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Ennahdha doit choisir entre la révolution et la contre-révolution
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 03 - 09 - 2012


Par Hatem M'rad(*)
Jamais dans l'histoire des révolutions un parti n'a été à la fois pour la révolution et contre elle, à la fois pour la révolution et pour la contre-révolution.
C'est un non-sens politique. Outre le fait qu'elle soit une technique de conquête du pouvoir, une révolution, c'est avant tout un changement profond et général des structures sociales et des valeurs politiques d'un pays. Toute révolution est ainsi porteuse de nouvelles valeurs politiques, sociales et intellectuelles, censées constituer à la fois une rupture avec l'ancien régime et un progrès par rapport à lui. Alors que la contre-révolution est plutôt un mouvement d'opposition aux idées, aux hommes et aux institutions de la révolution. Le terme contre-révolution est né pour la première fois en 1789, il était développé par Burke et systématisé par De Maistre et Bonald qui proposaient un retour au régime monarchique, la restauration des privilèges et d'une manière générale de l'ordre social antérieur à 1789. C'est dire que révolution et contre-révolution ne vont pas en toute logique ensemble.
C'est également un non-sens historique. Les républicains révolutionnaires n'ont jamais cherché dans l'histoire à épouser les valeurs des monarchistes de l'ancien régime. Les monarchistes, à leur tour, n'ont jamais cherché à se revêtir de l'emblème de la République. Un révolutionnaire ne cherche pas à être en même temps conservateur, et inversement. Les révolutionnaires communistes et léninistes n'ont jamais été en même temps révolutionnaires et pro-tsaristes, ni les révolutionnaires théocrates islamistes et chiites iraniens en même temps des monarchistes pro-chahiens, ni les partis démocratiques nés en Europe de l'Est après la désagrégation de l'empire soviétique en même temps des communistes nostalgiques. De même en Tunisie, on ne peut être en même temps pour la révolution de la liberté et de la dignité du 14 janvier, avec ses nouvelles valeurs démocratiques et progressistes, et contre cette même révolution en se réclamant de la charia, de la tradition, de la tutelle religieuse autoritaire et du califat. Révolution du peuple et Retour à la tradition religieuse sont totalement antinomiques.
De fait, en Tunisie, tous les partis laïques créés avant ou après la révolution, représentés ou non à l'Assemblée constituante, ont mis sans hésitation les deux pieds dans la révolution. Conséquents avec eux-mêmes, Hezb Ettahrir et autres groupuscules salafistes ont choisi, eux, nettement la contre-révolution : ils ont opposé la volonté providentielle à la volonté du peuple, tenu pour mineur, pourtant le véritable faiseur de la révolution.
Seule Ennahdha a pu embobiner tout le monde en gardant un pied dans la révolution et un autre dans la contre-révolution. On sait que la révolution du 14 janvier n'est pas tout à fait la révolution d'Ennahdha, ni sur le plan du fait historique et politique, ni sur le plan idéologique. Mais elle a réussi quand même à la détourner à son profit au motif qu'elle a obtenu 41% des sièges à l'Assemblée. La révolution du 14 janvier sert au fond la contre-révolution d'Ennahdha. Ainsi, face à ses propres militants, les dirigeants d'Ennahdha jurent qu'ils sont un parti de Dieu, fidèle à la charia. Face à l'opinion générale, ils insistent sur leur choix démocratique. Ces jongleries peuvent-elles rassurer les deux peuples : le peuple de Dieu et le peuple de demos ? On en doute. Il y a aujourd'hui beaucoup plus de déçus de l'islamisme que de déçus de la démocratie.
Non, « la révolution est un bloc », comme l'a si bien dit Clemenceau. On l'épouse entièrement et totalement ou on rompt nettement avec elle. Mais on ne peut être moitié révolutionnaire, moitié contre-révolutionnaire. Il faut choisir son camp, comme on dit dans la bataille. Révolution ou contre-révolution ? Ennahdha doit choisir. Autrement, on n'est plus dans la politique, mais dans le racolage et le rafistolage.
