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Logique démocratique, Islam et islamistes
Opinions
Publié dans La Presse de Tunisie le 27 - 07 - 2011


Par Hatem M'RAD*
La révolution tunisienne a-t-elle engendré des contre-sens ? Est-elle détournée délibérément par les salafistes de sa vocation initiale ? Est-elle déviée de sa logique démocratique ?
La révolution avait en effet un caractère civil, démocratique, moderniste, séculier, alors que le débat rebondit sur le sacré, sur l'Islam, sur la manière à transcrire la religion dans la Constitution, sur les islamistes, et sur le fétichisme et le rituel qui leur sont inhérents (hijâb, barbe, prière dans la rue, manière de prêcher dans les mosquées). Le peuple a parlé d'égalité le 14 janvier, et c'est la discrimination qui prévaut à l'ordre du jour (pression contre les femmes pour ne pas se dénuder à la plage, mise à feu des lieux de prière des juifs, agressions lors des manifestations féminines et bientôt refus de la mixité à l'école). Le peuple voulait du travail pour tous, et surtout pour les plus démunis, hommes ou femmes sans distinction, et les islamistes soutiennent que les femmes doivent se démettre, laisser le travail aux hommes et s'occuper de la vie domestique et de leurs progénitures. Le peuple a parlé de liberté individuelle alors que les prêcheurs nahdhaouis évoquent de nouvelles restrictions et contraintes collectives ou communautaires.
Dieu parle-t-il par la bouche des islamistes, en l'espèce d'Ennahdha ? Les hommes attachés viscéralement à leur liberté sont-ils congénitalement amoraux ou inhumains ? On le sait, les islamistes arrivent difficilement à puiser dans l'essence démocratique, la monocratie et la théocratie religieuses continuent à surplomber imperturbablement les âmes et l'action de leurs militants. En face, les démocrates (gouvernants et gouvernés) ont très souvent mauvaise conscience face à l'Islam des islamistes, ils ont tendance à leur concéder aisément du terrain. On croit que les concessions aux islamistes, en l'absence de toute représentativité politique institutionnelle, peuvent attiser le feu. Ce faisant, elles ne font que le rallumer. Le propre des mouvements islamistes dans la contrée arabe, qui acceptent de faire de la politique face à des gouvernements laïques, c'est de vouloir toujours davantage. Ces mouvements, reproduisant les pratiques des confréries closes et secrètes, sont insatiables tant qu'ils ne gouvernent pas. Ben Ali leur a fait des concessions gratuites, que Bourguiba n'aurait sans doute pas faites, même sous la pression. Ainsi, il est légitime de se demander: pourquoi a-t-on instauré l'appel à la prière à la télévision ? La télévision n'est pas une annexe du muezzin ou de la mosquée ; pourquoi recourir à la pratique moyenâgeuse de l'observation du croissant lunaire en haut d'une montagne ou d'une colline, ainsi qu'à l'intervention péremptoire d'un mufti, peu outillé pour la tâche et entouré d'une horde de badauds, pour annoncer de manière quasi folklorique le début du mois de Ramadan, alors que l'astronomie et la science des temps modernes suffisent à nous éclairer sur la date précise du mois saint? Pourquoi refuser obstinément le travail le vendredi après-midi, alors qu'il est sain pour l'équilibre général et l'épanouissement des individus de pouvoir se reposer deux jours par semaine, samedi et dimanche? La religion est une foi individuelle et non collective. Les pratiquants n'ont pas le droit d'imposer leur rythme de travail aux non-pratiquants et de fausser les activités économiques et professionnelles du pays, ainsi que les joies de la vie familiale. Les démocrates succombent facilement à l'emprise spirituelle et passionnelle de l'Islam, vivace dans la conscience collective. Les modernistes ont mauvaise conscience quand les islamistes ou les traditionalistes remontent à la culture ou à l'héritage islamique, alors qu'eux, ils ne trouvent d'autre secours que dans des principes séculiers, philosophiques ou juridiques, comme la raison, l'égalité, la liberté ou la laïcité.
