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Damas... le Tunis du Machreq!
Publié dans Leaders le 07 - 08 - 2014

Après de longues et pénibles tractations tuniso-tunisiennes, faut-il le souligner, le Ministère des Affaires Etrangères a pu, enfin, ouvrir un «bureau de services administratifs et consulaires à Damas à l'intention des membres de la communauté tunisienne en Syrie».
Le porte-parole du Ministère a tenu, à cette occasion, à préciser que «l'ouverture de ce bureau ne signifie pas le rétablissement des relations diplomatiques avec la Syrie».
Cette précision est, à mon avis, hors de propos, car elle dénote une surprenante obstination à se cramponner à une position qui s'est avérée erronée et nuisible aux intérêts de notre pays, à l'égard de situation en Syrie.
En outre, le bureau ouvert apparait, aux yeux de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, comme «une créature étrange pour ne pas dire bâtarde».
A mon point de vue, le Ministère des Affaires Etrangères aurait dû, une fois pour toutes, prendre le taureau par les cornes en rouvrant notre ambassade à Damas et en nommant à sa tête un diplomate chevronné qui soit capable de mener à bien la difficile tâche de la «normalisation» des relations tuniso-syriennes qui auront besoin de longues années et de grands efforts pour dépasser les torts qui leur ont été faits d'une manière gratuite et inconsciente.
Ayant malencontreusement laissé passer cette opportunité, le Ministère peut se rattraper en mettant à profit le bureau ouvert par le renforcement rapide de son personnel et l'élévation, le plutôt possible, de son niveau afin de lui conférer, en accord avec les autorités syriennes, le statut diplomatique qui se doit.
Mais pour ce faire, il doit tout d'abord être convaincu du bien-fondé d'une telle démarche.
C'est là l'objet et l'objectif de ce billet: mettre en évidence qu'il est temps pour notre pays de revoir sa position vis-à-vis de la situation en Syrie.
Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais faire une petite digression pour évoquer, brièvement, quelques impressions personnelles sur la Syrie et sur les liens particuliers qui l'unissent à notre pays.
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L'archéologue et ancien directeur du musée du Louvre André Parrot a écrit un jour que «Chaque homme a deux patries: la sienne et la Syrie».
J'ai eu le privilège et le plaisir de saisir le sens de cette petite phrase lorsque l'honneur m'est échu de représenter la Tunisie à Damas pendant presque cinq ans, (de Septembre 1997 à Juin 2002).
Certes, en tant qu'archéologue, André Parrot faisait référence à la richesse de la Syrie en sites anciens qui furent des berceaux des diverses civilisations qu'a connues l'humanité, depuis l'aube de son histoire. En effet, par sa situation géographique exceptionnelle, dans une zone carrefour entre la Méditerranée orientale, l'Asie Mineure, la mer Noire et le golfe persique, elle a été continuellement au cœur des ambitions de tous les Empires.
Pour André Parrot donc, l'histoire de la Syrie se confond avec celle de l'Homme.
Cependant, il me semble que par cette petite phrase, il voulait dire davantage. La Syrie est un pays tellement hospitalier et accueillant et son peuple tellement ouvert et tolérant que tout homme qui foule, pacifiquement, son sol se sent tout de suite chez-soi.
En tout cas, c'était le sentiment que j'ai éprouvé dès mon arrivée en Syrie d'autant plus que je suis Tunisien et être Tunisien en Syrie constitue ou du moins constituait un passeport qui vous permettait d'aller droit aux cœurs des syriens.
D'ailleurs le grand poète syrien Chawqi El-Bagdadi, pour souligner les affinités qui unissent les deux pays, se plaisait à identifier Damas à Tunis en disant que «Tunis est le Damas du Maghreb et Damas est le Tunis du Machreq».
C'est pourquoi, j'ai du mal à comprendre le comportement de «Tunis, le Damas du Maghreb» vis-à-vis de «Damas, le Tunis du Machreq» tout le long de ces trois dernières années.
Et loin de tout sentimentalisme ou de pensées nostalgiques, j'estime que ce comportement n'est pas celui de la Tunisie, toute la Tunisie, mais plutôt celui d'un ou de quelques politiques en manque de tact et de clairvoyance.
Aujourd'hui, il est donc impératif pour notre pays d'adopter une nouvelle ligne de conduite plus cohérente et plus réfléchie à l'égard de la situation en Syrie.
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Pourquoi cette nouvelle ligne de conduite est-elle indispensable?
Pour au moins les principales considérations suivantes:
Tout d'abord, parce que la Tunisie doit renouer avec la politique étrangère qui a été la sienne pendant 50 ans : sage et équilibrée, et reprendre le rôle qui lui revient , celui d'être une source de d'idées intelligentes et de propositions constructives.
