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«La loi actuelle ne protège pas suffisamment les enfants»
Entretien avec le Dr Moëz Chérif, Président de l'Association Tunisienne des Droits de l'Enfant (ATDDE)
Publié dans La Presse de Tunisie le 21 - 02 - 2018

Ce qui vient de se passer récemment dans un centre spécialisé pour enfants autistes soulève, encore une fois, la question de la protection des enfants contre les différentes formes d'abus auxquels ils peuvent être exposés. Président de l'Association tunisienne de défense des droits de l'enfant, le Dr Moëz Chérif a condamné vivement les agressions dont ont été victimes les enfants pris en charge dans cet espace.
Pédophilie, torture, violence et agression à l'égard des enfants sont des phénomènes qui sont en train de prendre de l'ampleur. Quelles en sont les causes ?
Le secteur de la petite enfance est mal géré par l'Etat. Les jardins d'enfants et les crèches sont régis par le ministère de la Femme, de la Famille et de l'Enfance. Or, il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. Il y a un problème d'accessibilité et d'équité pour accéder à l'école. Bien que des classes préscolaires préparatoires aient été aménagées dans pratiquement toutes les écoles primaires de la République, le problème d'équité se pose encore avec acuité.
Il y a lieu de souligner, par ailleurs, que les instituts spécialisés relevant du ministère des Affaires sociales n'ont pas du tout un système de contrôle coordonné.
Qui plus est, selon la loi, la médecine scolaire a l'obligation de contrôler la santé des enfants. Cette année, un tiers des institutions éducatives n'a pas été visité par la médecine scolaire. On a, alors, une offre en deçà avec une demande trop importante. C'est une porte ouverte à tous les abus. Les parents sont contraints et forcés de placer les enfants où ils peuvent. Et on constate
une prolifération d'institutions qui ne respectent pas les lois. Certains parents avaient déjà senti le danger et retiré leurs enfants de l'établissement en question.
Pensez-vous que la loi protège suffisamment les enfants en Tunisie ?
Non, la loi actuelle ne protège pas suffisamment les enfants. Une nouvelle loi qui réglemente les jardins et les crèches a été votée, mais le projet n'était pas à la hauteur de nos attentes. Nous avons pris contact avec la Commission des affaires sociales et déposé toutes nos doléances et propositions. Nous avons demandé aux députés de respecter la Constitution et les conventions internationales.
Comment renforcer davantage les outils et les mécanismes de protection de l'enfance en Tunisie ?
Avec le ministère de la Famille, nous avons élaboré la «politique intégrée de protection de l'enfance» : une politique d'Etat pour une meilleure protection des enfants. Le projet attend toujours de passer en Conseil des ministres, ce qui illustre bien ici le manque de volonté politique.
Que faut-il faire pour éviter que d'autres agressions de ce genre surviennent à l'avenir ?
Au-delà du cadre légal, c'est la mise en œuvre de moyens. La Tunisie souffre d'un manque de moyens humains et financiers.
Après la promulgation de la Constitution, nous avons demandé une instance indépendante qui veillerait à l'application de la loi. Malheureusement, cela nous a été refusé. Nous avons recours, aujourd'hui, à l'Instance indépendante pour le respect des droits humains, mais elle n'est toujours pas mise en place. Nous sommes dans une phase transitionnelle, certaines instances prévues par la Constitution n'ont pas encore été mises en œuvre. Nous avons demandé à ce qu'il y ait un représentant dans le comité qui vieille à la protection de l'enfance et qu'il bénéficie d'une liberté d'action pour pouvoir intervenir. Les problèmes liés à l'enfance interviennent toujours dans l'urgence, et on ne peut pas attendre que le défenseur du droit de l'enfant se manifeste avant d'avoir eu l'aval de tout le conseil.
Quelle est la position de la société civile sur ce qui s'est passé dans le centre pour enfants autistes ?
La condamnation est unanime, mais c'est très facile de condamner ponctuellement sans qu'il y ait une action après sur le long terme. C'est une question de culture et de société. On continue de considérer l'enfant comme objet de droit et non comme sujet de droit.


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