Par Néjib OUERGHI Deux initiatives ont dominé le débat politique cette semaine, la première a provoqué une sorte d'électrochoc, une grande polémique et des réactions mitigées. La deuxième a suscité , par contre, soutien et appui de tous bords, notamment de la part du gouvernement provisoire et du parti Ennahdha. Deux initiatives annoncées de façon concomitante au moment où la spirale de la violence et la montée de l'intolérance ont failli ébranler l'unité des Tunisiens, accentuant au passage le sentiment de peur et d'insécurité. C'est dans ce climat d'inquiétude et de doute qu'on a fait miroiter, enfin, aux Tunisiens une alternative qui offre une possibilité sérieuse au pays de sortir du cercle vicieux dans lequel il ne cesse de s'engluer. Deux projets qui synthétisent deux méthodes d'action et deux approches ayant pour dénominateur commun l'avenir de la Tunisie, sa stabilité, sa sécurité et son modèle de société. L'un comme l'autre plaident pour l' unité nationale, les acquis du pays, la nécessaire transition vers la démocratie et l'instauration de l'Etat civil et rejettent toute forme de violence. Les deux projets présentent, en même temps, des points de discordance . De fond . A travers l'Appel de Tunis ou «Nida Tounès», M. Béji Caïd Essebsi a l'ambition de fédérer, autour d'une nouvelle formation politique, des forces centristes qui se recrutent parmi toutes les familles politiques de la gauche, du centre et des anciens du RCD ( parti dissous) autour d' objectifs partagés et d'une vision commune. Ce nouveau parti qui se déclare réformiste affirme sa fidélité à l'héritage de Bourguiba, au régime républicain, aux valeurs démocratiques, affirme sa détermination à donner un contenu concret à l'alternance pacifique au pouvoir et à préserver l'unité nationale et tous les acquis réalisés par les Tunisiens depuis maintenant plus de cinquante ans. Une initiative, une particularité. Son initiateur n'est autre que M. Béji Caïd Essebsi, un homme politique charismatique, de consensus et ayant à son actif une grande expérience de la chose publique. Son grand mérite est d'avoir pu organiser le 23 octobre 2011 les premières élections démocratiques et libres en Tunisie. Rapidement, l'effet d'annonce a cédé la place au questionnement, au doute et à la polémique En effet, autant cette initiative a suscité espoirs et adhésion auprès de nombreuses personnalités politiques et formations de la société civile, autant elle a été vite diabolisée par d'autres courants politiques qui, tout en la rejetant, se sont empressés de dire qu'elle « n'a pas d'avenir ». En mettant sur le tapis des questions qui fâchent, comme la légitimité du gouvernement en place après la date du 23 octobre 2012, l'initiative Essebsi a été considérée par la Troïka comme une source de discorde, voire une menace pour la sécurité du pays et une sorte de couverture pour sceller le retour des partisans du RCD dissous à la vie politique. D'autres forces politiques sont allées jusqu'à dire que l'Appel de Tunis est voué à l'échec au regard de sa propension à ressusciter de vieilles idéologies sclérosées à un moment où le pays a besoin de rupture avec le passé pour construire sa démocratie et un modèle de développement qui viendrait corriger les distorsions qui existent entre les régions et les catégories sociales. Une rupture qui implique , à leurs yeux, l'exclusion définitive des anciens responsables du RCD de toute activité politique dans la Tunisie post-révolution. Même si l'Appel de Tunis se propose de consacrer une ambition légitime et un idéal commun que se partagent de nombreux Tunisiens, toutes appartenances politiques confondues, tire la sonnette d'alarme sur l'équilibre rompu, la gestion quelque peu chaotique des affaires du pays et l'incapacité des partis politiques à organiser la vie politique, il a été perçu par d'autres comme une menace potentielle. Réunir les forces centristes en Tunisie risque, à l'évidence, de changer la donne de fond en comble dans un avenir proche. Plus particulièrement au cours des prochaines élections annoncées au printemps 2013. Eliminer, d'entrée de jeu, les anciens du RCD de toute activité politique , équivaut à priver ce nouveau parti d'un potentiel non négligeable qui pourrait faire de lui un parti influent dans la vie politique en Tunisie. Dans l'autre sens, l'initiative de l'Ugtt a trouvé, jeu politique oblige, un large appui et soutien, y compris de la part de la Troïka et des partis qui la forment. Résultat: le courant passe mieux entre le gouvernement et l'Ugtt et le dialogue reprend ses droits à propos de toutes les questions, qu'il s'agisse des négociations sociales ou des questions en relation directement avec la sécurité et la stabilité du pays. Le poids de l'organisation syndicale, son rôle historique et sa contribution dynamique dans le processus révolutionnaire y sont pour quelque chose. Son sens du devoir envers la nation aussi. Sans vouloir s'ériger en parti politique, l'Ugtt en tant que force de pression et contre-pouvoir, entend s'acquitter de la mission historique qui lui incombe: défendre l'unité nationale, favoriser un consensus et présenter une alternative pour les Tunisiens. Par la discussion constructive et la mobilisation de toutes les volontés pour mieux aiguillonner le processus enclenché le 14 janvier 2011 et épargner au pays tout péril qui altèrerait son équilibre ou menacerait ses acquis. La création envisagée d'un conseil national de dialogue réunissant les acteurs politiques et les composantes de la société civile — une plateforme pour susciter un consensus sur toutes les questions en suspens —marque l'engagement résolue de l'Ugtt, dans la phase cruciale que connaît notre pays, de sauver la Tunisie, sa révolution et son peuple de tout déchirement et de toute discorde . A travers l'Appel de Tunis ou l'initiative de l'Ugtt, l'action citoyenne aborde un autre virage en Tunisie. Les deux reflètent une prise de conscience salutaire et partagée sur l'impératif de préserver l'unité nationale, condition sine qua non pour mener à bon port le processus de transition démocratique et de développement économique.