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Les perdants tirent les leçons
Elections du 23 octobre
Publié dans La Presse de Tunisie le 20 - 11 - 2011

Dans deux jours, cela fera un mois, jour pour jour, que la Tunisie a connu un scrutin historique, un temps sans doute insuffisant pour prendre le recul nécessaire et dresser une évaluation exhaustive, mais assez confortable pour tirer des leçons, notamment par les acteurs actifs qui ont vécu cette expérience inédite de l'intérieur. Hier à la faculté des Sciences juridiques de l'Ariana, c'étaient principalement les «perdants» qui s'exprimaient dans un contexte qui se veut scientifique, une conférence organisée par l'Association tunisienne d'études politiques (Atep), née en février 2011.
Dans deux jours, cela fera un mois, jour pour jour, que la Tunisie a connu un scrutin historique, un temps sans doute insuffisant pour prendre le recul nécessaire et dresser une évaluation exhaustive, mais assez confortable pour tirer des leçons, notamment par les acteurs actifs qui ont vécu cette expérience inédite de l'intérieur. Hier à la faculté des Sciences juridiques de l'Ariana, c'étaient principalement les «perdants» qui s'exprimaient dans un contexte qui se veut scientifique, une conférence organisée par l'Association tunisienne d'études politiques (Atep), née en février 2011. Et indépendamment des enseignements pragmatiques tirés de cette élection, la conférence a marqué un début de tournant dans le débat public post-révolutionnaire, dominé jusqu'ici et dans une certaine mesure par des polémiques relativement secondaires à l'esprit de la révolution, entre autres la laïcité, le califat, la polygamie, Persepolis, le Code du statut personnel, etc.
«Le peuple tunisien s'intéresse peu à la Constitution», constate M. Fadhel Moussa, candidat élu à la Constituante, mais dont le parti , le Pôle démocratique progressiste, n'a gagné que quatre sièges parmi les 217. Il explique que «cela ne signifie pas que la Constitution n'est pas importante pour les Tunisiens, mais d'après les meetings que nous avons organisés lors de la campagne électorale et suite aux discussions que nous avons eues à l'intérieur du pays et dans les quartiers populaires, nous avons compris que pour les 25% des Tunisiens vivant sous le seuil de pauvreté et pour les 1,2 million d'analphabètes, des questions comme l'égalité des sexes dans l'héritage ou la modernité que nous leur proposons sont peu importantes et provoquent même des réactions que nous n'attendions pas, confirmant d'une certaine manière leur perception de la gauche... »
Les vrais problèmes négligés
Justement, alors que la pauvreté, le chômage, les injustices et la pourriture de l'ancien système étaient les principales raisons ayant animé le soulèvement qu'a connu le pays, ce sont plutôt des questions d'ordre purement politique qui ont attisé les tensions dans l'espace public, sans s'attaquer jusqu'ici aux vrais problèmes : le taux de chômage continue d'augmenter, l'argent pillé n'est pas encore rapatrié, l'inflation est en hausse et le peuple n'a concrètement encore rien gagné de sa révolution, à l'exception de certaines mesures urgentes, loin d'apporter des solutions durables.
Et même s'il est vrai que les Tunisiens ont tourné la page de la dictature et entamé une ère démocratique, grâce au scrutin du 23 octobre, « le vote ne semble pas être un vote pour la démocratie politique, encore inaccessible aux pauvres. C'est plutôt un appel au secours des pauvres contre la bourgeoisie du Grand-Tunis et du Grand-Sahel », souligne M. Hatem M'rad, professeur de sciences politiques et président de l'Atep, expliquant le vote qui a eu lieu comme étant celui des pauvres ayant donné leur confiance aux ennemis les plus en vue de Ben Ali.
Le professeur désigne par ces propos le parti Ennahdha qui a remporté 89 sièges sur les 217 de la Constituante, précisant que c'est un résultat surdimensionné par rapport aux sondages qui lui donnaient uniquement des estimations entre 25 et 30% des suffrages.
Comment gagner un scrutin?
«Nous pouvons considérer après cette élection que les tendances progressistes font partie des minorités en Tunisie. Le Pôle a été récemment constitué. Ce n'est qu'au mois d'août que nous nous sommes installés au Cap-Bon. Il y a eu de l'improvisation. Il y a eu aussi le manque d'expérience et d'effectif, etc.». Ce sont là quelques insuffisances relevées par Mme Jihen Limam, tête de liste du Pôle démocratique progressiste à Nabeul I, qui essayait d'analyser les raisons de la perte de son parti dans sa circonscription, précisant que plusieurs citoyens qui ne connaissaient pas sa coalition, essayaient de la découvrir en posant des questions du genre qui est votre président? Mme Limam insiste sur l'importance du leadership d'un parti qui permet d'identifier et de placer le candidat dans une grille déterminée. «Or le président du parti n'est pas venu dans notre circonscription...», rappelle-t-elle.
