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Une gageure
Publié dans Leaders le 27 - 08 - 2014

Parce qu'ils constituent un apport inestimable à l'imaginaire collectif des Arabes, les contes des Mille et Une Nuits sont un véritable trésor dont la signification déborde le cadre étroit normalement assigné aux livres de contes classiques. Reflets des croyances, coutumes et autres rituels de plusieurs communautés régies par les préceptes religieux, ces récits sans âge aux origines nombreuses, souvent tissés d'une chaîne de violences et d'amours coupables et néfastes, demeurent une source inestimable tant pour les chercheurs que pour les écrivains.
Sollicitée par le metteur en scène britannique Tim Supple pour une adaptation théâtrale des Mille et Une Nuits, la romancière libanaise, Hanan el-Cheikh, fascinée depuis son plus jeune âge par le personnage de Shéhérazade, ne se fit pas prier. Elle n'était pas sans savoir que des militantes pour les droits de la femme comme sa compatriote, la poétesse et journaliste, Jamouna Haddad(1) ou la romancière franco-algérienne, Leila Sebbar(2), avaient choisi Shéhérazade pour décocher leur flèche contre l'obscurantisme et la violence faite aux femmes. Aussi, adapta-t-elle judicieusement une vingtaine de contes non seulement pour la scène mais également pour un livre qui doit paraître le 3 septembre 2014 aux Editions Actes Sud sous le titre La Maison de Shéhérazade dans une traduction limpide de Stéphanie Dujols.
Hanan el-Cheikh est une romancière engagée de longue date. Née en 1945 au Sud-Liban dans une famille chiite, elle s'exila d'abord en Egypte, puis dans les pays du Golfe. Elle vit aujourd'hui à Londres. Tous ses romans traduits en français, du premier, Histoire de Zahra, publié chez Jean-Claude Lattès en 1985, jusqu'au dernier, Toute une histoire (Actes Sud, 2010), sont un réquisitoire en bonne et due forme contre les injustices subies par les femmes.
La Maison de Shéhérazade, on le devine, ne déroge pas à cette règle, Dans son Introduction Hanan el-Cheikh explique l'attirance qu'elle éprouve pour les Mille et Une Nuits en ces termes:
“Page après page, je fus émerveillée par la persévérance de Shéhérazade à vouloir rester prisonnière du roi pour lui révéler ce qu'elle avait en tête. Je compris que l'art était son arme. L'art à son sommet, dans cette façon d'inventer à l'infini des histoires magnifiques. Plus je lisais, plus j'admirais la simplicité, la platitude, presque, du style que j'avais tant critiqué par le passé. La spontanéité de cette langue me touchait; la langue de gens qui n'utilisaient pas le dictionnaire, mais exprimaient leurs sentiments dans toute leur véracité, leur crudité, leur trivialité, leur intensité, tant dans la louange que dans l'élégie ou la diffamation. Dans ces voix reposaient les principes du réalisme magique, du flash-back, du recours au surnaturel pour expliquer l'ordinaire - toutes choses dont j'avais cru à tort que les Mille et Une Nuits étaient dénuées.”(p.11)
Quittant les sentiers battus, Hanan el- Cheikh mit donc à profit l'imaginaire médiéval pour exprimer non seulement son admiration pour la manière dont ses “ancêtres” avaient façonné les sociétés, mais également pour déconstruire certains clichés sur la femme soumise, et souligner ainsi les aspirations profondes de la femme d'aujourd'hui.
Structurée comme Le Coffre des secrets de son compatriote Elias Khoury, La Maison de Shéhérazade est une oeuvre qui réunit dix-neuf contes tirés des Mille et Une nuits, imbriqués les uns aux autres, impliquant deux figures mythiques mises habilement en opposition : celle de Shahrayar et celle de Haroun-al-Rachid. Le premier symbolise dans l'imaginaire populaire le pouvoir, la domination et, surtout, la violence. Ce personnage croit en effet, que toutes les femmes sont volages et infidèles, comme sa femme qui l'a trompé, d'où cette inimaginable violence d'épouser une femme un jour et de la faire exécuter le matin suivant.
