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La force des mots contre la force des poings!
OPINIONS - Multipartisme :
Publié dans La Presse de Tunisie le 14 - 03 - 2011


Par Ridha BOURKHIS *
Depuis la miraculeuse Révolution du 14 janvier 2011 qui a fait déchoir de son absolutisme archaïque un dictateur des plus sectaires et des plus violents, nous assistons en Tunisie à une prolifération de partis politiques qui naissent tous les jours ou qui renaissent de leurs cendres avec des hommes et des femmes braves qui pansent aujourd'hui les blessures ouvertes dans leur chair ou leurs mémoires par la dictature les ayant longtemps bâillonnés, ayant longtemps pris en chasse leur tribune, longtemps calomniés, en manipulant le sordide et l'infâme, et longtemps brutalisés et même emprisonnés et torturés! Il y a sûrement dans leur réapparition sur la scène politique une justice de l'histoire qui rattrape toujours les tyrans, comme il y a une victoire sur la tyrannie dans ce droit, maintenant acquis, de constituer son parti et de défendre sa différence politique et son projet de société.
Seulement cette rapide multiplication en abondance des formations politiques qui atteindraient d'ici les élections des membres de l'Assemblée constituante, prévue normalement pour le 24 juillet prochain, le nombre de 60 partis différents ou peut-être plus, pourrait inquiéter un peu les uns ou les autres :  il y aurait, naturellement, en premier, les éternels nostalgiques du monopartisme anachronique qui, en désespoir de cause, soutiendraient tout de même que ce multipartisme serait, par essence, néfaste à la stabilité de notre pays et à l'unité de son peuple. Là, on se tromperait lourdement si l'on pensait que ces nostalgiques ne sortiraient que du défunt RCD ou de l'ancien parti du Destour. D'autres également, campant à gauche comme à droite et, logiquement, enclins au totalitarisme, pourraient aussi être  secrètement  inquiétés par cette pluralité qui rompt avec la vision unique, avec le chef unique —omnipotent, omniscient, omniprésent, tout à fait à l'image de Dieu— et avec,  par conséquent, le discours unique.
Outre ces nostalgiques de l'unicité et de l'unique, il y en aurait aussi qui trouveraient dans cette pluralité politique permettant à la différence d'exister pleinement et de s'exprimer un facteur objectif d'atomisation des forces politiques, de déchirement idéologique, mais aussi de violence et de terreur. Ceux-là n'auraient peut-être pas nécessairement tort, quand les dirigeants et militants des partis, ou de certains partis, descendraient dans l'arène politique avec uniquement la fâcheuse conviction que la vérité est unique et qu'ils seraient les seuls à la détenir. Culte du Moi primaire,  aveugle fanatisme et insoutenable dédain pour l'Autre seraient à l'origine de cette conviction et pourraient en effet conduire à la violence et à la barbarie, au mépris de toute bonne entreprise collective de démocratie.
La rhétorique pour se libérer de la violence
Toutefois, bien mieux que la violence, il y a la tolérance, difficile certes et à laquelle beaucoup parmi nous ne sont, hélas ! ni habitués ni préparés, mais qui est la condition sine qua non de la démocratie, son fondement même.
Il y a aussi, bien sûr, pour incarner dans le langage politique cette précieuse tolérance, la rhétorique. Oui, la rhétorique (rêtorikê ou rhetorica)), c'est-à-dire simplement, pour la définir avec les mots de son fondateur Aristote, «l'art de persuader par le discours». Car c'est un art, une très vieille science du langage, un outil fabuleux qui «libère l'homme de la violence», comme l'écrit, dans ses Questions de rhétorique,  le rhétoricien de notoriété Michel Meyer qui ajoute à juste raison qu'«argumenter, c'est avoir choisi le discours contre la force, même si c'est pour séduire ou manœuvrer pour faire agir».
Née dans l'Antiquité grecque, la rhétorique fut, non pas le produit du totalitarisme, mais plutôt le fruit de la démocratie athénienne qui institua le droit à la libre expression pour les citoyens libres. En tant que  libre exercice public de la parole présupposant le libre exercice du jugement et la possibilité pour l'auditoire de contredire l'orateur ou, au contraire, de lui donner son assentiment sans y être astreint par des moyens coercitifs ou violents, la rhétorique a été le pur produit de la Cité libre (la polis) où, précise la praticienne du discours Ruth Amossy, «les décisions publiques appelaient un débat, permettaient la bonne marche de la justice à travers le maniement de la controverse et le bon fonctionnement de la démocratie à travers la pratique de la parole publique».
Et même si quelquefois, pour remporter l'adhésion de son auditoire, l'orateur, militant ou dirigeant de son parti, procède à quelque manipulation des esprits, ses interlocuteurs demeurent libres d'accepter ou de refuser les affirmations ou conclusions que son discours établit, et continuent, pour peu qu'ils réfléchissent, à jouir de leur liberté de choix..
