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Transition dans le féminisme ?
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 06 - 08 - 2012


Par Kmar BENDANA (*)
La Tunisie traverse depuis dix-neuf mois une série de péripéties qui alternent promesses et constats d'inachèvements. Le séisme du 14 janvier 2011 s'est avéré plus profond qu'un soulèvement national; il se poursuit en répliques et oscillations, dans les frontières de la Tunisie et en dehors. Il n'est pas question de s'attarder ici sur les dents de scie de l'actualité immédiate, prise dans la tornade de remous géo- politiques qu'elle a révélés et accélérés. Le propos est de prendre un des angles où se lit un bouleversement que la Tunisie partage avec des sociétés dans les quatre coins du monde, celui de la place des femmes. Le sujet n'est pas neuf et il ne faut attendre aucune révélation de ce qui va suivre. Juste une réflexion sur ce qui illustre, une fois de plus, l'ambiguïté et les limites du rôle des femmes dans ce chambardement qui allie enchantement et désillusion, joies et craintes, espérance et doute. Une phrase d'Edgar Morin : «Nous nous trouvons dans un monde qui nous apparaît à la fois en évolution, en révolution, en progression, en régression, en crise, en péril» (Où va le monde ? Paris, L'Herne, «Carnets», 2008, p. 52) inspire ces pensées suscitées par le débat déclenché depuis le 2 août dernier, après le vote de la commission Droits et Libertés, de l'article 27 de la Constitution. Ce vote préparatoire a retenu la version qui stipule que «la femme est l'associée de l'homme dans la construction de la nation» et que «leurs rôles se complètent au sein de la famille». La polémique touche à des acquis de fond comme elle préfigure une des multiples facettes et paradoxes de la transition politique.
Une égalité admise
La centralité de la femme tunisienne dans les manifestations insurrectionnelles a fait le tour du monde; elle a été un message d'espoir. Contrairement à d'autres cas, par exemple celui de la guerre d'Algérie — où le lourd tribut des femmes a été sous-estimé par les «survivants» — le pouvoir instantané de l'image a fixé la vitalité féminine du soulèvement tunisien, sa mixité spontanée. Cette charge spectaculaire a réveillé des ardeurs, tout aussi mixtes, dans la région arabe et musulmane, ébréchant l'ossature de régimes moins «féministes» mais tout aussi totalitaires. L'énergie des corps et des slogans a ému le monde, surpris par l'impatience des manifestant(e)s à rejoindre la «normalité démocratique». La portée universaliste de ces images a servi la photogénie de la phase révolutionnaire, confortant l'image pionnière de la société tunisienne dans le domaine du droit des femmes.
L'avance de la Tunisie par rapport au reste du monde arabe et même en regard de sociétés réputées libérales, est indéniable. Mais plutôt que de se féliciter indéfiniment d'avoir été les premiers, observons l'après qui se profile avec cette transition où se conjuguent des phénomènes contradictoires. Sachant qu'aucune évolution ne peut être linéaire ni mécanique, peut-on faire l'hypothèse que l'on serait devant une phase nouvelle, celle de la confrontation du féminisme bourguibien avec un autre ? Le Code du statut Personnel promulgué le 13 août 1956 — un acquis juridique original — a été un levier d'une fécondité puissante. Bourguiba a peaufiné ce féminisme d'Etat qui a porté et empreint le projet d'indépendance. Ben Ali a utilisé et fructifié l'héritage de son prédécesseur. Le legs bourguibien lui a permis de se poser en défenseur de la modernité et de la laïcité, vertus désirées par l'Occident, apeuré par la montée des expressions identitaires. Des femmes ont été enrôlées dans le système du pouvoir : Wassila Ben Ammar et Leïla Trabelsi, toutes deux secondes épouses et figures de proue du féminisme officiel, ont exercé la politique à l'ancienne tout en servant l'image «moderniste» des régimes. Par ailleurs et à partir des années 1970, un activisme associatif a donné naissance, entre autres, à l'Afturd (Association de la femme tunisienne pour la recherche et le développement) et à l'Atfd (Association tunisienne des femmes démocrates), légalisées en 1989. Ce mouvement a développé un féminisme de résistance, imposé une alternative et soumis la politique de l'Etat à une pression au niveau de l'adoption et des droits de l'enfant, de la lutte contre la violence envers les femmes, du soutien aux familles de détenus politiques.... Au niveau social, les deux courants — officiel et contestataire — du féminisme, fruit et moteur de l'ascenseur social, ont fabriqué cette classe moyenne, si caractéristique de la société tunisienne. Même si le bénéfice du CSP diminue à mesure qu'on s'éloigne de la ville et qu'on descend dans l'échelle sociale, ses effets s'infiltrent : l'organisation familiale, la vie intime, le monde du travail, les mentalités et les pratiques ont été profondément modifiés par ce code qui a sculpté la physionomie, les attitudes et les représentations sociales, l'espace politique restant très masculin.
