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Mohamed Attya, une école pour la Tunisie moderne
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 01 - 06 - 2012


Par Hanen ATTYA*
Mohamed Attya est décédé, en ce même jour de l'année 1987, brisé, nul doute, par une suite de persécutions que l'on ne peut expliquer que par l'acharnement d'un homme, Habib Bourguiba, capable par ailleurs de toutes les audaces, mais incapable d'admettre que l'on puisse développer une pensée autre, une approche différente de l'engagement. Brisé, mais convaincu jusqu'à son dernier souffle d'avoir servi son pays en patriote et, à travers la métamorphose du Collège Sadiki, d'avoir jeté les bases d'un enseignement national en cohérence avec l'identité arabo-musulmane du pays et les exigences de la modernité.
Mais, si légitime que soit le désir d'honorer un homme qui fut pour nous le meilleur des pères, un modèle et un maître, dans toute l'aura du mot, nous croyons que l'évocation de sa mémoire doit, aujourd'hui, signifier bien plus que cela. Notre pays s'engage en effet dans une transition difficile qui exige avant toute chose que la formation, l'enseignement, la culture soient repensés et réhabilités. Car si désastreux que fut, par ailleurs, le bilan du régime que le peuple vient de rejeter, c'est, nul doute, dans le domaine de l'éducation que les dommages furent les plus profonds. L'école, le collège, le lycée, l'université, la recherche ont partout reculé.
Ils ont reculé dans un monde qui avance, et nous prétendions nous asseoir à la table des nations émergentes ! L'école, qui a fait la grandeur de notre pays, qui devait le faire entrer de plain-pied dans la modernité, a aujourd'hui plus que jamais besoin d'un nouveau Mohamed Attya, de nouveaux Mohamed Attya, nombreux et dévoués, car l'aire des défis et des besoins s'est beaucoup élargie.
Mohamed Attya fut avant tout un pédagogue : il ne fut même que cela, durant toutes ses années à la tête du Collège Sadiki, dans un contexte d'analphabétisme voulu et méthodiquement entretenu par les autorités coloniales. C'était cela son engagement, son combat, la forme concrète de son patriotisme : faire revivre la prestigieuse institution voulue par Kheireddine, et la faire revivre en tant qu'institution tunisienne, pleinement tunisienne, en reconstruisant avant toute chose les « fondamentaux », mis à mal par l'occupant mais aussi par des méthodes d'enseignement devenues obsolètes.
Ces « fondamentaux », ce sont la langue et la littérature arabes, la pensée et la civilisation islamiques. Mohamed Attya fit venir des hommes de valeur : cheikhs de la Zitouna, comme Chédli Neifar ou Fadhel Ben Achour, ou agrégés de l'université française comme Mahmoud Messaâdi ou Chédli Klibi. Un mélange de tradition et de modernité que seul un fin connaisseur des réalités et des aspirations du pays pouvait réussir.
Or, tout cela contrecarrait les visées de la Résidence générale qui voulait faire du Collège Sadiki une sorte de succursale du Lycée Carnot, destinée à former les supplétifs de l'administration coloniale, traducteurs et scribes de second rang. Mohamed Attya voulait, lui, tout au contraire, doter son pays de cadres, de compétences authentiques. Le dévouement des maîtres, le talent et la persévérance des élèves ne pouvaient à eux seuls suffire, il fallait une volonté politique qui ouvrît aux futurs diplômés le chemin des grandes écoles et des plus hautes distinctions académiques. C'est cette volonté-là que Mohamed s'attela à susciter puis, de combat en combat, à maintenir, à renforcer.
Pour s'être longuement battu afin de pouvoir passer l'agrégation d'arabe sans se faire naturaliser français (ce qui était, à cette époque de lutte pour l'indépendance, pour le moins une défection), Mohamed Attya savait de quelle diplomatie et de quelle opiniâtreté il fallait faire preuve. Il fut opiniâtre autant que diplomate. C'est à ce prix qu'il fit du Collège Sadiki un pôle d'excellence. Mais ce pôle, jusque-là réservé à une élite urbaine, devait s'ouvrir au pays profond, élargir à toutes les régions son aire d'accueil. Des milliers d'élèves de toutes conditions allaient ainsi, par la volonté de Mohamed Attya, affluer vers ce collège, malgré l'hostilité de l'administration coloniale mais aussi d'un grand nombre de professeurs français qui, n'en pouvant plus, demandèrent leur mutation en France ou au Lycée Carnot.
