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Pr Habiba Ezzahi Ben Romdhane: Et si notre système de santé était en mesure d'infléchir rapidement la courbe de l'épidémie du Covid-19 ?
Publié dans Leaders le 28 - 03 - 2020

Par Habiba Ezzahi Ben Romdhane, Professeur en médicine préventive - Apparue en Hubei en Chine il y a trois mois, l'épidémie du Coronavirus, baptisé Covid-19, s'est répandue à très large échelle, pour toucher pratiquement tous les pays ; le 11 mars 2020, elle est officiellement qualifiée de pandémie par le Directeur Général de l'OMS. Selon les dernières statistiques, le nombre total des cas dépasse les 566 000 et celui des décès les 26 000.
Comme un très fort vent venu de l'Est, premier foyer touché, l'épidémie s'est abattue sur l'Europe, devenue rapidement l'épicentre de cette pandémie.
Quelques jours plus tard, elle s'est installée aux Etats Unis d'Amérique, devenu désormais le pays qui compte le plus de cas depuis hier.
Toutes les modélisations, des plus simples aux plus complexes, révèlent les immenses dégâts que causera cette pandémie dans la plupart des pays, mais elles montrent également que ces dégâts auraient pu être évités, du moins minimisés, si tous les pays avaient mis à temps les mesures efficaces pour endiguer l'épidémie.
L'évolution de l'épidémie du Covid-19 est déterminée par quatre paramètres: le nombre de cas introduits dans le pays -puisque au départ tous les cas sont importés -, l'efficacité du traçage des cas, le taux de transmission RO qui caractérise chaque virus (celui du Covid-19 varie entre 1,5 et 2,5), et l'efficacité de l'isolement des cas. Tous les pays qui ont tardé à appliquer les mesures qui découlent de ces paramètres le payent très cher maintenant. Tandis que ceux qui ont pris le plus tôt les mesures de restriction des contacts physiques et des voyages ont réussi à inverser la courbe et à la maintenir à un niveau relativement bas et, ce faisant à éviter la descente aux enfers de leurs structures hospitalières.
La Tunisie figure parmi les pays qui ont préparé très tôt leur plan de riposte en mettant en place une Commission nationale, en mobilisant l'Observatoire National des Maladies Nouvelles et Emergentes (ONMNE), les Services d'Assistances Médicales Urgentes (SAMU) et le réseau des directions régionales de la santé. L'isolement des quelques Tunisiens venus de Chine s'est bien déroulé. Les premiers cas ont été importés de pays qui n'ont pas déclaré à temps leur situation épidémique.
Selon les dernières statistiques, le nombre de cas de Covid-19 diagnostiqués en Tunisie s'élève à 227 avec l'individualisation de trois «hot spots»: la région du Grand Tunis, le Centre- Est et le Sud -Est. Ce chiffre n'est que la partie apparente de l'iceberg, le nombre réel n'est pas connu, comme c'est le cas dans toutes les maladies dans lesquelles les porteurs de virus asymptomatiques représentent une bonne proportion de l'ensemble des cas.
Cette épidémie pose un défi considérable pour le système de santé publique déjà sous tension depuis plusieurs années. Nos hôpitaux arriveront très rapidement à saturation avec l'augmentation du nombre de patients nécessitant une réanimation, comme c'est le cas de pratiquement tous les pays frappés par cette épidémie, y compris les plus développés.
La Tunisie n'a pas les moyens de certains pays qui ont renversé la courbe de l'épidémie en entreprenant un dépistage à très large échelle, la surveillance quasi policière de toute la population et le recours à la Big-Data pour traquer les porteurs de virus. Mais elle a un réseau de structures sanitaires en mesure d'avoir une grande performance pour agir en amont, rompre ainsi la chaîne de transmission du virus et ainsi réduire la pression sur les services hospitaliers.
L'engagement de la Tunisie dans la politique des soins de santé primaires depuis les années quatre-vingts et le développement d'un vaste réseau d'infrastructures de santé de base réparti sur l'ensemble du pays constituent un précieux héritage et offrent aux Tunisiens une formidable opportunité pour agir sur la transmission du virus, opportunité que n'ont pas beaucoup de pays industrialisés durement touchés par l'épidémie. En effet, nos équipes sanitaires, déployées jusqu'aux bourgs le plus reculés, ont une grande expérience dans les enquêtes épidémiologiques, les campagnes de vaccination et les prestations de planification familiale. Mobilisés pour le suivi des cas « Contact tracing », le contrôle de l'isolement et les campagnes d'information sur les moyens de protection, ces services de proximité sont capables d'avoir un impact positif considérable sur l'évolution de l'épidémie. En effet, une modélisation effectuée par l'équipe de l'OMS-Tunisie, a permis de chiffrer les gains obtenus avec un bon traçage des cas et une quarantaine efficace. A titre d'exemple, le nombre total d'infections par le Covid-19 serait réduit de 87% si le traçage des cas est effectué à hauteur de 80% et l'isolement est respecté par tous.
La réactivation des équipes de première ligne, leur formation, leur encadrement et leur accompagnement psycho-social pour entreprendre ces prestations de proximité sont indispensables pour combattre efficacement ce fléau. La décentralisation de la gestion de l'épidémie et la responsabilisation des équipes locales doivent être rapidement mises en œuvre et faire l'objet d'une large communication afin de rassurer les citoyens et redonner confiance en nos capacités.
Le confinement et la surveillance des frontières doivent être poursuivis et faire l'objet d'un contrôle strict.
L'épidémie du Covid-19 est particulière, elle ne se pose pas uniquement en tant que problème de santé publique devant être pris en charge par les professionnels de la santé, elle pose également le défi de la communication car elle soulève des questions d'ordre psychologique et social. Dans ces moments particulièrement critiques, les Tunisiens ont besoin d'une bonne communication à la hauteur de la gravité de la situation.
Si l'épidémie du Covid-19 semble être une fatalité, sa gestion ne doit pas être laissée au hasard. Quoiqu'on en dise, la Tunisie a de grands acquis en matière de santé publique et de soins de santé primaires. Le moment est venu de les valoriser pour triompher du plus grand danger qui nous menace.
Habiba Ezzahi Ben Romdhane


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