Un autre féminisme ?
Les deux tendances, paternaliste et rebelle, du féminisme sont-elles devant une troisième ? L'écriture de la Constitution bute aujourd'hui sur une définition de l'égalité des sexes qui revêt des acceptions différentes selon les constituant(e)s. Le féminisme bourguibien et son aile réfractaire sont égalitaires dans la lettre et l'esprit : divorce, égalité des salaires, droit de vote sont des acquis qui se sont incrustés dans les têtes et dans les institutions depuis trois générations. La question de la place de la femme se trouve aujourd'hui devant un débat qui reflète la nature de la participation féminine à la vie politique : une participation toujours secondaire, en-deçà de sa visibilité sociale et de son efficience. La commission Droits et libertés vient de voter, par 12 voix contre 8, la version des constituantes d'Ennahdha, appuyées par celles du Congrès pour la République, qui déclare que la femme est «complémentaire» de l'homme. La formulation est contestée pour plusieurs raisons. C'est d'abord une querelle de mots, ce qui est important en politique. Par ailleurs, les développements introduits par les constituantes d'Ennahdha enserrent le rôle de la femme dans la famille et la patrie, limitant ainsi l'espace des libertés individuelles des femmes.
Le débat est salutaire et prouve que la société civile tunisienne est vive et réactive. Il révèle également que l'une des promesses du bouillon de culture révolutionnaire est menacée. Car, au-delà des ambiguïtés du langage et des aléas de la traduction (les avis étant différents selon la réception en arabe ou en français), il faut se demander si cette «complémentarité» des rôles masculin et féminin suppose «réciprocité» et «interchangeabilité». De même, il serait bon de s'assurer que l'Etat est capable et redevable de garantir ces critères, même si des juristes assurent que le principe d'égalité entre les sexes est inscrit plus haut dans la hiérarchie des articles.
Le parti Ennahdha, majoritaire à l'ANC et aux commandes du gouvernement provisoire, a donné des assurances de ne pas toucher au CSP. Il s'est plié à la loi sur la parité du code électoral d'avril 2011 qui l'a porté au pouvoir. La mixité politique a ainsi dépassé au sein de l'ANC tous les quotas précédents en Tunisie et dans les instances politiques (il n'y a qu'à voir le ratio hommes/femmes au gouvernement ou leur absence à la direction de l'Ugtt). Soixante-trois (63) constituantes sur 217 représentent un ratio digne des pays les plus démocratiques. Quarante-cinq de ces constituantes appartiennent au parti Ennahdha, qui totalise 89 voix au sein de l'ANC.
Mais ce qui électrifie l'atmosphère et éveille les soupçons, c'est la tension sociale. Depuis l'arrivée de ce gouvernement au pouvoir, les signes de distorsion à l'engagement paritaire et citoyen se multiplient. La violence sociale cible en premier lieu les femmes qui se retrouvent fragilisées par un retour subreptice de déclarations et de comportements qui la mettent au centre d'une vision masculine, tantôt magnanime aux yeux de ceux qui la profèrent (un constituant nahdhaoui allant jusqu'à déclarer que la femme appartient à l'espèce humaine !), tantôt rédemptrice (les femmes étant considérées comme le conservatoire des bonnes mœurs et de la morale). La contrainte d'une telle pression (qui donne à penser qu'elle est autant l'expression du conservatisme ordinaire qu'encouragée sinon entretenue par le laxisme des autorités) révèle la femme comme maillon faible, élément fragile et surtout comme citoyen de second rang. La poussée moraliste et conservatrice déborde dans les débats et marque les tournures juridiques de l'Assemblée nationale constituante. Dans le schéma qui caractérise le fonctionnement de l'ANC, où règnent susceptibilité et intérêts partisans, ces constituantes sont-elles le vecteur obéissant d'un «féminisme islamiste» en Tunisie ?
Après la forme bourguibienne et la réplique contestataire, premières étapes du féminisme tunisien, la polémique autour du terme «complémentaire» pointe-t-elle l'apparition, sur le plan politique, d'un autre sous-produit wahabite en Tunisie ?
* (Universitaire)


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