La Révolution tunisienne, c'est la liberté, la dignité, l'égalité des droits ; c'est la non-discrimination, la solidarité, la lutte contre la corruption, contre la confusion des pouvoirs, contre l'autoritarisme, la torture, l'intolérance ; c'est aussi la lutte contre le déséquilibre régional. La Révolution, c'est encore la liberté d'opinion, de pensée, de presse, de la caricature, des artistes, qui sont toujours l'avant-garde des révolutions et les inspirateurs de sa culture.
La contre-révolution tunisienne, au contraire, c'est la confusion du religieux, du politique, du social, du culturel, et même de l'économique ; c'est la censure religieuse ; c'est l'intolérance maladive et le refus de la liberté d'autrui ; c'est la criminalisation de l'atteinte au sacré ; ce sont les procès d'opinion ; c'est l'agression et la violence permanentes des uns contre les autres — les agresseurs croyant pouvoir, après cette belle révolution, mettre fin à la parole libre et au génie retrouvé des hommes, des femmes, des groupes et artistes. La contre-révolution, c'est aussi la recherche d'appui politique et financier des pays moyenâgeux et non démocratiques du Golfe. Elle est encore la fumeuse «complémentarité » de la femme à l'exclusion de la « complémentarité » de l'homme, cet être pourtant si « incomplet »; c'est la manipulation des mosquées à des fins politiques ; c'est la surveillance religieuse de la manière avec laquelle les Tunisiens portent leurs vêtements, boivent, mangent, marchent ou se baignent. Bref, la contre-révolution islamiste, c'est le contraire de la vie.
Ennahdha se trompe d'époque. On vit et on écrit le plus naturellement l'histoire du passé vers le présent et non du présent vers le passé. La révolution est un plus et non un moins, elle regarde devant et non en arrière. Elle est amélioration et non dégradation. Elle est renforcement spectaculaire des droits et libertés, anciennement bafoués par l'ancien régime. Elle n'est pas restriction des droits et libertés enfin retrouvés des hommes.
Ennahdha s'est d'autant plus trompée d'époque qu'elle a bel et bien réussi à diviser les Tunisiens par son attachement beaucoup plus à la contre-révolution qu'à la révolution. Les Tunisiens n'ont jamais été aussi miraculeusement unis et aussi solidaires et conviviaux qu'après la Révolution. Ils n'ont jamais été paradoxalement aussi divisés que depuis la première élection démocratique de l'histoire tunisienne. Et Ennahdha y est pour quelque chose. La majorité ne doit pas chercher à se venger sur la minorité ou à la réduire en miettes. Qu'est-ce que la majorité en période révolutionnaire? La mort du roi Louis XVI a été votée à une voix de la majorité par la Convention. C'est la politique primaire. La majorité ne peut se renforcer qu'en cherchant à unir le peuple. C'est tout l'art politique.
A la confusion du religieux et du politique, les islamistes d'Ennahdha rajoutent la confusion de la révolution et de la contre-révolution. Cette confusion apparaît de manière explicite dans le brouillon même de la future Constitution. Au lieu de définir la constitution par le statut de la liberté, et la garantie contre l'arbitraire, les islamistes sont en train d'assimiler cet acte si symbolique à une nouvelle terreur. On ne peut pas avoir une constitution démocratique par certains côtés et théocratique par certains autres. Y a-t-il une quelconque cohérence entre la liberté d'expression et d'opinion qu'on nous annonce et la criminalisation de l'atteinte au sacré ou le reniement, par un simple jeu de mots, des droits des femmes? Cela nous rappelle l'énonciation simultanée des principes démocratiques et de la présidence à vie dans la même constitution de 1959 sous Bourguiba. La future Constitution va-t-elle symboliser juste la fin de la terreur laïque et le début de l'autoritarisme providentiel?
Révolution et contre-révolution dans le même programme politique : amateurisme ou préméditation ? Seule Ennahdha doit le savoir, elle est en rapport intime avec les secrets de Dieu.
*(Professeur de science politique et membre du comité exécutif de l'Association internationale de science politique Ipsa-Aisp)


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