Pourtant la liberté doit être défendue avec conviction et détermination. Parce qu'on a le droit, en démocratie, de considérer que la liberté prime la religion. La liberté est aussi une valeur morale. L'individu est dans un certain sens une religion. Il est la source et la finalité du pouvoir. L'individu a le droit de se gouverner par ses propres règles éthiques et principes en vue de rechercher son propre salut. Le salut étant individuel et non collectif. Le salut collectif nous entraîne droit aux régimes totalitaires.
C'est pourquoi, il faudrait s'abstenir d'évoquer l'Islam dans la future Constitution, et ne pas chercher à reproduire machinalement la formulation de l'article premier de la Constitution de 1959. Il ne faudrait pas indiquer, que pour la Tunisie, «sa religion est l'Islam». C'est d'abord une évidence. Ensuite la logique démocratique impose la neutralité confessionnelle de l'Etat, même si l'écrasante majorité de la population est musulmane, ou du moins vit dans un cadre, une culture ou tradition musulmane. Le juif tunisien doit aussi savoir que la Constitution de son pays ou l'Etat sont les siens. Et le président de la République est supposé être le garant de la pratique et de la liberté confessionnelle des musulmans (pratiquants ou culturels) ou des non-musulmans. Dans la logique démocratique, la Constitution ne doit pas prendre parti sur le plan religieux. Les autocrates ont souvent pris prétexte de cet état de fait pour faire de la démagogie religieuse ou pour se considérer comme des sortes d'émirs ou commandeurs des croyants de droit ou de fait. Et il y a un prix politique cher à payer dans ces habillages. Seule la liberté de croyance doit être bien spécifiée dans la Constitution. Pas le type de croyance. La religion est le propre des individus et non de l'Etat. L'Etat est un ensemble d'institutions, il n'a pas lui-même de religion, du moins en démocratie ou dans une société moderne. L'Arabie Saoudite, les pays du Golfe, les émirats ou les monarchies traditionnelles arabes sont loin d'être des modèles à suivre. Aucune constitution démocratique occidentale n'a déterminé à l'avance la religion de l'Etat, ni les Etats majoritairement catholiques, ni les Etats majoritairement protestants. Israël est, il est vrai, un Etat fondé sur la judéité, mais pour des raisons historiques spécifiques. Au surplus, Israël n'a pas de Constitution écrite. Autrement, il serait hypocrite de dire que l'Etat est neutre ou qu'il appartiendrait à tous. L'Etat doit permettre et garantir toutes les croyances. Il ne pourra les garantir toutes, si la Constitution opte pour une religion exclusive, aussi répandue soit-elle. On se situera par là à mi-chemin entre un Etat moderne et un Etat théocratique. L'Etat neutre veut dire qu'on n'est pas une société sacrée, comme aimaient les découvrir les ethnologues, mais une société civile, une société politique.
C'est pourquoi encore, s'agissant des islamistes d'Ennahdha, il ne faudrait pas mélanger délibérément les genres. Il ne faudrait ni ritualiser ni politiser le spirituel. Le Coran n'est pas un programme politique, mais une croyance. Le Jihâd fi sabil Allah d'aujourd'hui, c'est non pas le jihâd des armes, un jihâd désuet, mais le jihâd intérieur, contre soi-même et contre ses mauvais penchants, un jihâd, il est vrai, beaucoup plus difficile à réaliser que l'autre, même s'il est moins violent. Mais il vaut mieux parler du jihâd de la liberté, individuelle et politique. Le Coran n'est pas non plus un mode de gouvernement. Il est largement reconnu par les islamologues et les fuqahâ censés, qu'à part le principe de la chûra, aucun régime politique n'est prévu par le Coran, ni théocratie, ni république, ni monarchie, ni oligarchie. La religion n'a absolument pas de place en politique. On se demande d'ailleurs au nom de quoi on a accordé, après la révolution, un visa à Ennahdha et à certains autres partis salafistes, et on l'a refusé à certains autres partis religieux ? Le programme politique d'Ennahdha est-il plus laïque et plus chargé de politique ? On en doute. L'amalgame, la confusion et le double langage des islamistes provient justement de leur penchant à faire du religieux par le politique. C'est inévitable.