Dans cet ordre d'idées, M. Fadhel Moussa constate que «quel que soit le candidat désigné comme tête de liste d'un parti comme Ennahdha, il est certain de gagner. Pourquoi? Parce que la structure est importante, parce que l'organisation est importante. Les qualités des candidats, les soins apportés aux discours, l'utilisation des médias, sont également importants, mais viennent après... ». Le député observe que son parti n'a gagné que dans le Grand-Tunis et un siège en France. Il en conclut que « pour gagner l'élection, il faut aussi de la mobilisation en temps opportun pour pouvoir avoir le dernier mot. Ennahdha est présente sur tout le territoire, elle a des militants partout et est présente partout, dans les institutions, parmi les observateurs, leur discours était prêt. C'est ce qui explique pourquoi Ennahdha a gagné et pourquoi nous avons perdu, pourtant nous étions une coalition ».
La participation dans le cadre d'une coalition a été évoquée lors de cette conférence en tant qu'élément de force en mesure de faire contrepoids à un parti puissant. C'est pourquoi d'ailleurs les listes indépendantes n'ont pas été performantes. A cela s'ajoute le phénomène d'éparpillement des voix dû au nombre élevé de listes candidates. «A l'Ariana par exemple, il y a eu 95 listes », note Fadhel Moussa, professeur universitaire spécialisé dans le droit constitutionnel. «Nous avons fait du porte à porte, mais nous avons sauté des quartiers en entier, faute de moyens. En fin de compte, nous n'avons obtenu, relativement, que peu de voix», précise-t-il.
Quatre surprises
Les listes indépendantes ont obtenu très peu de voix à l'exception de la Pétition populaire (Aridha Chaâbiya) qui a gagné des sièges dans toutes les circonscriptions et est parvenue même à devancer Ennahdha à Sidi Bouzid. Pourtant, elle a été absente lors de la campagne électorale de l'avis de plusieurs observateurs qui affirment que cela ne peut être que le fruit d'une organisation solide des structures du RCD dissous.
Ce fut en tout cas l'une des surprises de ce scrutin.
Ennahdha est surdimensionnée, le Congrès pour la République a fait une percée inattendue, la Pétition populaire a brusquement émergé et le Parti démocratique progressiste a connu subitement un déclin. Ce sont les quatre surprises, énumérées par M. Hatem Mrad qui se référait aux sondages préélectoraux donnant une dimension moins importante à Ennahdha, plaçant le PDP en seconde position et ne donnant aucune importance à El Aridha. L'universitaire reconnaît pourtant que les sondages en Tunisie ne sont pas encore au même degré de technicité et de professionnalisme que ceux menés en Europe par des instituts d'envergure. Il reconnaît aussi que le régime électoral choisi, proportionnel avec prise en compte des grands restes, était plutôt favorable aux petites formations politiques. Il décortique : « Si le mode électoral était majoritaire par exemple, Ennahdha aurait remporté 209 sièges, donc partout, sauf à Sidi Bouzid. Si le système électoral était majoritaire à deux tours (...) Ennahdha obtiendrait la majorité et la deuxième tendance constituée de plusieurs partis forcément n'aura que 51 sièges. Le système électoral choisi était donc le moins mauvais pour la démocratie dans cette étape...»
Le professeur universitaire montre aussi que le décompte sur la base du nombre de voix obtenues est également au profit du premier gagnant. Les autres formations ont obtenu des représentations à l'Assemblée constituante grâce au principe des grands restes.
En ce qui concerne le CPR, qui arrive en seconde position dans 14 circonscriptions, M. Mrad explique que ce parti est le plus lié stratégiquement à Ennahdha, en ce qu'il est intransigeant avec l'ancien régime. Cela lui a servi dans sa campagne pour obtenir 29 sièges à la Constituante. Cependant, ce parti est attaché à sa philosophie laïque et aux principes des droits de l'Homme bien qu'il défende sa vocation arabo-musulmane. La question qui se posera en cas de coalition avec Ennahdha, c'est dans quelle mesure ces deux formations pourraient aller dans la logique de compromis pour monter une formation gouvernementale réussie?
Enfin, en ce qui concerne le PDP, le parti qui était persuadé d'occuper la deuxième place, fort d'un antécédent remarquable dans l'opposition contre Ben Ali, il se retrouvait avec à peine 16 sièges, en cinquième position. D'après le conférencier, la perte du PDP revient au moins à deux erreurs stratégiques. Premièrement, alors que le peuple tunisien appelle à la refonte du système et de la Constitution, lui il appelait à sa modification partielle et à une élection présidentielle. Deuxièmement, son entrée dans le gouvernement de coalition formé par Mohamed Ghannouchi et son intention d'associer Rcédistes et Destouriens, alors que la contestation sociale refusait catégoriquement le RCD. Du moins c'était « prématuré, car un jour on aura peut-être besoin des Destouriens convenables pour faire face aux islamistes ».
Le RCD dissous a démontré une certaine capacité de rebondissement à travers la participation d'El Aridha, quatrième surprise du scrutin. Son résultat de 26 sièges sans faire de campagne visible laisse la porte grande ouverte à d'autres surprises, peut-être encore plus grandes lors des prochaines échéances, surtout si l'on sait que la moitié des électeurs potentiels n'a pas voté.


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