Elle a besoin de se rendre à l'évidence qu'elle a été malheureusement mêlée à une guerre qui n'est pas la sienne.
Elle a également besoin de reconnaître qu'elle a contribué, peut être sans le vouloir, à la complication de la situation en Syrie, au départ par l'accueil impromptu de la première «conférence internationale des amis de la Syrie», puis le renvoi intempestif représentant de la Syrie à Tunis et la fermeture inopportune de l'ambassade de Tunisie à Damas, et enfin par les propositions improvisées et parfois ridicules de solutions impossibles à mettre en application.
Plus grave est le message transmis par cette ligne de conduite qui a «satanisé» le régime syrien, aux nombreux jeunes tunisiens qui, endoctrinés dans des circonstances bien connues et mus par des concepts pervers, ont rejoint la Syrie pour participer à la guerre malsaine et «mal-sainte» menée contre ce pays frère dans le cadre d'un plan visant le reformatage du Proche Orient.
A ce sujet, je voudrais dire, en passant, combien la comparaison est affligeante entre ces faux «djihatistes», et les vaillants soldats tunisiens, toujours présents à la mémoire du peuple syrien, qui ont déserté leurs troupes et rejoint leurs frères syriens pour combattre, à leurs côtes. l'armée française venue occuper la Syrie au début du siècle dernier!
Au-delà de cet aspect plutôt bilatéral, le conflit syrien doit nous interpeller, au moins sur un plan purement humain.
En effet, nous ne pouvons pas rester les bras croisés face cette guerre à la fois insensée et infernale qui a fait de la Syrie un pays exsangue et en ruines où, durant plus de trois ans, les violences ont tué 170.000 personnes et déraciné des millions d'autres…
Nous nous devons de faire tout ce que nous pouvons pour éviter que ce merveilleux pays ne devienne un autre état arabe failli.
Le danger d'un tel sort est grand car il augure d'une longue ère d'instabilité et d'insécurité dans toute la région.
Les terroristes agissant en Syrie risquent de revenir, demain, dans leurs pays et de se retourner contre ceux qui les soutiennent aujourd'hui.
Les pays arabes concernés, en particulier, doivent comprendre qu'il est vital, aussi bien pour eux que pour toute la région, de cesser toutes les formes de soutien qu'ils apportent aux terroristes (financement, fourniture d'armes, hébergement, entrainement et instrumentalisation mediatique).
En outre, nous ne pouvons pas rester inactifs face à cette descente aux enfers que le monde arabe ne cesse d'endurer depuis longtemps et qui, au lieu d'être ralentie ou de cesser avec l'avènement du prétendu «printemps arabe», a, par contre, pris de la vitesse.
Jusqu'à quand le monde arabe continuera-t-il à s'entretuer et à dilapider ses ressources tant humaines que matérielles pour son autodestruction ? Et quand comprendra-t-il que ce comportement irrationnel ne peut que servir les objectifs de l'Empire de notre temps qui, comme je l'ai toujours cru et dit, veut sceller sa suprématie sur le monde arabo-islamique par la mise à genoux des trois capitales symboles de la grandeur de l'islam.
Il s'agit en l'occurrence d'Istanbul capitale des ottomans, qui a déjà été vassalisée depuis sa défaite lors de la seconde guerre mondiale; Bagdad capitale des abbassides qui a déjà été soumise par son invasion en 2003; et Damas capitale des omeyyades qui est aujourd'hui dans le collimateur, et qu'on cherche à faire tomber par tous les moyens possibles et imaginables.
Ceci étant, Il est donc de notre intérêt et de l'intérêt des pays arabes qu'une solution politique au conflit syrien soit trouvée le plus tôt possible. Il nous incombe à tous de réaliser que l'avenir de notre région dépendra du dénouement de ce conflit et surtout de la façon dont il sera résolu.
A ce propos, La solution politique proposée le mercredi 16 juillet 2014 par le Président Bachar Al Assad dans son discours d'investiture, ne doit pas être rejetée systématiquement. Elle peut servir de base pour un plan de règlement plus élaboré. D'ailleurs le Président syrien a tenu à préciser que les idées qu'il a exposées ne sont que des têtes de chapitre qu'il faudra étayer et approfondir.
En tous les cas, et pour conclure, il nous faut éviter l'attentisme et le négativisme et mener une politique de responsabilité pour pouvoir aider a la résolution de ce conflit qui a duré plus qu'il ne faut.
Faute de quoi, ce sera laisser le champ libre à la montée du terrorisme, au règne du chaos et par conséquent à de longues années de souffrances pour nos pays et nos peuples.
A bon entendeur salut.
Mohamed Ibrahim Hsairi
Ancien ambassadeur


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