programme des études. Cette année, il y aura une première promotion. Mais moi je n'enseigne plus. J'estime que j'ai déjà transmis un savoir-faire et une approche personnelle des arts de la marionnette. Je veux passer à autre chose.
Quoi par exemple ?
J'ai déjà écrit un livre.
Ah bon ?! A propos de quoi ?
Des marionnettes, bien entendu.
Et c'est quoi le titre ?
«Les marionnettes en Tunisie, la mémoire et la trace». Un livre trilingue (arabe, français et anglais) de 100 pages. Je l'ai présenté le 8 mars 2017 au musée international des marionnettes à Palerme.
On entend très peu parler de vous et de ce que vous faites. Pourquoi ?
Je n'aime pas trop les feux des projecteurs. Je travaille et je rentre chez moi, comme on dit. N'empêche que je suis fidèle à certains journalistes qui croient en ce que je fais. Cela dit, les arts de la marionnette sont marginalisés par rapport à d'autres.
Que pensez-vous du Centre des arts de la marionnette de Tunis ?
Le centre demeure assez timide dans sa manière d'aborder le genre. Je dirais même archaïque.
Quelle est, d'après vous, la situation de cet art en Tunisie ?
Je pense qu'elle est très fragile. Les jeunes ressortissants sont en train de chômer. Et le domaine est gelé. Pas de recherches, ni réflexions et aucune nouvelle vision en accord avec ce qui se passe par ailleurs dans le monde. Et puis, les commissions d'aide à la production ne sont pas spécialisées en matière de marionnettes.
Que faire alors ?
Les marionnettistes doivent s'unir et être solidaires. Pourquoi ne pas relancer ce vieux projet : un centre à l'instar de celui de l'Unima (Union internationale de la marionnette) qui encouragerait la recherche et la réflexion, sensibiliserait les jeunes à faire d'autres disciplines et à s'associer à d'autres corps de marionnettes.
Interview conduite par


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