Mohamed Attya n'en eut cure, il pensait déjà, pour faire face à la demande qu'il avait suscitée, à cet autre projet qui allait se concrétiser au début des années cinquante : l'annexe de Khaznadar, avec un vaste internat qui répondît aux besoins des élèves venus de toutes les provinces du pays.
Cela en amont. Mais, en aval, les diplômés de Sadiki devaient pouvoir poursuivre leurs études dans les universités françaises. Les besoins en cadres étaient considérables dans tous les domaines : l'enseignement, la médecine, les infrastructures, l'administration, l'agriculture... Là encore, il fallait se battre. D'abord pour que la formation sadikienne permît aux élèves d'obtenir le Baccalauréat, sésame des études supérieures. Ensuite, pour trouver à ces nouveaux bacheliers, chaque année plus nombreux, des bourses, des subventions, dans un pays où la pauvreté était le lot de chacun.
Ce combat, Mohamed Attya le mena avec le même courage, le même sens de la négociation, la même réussite que celui de la défense de l'identité arabo-musulmane du pays. Il fut l'inventeur, le maître d'œuvre de cette école franco-arabe, compromis entre la consécration de l'appartenance nationale et la nécessaire ouverture sur le monde de la science et des techniques, qui devait, par la suite, inspirer des pays comme le Maroc et l'Algérie. Il allait donner un sens à cette œuvre en donnant à ses diplômés les moyens de recevoir une formation universitaire de qualité.
Si la Tunisie a marqué, au lendemain de sa libération, une réelle avance sur le chemin du développement par rapport à tant de pays devenus indépendants en même temps qu'elle, parfois des années avant elle, c'est à ses cadres qu'elle le doit et dont un grand nombre étaient passés par le système sadikien.
Le combat de Mohamed Attya était en phase avec celui que menaient alors les hommes politiques, les résistants, les syndicalistes contre le colonialisme : que le pays redevienne libre et, dans le même temps, capable, grâce à ses élites, de relever les défis de la modernité ! Mohamed Attya a bénéficié, de bout en bout, du soutien de ces patriotes. Comment, sinon, aurait-il pu briguer et obtenir, chose inimaginable à l'époque, le poste de sous-directeur, puis de directeur du Collège Sadiki ?
Le problème est que ces responsabilités impliquaient dans l'esprit de l'homme un clair partage des tâches : le Collège Sadiki pour le savoir et la formation ; la rue ou la montagne pour l'engagement politique, la résistance. Et c'est cette option, nourrie, nul doute, par la vindicte toute personnelle de son ancien condisciple de Sadiki, de son ancien compagnon des années d'études à Paris, Habib Bourguiba, devenu le premier chef d'Etat de la Tunisie indépendante, qui devait conduire Mohamed Attya devant les tribunaux, lui valoir par la suite d'être expulsé de sa maison.
On dit des révolutions qu'elles finissent souvent par dévorer leurs enfants, et cette révolution que fut pour notre pays son entrée dans le concert des nations souveraines n'a pas manqué à la règle ; elle aura, elle aussi, dévoré nombre de patriotes. Non que ces hommes aient de quelque façon nui aux intérêts supérieurs de la patrie, bien au contraire. Ils ne correspondaient, tout simplement pas à l'optique de ceux qui s'étaient emparés des leviers de l'Etat. Dans le cas de Mohamed Attya, ce ne fut même pas cela, mais d'obscures questions d'incompatibilité d'humeur avec le leader Bourguiba, à un moment où le pays avait besoin de toutes ses compétences pour s'engager sur la voie du développement.
Tenu à l'écart de cette bataille par la force de l'arbitraire, Mohamed Attya aura eu, malgré tout, la consolation de voir la Tunisie moderne construire son système scolaire sur la base de la réforme du Collège Sadiki qu'il a menée à marches forcées, dans le contexte autrement plus difficile de la colonisation.


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