Le deuxième est Haroun al-Rachid. C'est un personnage central historique mais "légendarisé" des Mille et Une Nuits- il apparaît dans quarante-cinq histoires différentes- Cinquième calife de la dynastie abbasside, il est réputé pour sa grandeur d'âme et son amour pour la justice, Dans La Maison de Shéhérazade, il apparaît pour la première fois, déguisé en marchand, dans le conte 'Le Portefaix et les trois dames', flanqué de son célèbre ministre Jaafar le Barmécide et du poète Abou Nawas.
Erigeant ces trois personnages en une sorte de fatalité, Hanan el-Cheikh les fait intervenir à tout bout de champ jusqu'à la fin du roman, afin de faire voir l'homme comme la femme, tels qu'ils peuvent être, sujets aux secousses des passions et des vices à travers des récits certes fantastiques mais émaillés d'images de la vie, dans un monde ravagé par la transgression et la violence.
Il n'est rien d'anodin, rien d'innocent dans Les Mille et Une Nuits. Dans certains contes, les thèmes soulevés,comme la vanité de ce monde, l'avarice, la lubricité ou encore la fourberie, c'est-à-dire des thèmes, en somme, conventionnels, n'apparaissent pas comme de simples clichés, très fades, voire sans intérêt, mais au contraire, pleins de force et d'originalité. Ainsi dans 'Dalila la Maligne', l'intelligence dont fait preuve Dalila pour arriver à ses fins - toucher la pension de son défunt mari – arrache au Calife Haroun al-Rachid cette exclamation:
- Hé! Hé! Maligne, en effet, cette Dalila! Mais j'avoue que toute menteuse, fourbe et voleuse qu'elle soit, son courage et son astuce m'impressionnent. (p.288)
Comme dans le fameux recueil de fables d'animaux Kalila wa Dimna d'Ibn al-Muqaffâ, où le lecteur peut toujours déceler une part de vérité, l'intention première des Mille et une Nuits est d'instruire non pas les princes dans la conduite des affaires de l'Etat, mais le simple citoyen. Et cela en recourant à l'onirique imaginaire et au surnaturel et en faisant appel aux connotations familières qui servent au lecteur de points de repère, de fil d'Ariane. Que ce livre soit foncièrement une œuvre subversive, il n'y a nul doute là-dessus. D'ailleurs les innombrables adaptations que ce fleuron a suscitées le prouvent. Le Prix Nobel égyptien Néguib Mahfouz s'en est inspiré pour déconstruire la figure mythique de Shahrayar et transmettre son message dans Layâlî alf Layla, paru au Caire en 1981.
Le travail de Hanan al-Cheikh est, par conséquent, une véritable gageure car dans son sens social, Les Mille et Une Nuits est une œuvre qui ne s'identifie pas aisément avec la vie moderne. Mais habilement, en se concentrant sur quelques contes basés exclusivement sur le rôle de la femme, la romancière libanaise a su démontrer que cette œuvre inextricablement liée aux diverses conceptions de l'histoire, du passé et de la culture d'un monde varié, possède en réalité une identité sociologique plus proche de nous qu'on ne le pense.
Notes
1. Joumana Haddad, J'ai tué Shéhérazade. Confessions d'une femme arabe en colère, traduit par Anne-Laure Tissut, Arles, Actes Sud, 2010
2. Leila Sebbar, Shérazade, 17 ans, brune, frisée, les yeux verts, Stock, 1982 ; Bleu autour, 2010.
Rafik Darragi
Hanan el-Cheikh, La Maison de Shéhérazade, contes traduits de l'arabe (Liban) par Stéphanie Dujols, Actes Sud/Sindbad, 384 pages.
Tags : La Maison de Shéhérazade Hanan el-Cheikh


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