La société civile a offert sur un plateau la révolution démocratique aux islamistes, et ces derniers inclinent à les en exclure en retour, en la transfigurant en révolution théocratique. Curieux retour des choses. Et la révolution, ils en font un hold-up. Observons leur «logique» : alors qu'ils n'ont absolument pas participé à la Révolution tunisienne, durant laquelle ils ont été manifestement non représentés, ils réclament une sur-représentativité dans la Haute Instance chargée justement de réaliser les objectifs de la révolution et de laquelle ils ont eu l'outrecuidance de claquer la porte. Au nom sans doute de l'écho de certains sondages d'opinion.
Le rayonnement de la révolution tunisienne dans le monde arabo-musulman, et même ailleurs, est fondé sur son caractère civil, rassembleur, de toutes les couches, de toutes les obédiences, de toutes les générations, de tous les sexes, en dehors de tout embrigadement partisan. Cette révolution ne doit pas être détournée par des illuminés non affranchis de tout fanatisme, auxquels on ne peut trop tenir rigueur de ne pas jouer aux plus fins politiques. La Tunisie s'apprête à être un pays libre et démocratique. Un petit pays comme la Tunisie, aux ressources limitées, sans ambition politique démesurée, ne peut avoir d'autre vocation ou grandeur que celle de la liberté. La Tunisie sera-t-elle la Grèce antique du monde arabe ? La liberté sera-t-elle une naturelle promotion touristique? Serait-ce la renaissance de Carthage ? Il faut le souhaiter. Mais, celui qui n'accepte pas les règles de la liberté et de la démocratie s'exclut de lui-même. Après l'autoritarisme bourguibien et la dictature benalienne, il sera très difficile pour un peuple, à bout de patience, de supporter la dictature des religieux et d'accorder un chèque en blanc aux hommes politiques, quels qu'ils soient. La vigilance et la méfiance restent, au-delà de la loi, une bonne garantie contre l'arbitraire.
La logique démocratique est l'idée du progrès social et politique tendant vers l'égalitarisation des conditions. Dans une démocratie, la logique veut en effet que les hommes et les femmes aient les mêmes droits. De même que, conformément au principe de l'égalité du droit de vote, «un homme, une voix», on ne peut tolérer que les hommes aient deux voix et les femmes une seule, de même on ne peut tolérer les formes de discrimination dans les questions d'héritage et de succession entre les hommes et les femmes. La démocratie est un tout. On ne vit pas, on le répète, dans une société sacrée, mais dans une société civile. Le caractère civil suppose le respect de l'égalité en la matière. La Charia n'y peut rien ici. Pourquoi tout ce tapage médiatique sur les inscriptions aux élections de la Constituante, cette invitation aux hommes et femmes de s'inscrire pour pouvoir exercer le 23 octobre leur droit de vote, un droit équitablement partagé entre les deux sexes sur le plan politique, alors qu'un silence assourdissant pèse dans notre pays sur cette tare qu'est la discrimination successorale entre ces deux êtres dès qu'on rentre dans le domaine familial et social ? Et bien d'autres discriminations juridiques intolérables continuent de confondre notre existence ( voir la synthèse de notre collègue et amie, le professeur Monia Ben Jemia «Les femmes et la transition démocratique», Leaders, n°2, juillet 2011). Or la démocratie ne supportera pas ces discriminations. A la limite, aujourd'hui, c'est la femme qui doit avoir deux parts dans l'héritage, et l'homme se contenter d'une seule. La femme s'occupe en effet à la fois de la gestion de la vie domestique et familiale et de sa vie professionnelle. A la limite encore, si les islamistes daignent reconnaître encore aux hommes d'avoir quatre épouses, il faudrait, dans la «logique démocratique», autoriser aussi les femmes à avoir quatre époux. Sinon hrâm ‘alik, hlâl ‘aliya.
Il faudrait alors savoir. Société civile ou société sacrée? Société démocratique ou société ségrégationniste ? Si on veut entrer de plain-pied dans la logique démocratique, il faudrait se plier d'abord à ses règles, et au premier rang 0desquelles le principe égalitaire. On ne peut pas avoir un pied dans la démocratie, et un autre dans la Charia. Une autre révolution, sans doute, est encore en vue.


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