C'est dans les périodes de liberté et de tolérance, comme par exemple pendant la démocratie athénienne, que la rhétorique politique s'épanouit et porte ses fruits.
Quand la parole est étouffée, quand le libre débat public fait défaut, la rhétorique  se perd et cesse d'être un discours horizontal, réversible et dialogique, pour se réduire à un vulgaire instrument démagogique de propagande idéologique et d'embrigadement. Celle-là, pour Aristote, ne serait pas la rhétorique, la bonne, la pure, la plus authentique, «la seule digne d'un honnête homme», comme la présente Georges  Molinié, et qui est «forcément une vertu»  (Ibid) ; celle qui fait corps avec la démocratie et qui se veut morale, antidémagogique, mais surtout un substitut de la force brute, de la violence et de la guerre. Elle est somme toute une alternative civilisée à la barbarie et à la brutalité des brigands et des vandales.
La légitime volonté de vaincre, de convaincre
Mettant en valeur les qualités de cet art de persuader par la parole qui prémunit les citoyens,  les partis et les nations contre toute violence, Michel Meyer observe encore que «les hommes sont de plus en plus nombreux. Ils sont aussi de plus en plus divisés. Ils se font souvent la guerre pour résoudre leurs problèmes. Mais ils peuvent aussi en parler pour négocier et discuter de ce qui les oppose. C'est à ce moment-là qu'ils ont le plus besoin de rhétorique». C'est-à-dire de ce libre discours motivé certes par la volonté de vaincre l'adversaire, de le convaincre du contraire de ce qu'il pense lui-même ou d'ouvrir simplement une brèche dans son système de penser, mais où cette volonté, toute légitime et jamais immorale —comme la jugeait Platon qui a pourtant usé et abusé de rhétorique— répugne à la violence physique, même si l'orateur politique, dans sa véhémence persuasive, dans ses attaques ou dans sa passion apologétique ou propagandiste, met à contribution d'habitude tout un dispositif langagier et figural au caractère guerrier qui n'est pas sans beaucoup révéler le modèle de la bataille sur lequel est construit la parole rhétorique, le discours de persuasion. A ce propos, l'éminente chercheure en matière de langage, Joëlle Gardes Tamine, rappelle des métaphores radicales souvent mobilisées dans le discours et son commentaire et qui témoignent du fait que «dès l'origine la parole dans son usage rhétorique n'est qu'un substitut de la violence physique : à la force des poings se substitue la force des mots».
Parmi ces tournures métaphoriques qu'on trouverait bien aussi dans les discours de nos orateurs arabes, elle cite «lutte verbale», «bataille d'arguments», «combat de mots», «polémique» (du grec «polemos» voulant dire «guerre), «joute oratoire» («joute» de «jouter» signifiant «combattre de près, à cheval, avec des lances), «agônes» (désignant «débats d'idées» et ayant en grec le sens de «combat») ou encore «arguments frappants» (où «frappants» rappelle «la force de frappe» militaire).
Pour abonder dans le sens de tous ces rhétoriciens positifs et insister davantage sur cette idée de lumière selon laquelle la rhétorique permet à l'homme politique d'obtenir par le discours persuasif —construit sur des arguments solides et mettant en œuvre cet art de l'éloquence aux effets dévastateurs—  un résultat autrement mieux que celui obtenu par la violence à laquelle il renonce par civisme et par respect de l'Autre, citons enfin ce propos de Chaïm Perelman et de Lina Olbrechts Tyteca extrait de leur célèbre ouvrage Traité de l'argumentation. La nouvelle rhétorique : «L'usage de l'argumentation implique que l'on a renoncé à recourir uniquement à la force, que l'on attache du prix à l'adhésion de l'interlocuteur, obtenue à l'aide d'une persuasion raisonnée, qu'on ne le traite pas comme un objet, mais que l'on fait appel à sa liberté de jugement» 
Alors en s'engageant dans leur nouvelle bataille politique, que tous les partis tunisiens, anciens et nouveaux, de quelque idéologie qu'ils se réclament, affûtent leur arme rhétorique, qui pour certains pourrait se révéler décisive, voire miraculeuse; mais qu'ils mettent, en même temps, un point d'honneur à respecter leurs interlocuteurs et partenaires qui ne seront ni des objets ni des soldats dociles. Et il n' y aurait, à notre humble avis, de meilleure preuve de ce respect que leur permanente résistance à la satanique tentation de la violence physique, mais aussi verbale qui, en l'absence de cet inégalable art de plaire et de persuader par le discours performant, pacifique et noble, tirerait sa force calamiteuse des basses calomnies –grande spécialité des comploteurs du régime de l'ancien dictateur !— et des mesquineries des petites gens.
Que les mots soient plus forts et plus beaux que le démon de l'intolérance qui habite encore notre inconscient collectif sans doute gravement  marqué par de longs siècles de despotisme et d'arbitraire !
* (Maître de conférences)


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