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Abdelaziz Kacem - De la culture générale (I): Le temps des alertes
Publié dans Leaders le 14 - 01 - 2026

C'était à Sfax, plus précisément dans l'écrin prestigieux du Borj el Kallel, en ce vendredi 19 décembre dernier. Il m'échut l'honneur d'ouvrir la saison culturelle 2026 par une conférence dont le thème m'avait été suggéré par Madame Hédia Abdelkafi, professeure émérite de langue et de littérature françaises et nouvelle présidente de ce haut lieu des Arts et des Humanités : La culture générale à l'ère du numérique.
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Avant d'entrer dans le vif de ma réflexion, je pris un malin plaisir à interroger de jeunes étudiants sur ce que recouvrait, selon eux, la notion de culture générale. Le constat fut sans appel : le concept demeure flou, incertain, presque insaisissable dans l'esprit de cette tranche d'âge saturée de football et de divertissements ludiques, majoritairement façonnés par les réseaux sociaux.
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J'adressai ensuite la même question à un modeste retraité, dont la réponse, aussi simple qu'inattendue, m'étonna : «Moi, mon niveau ne dépasse pas l'école primaire, mais j'ai beaucoup appris sur le tas ; je suis ba'li.» Cet adjectif, issu de la référence au dieu Baal, désigne traditionnellement les cultures sèches, celles qui prospèrent sans irrigation, parce que ladite divinité y pourvoit. Or nos jeunes, aujourd'hui, ont profondément changé de nature : ils ne peuvent plus croître ni s'épanouir qu'à travers une irrigation permanente, tâche désormais dévolue à un système éducatif essoufflé, parfois exsangue. De là, la discussion s'orienta vers le rôle fondamental qu'a longtemps joué la radio dans la transmission des savoirs, tant éthiques qu'esthétiques. Nous reviendrons sur ce médium exceptionnel, non pour en célébrer la nostalgie, mais pour en interroger les dérives contemporaines, souvent aussi massives que dévastatrices.
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La culture générale traverse aujourd'hui une crise silencieuse mais profonde. Elle n'a pas disparu ; elle s'est dissoute. Dissoute dans un flux continu d'informations, d'images et de commentaires instantanés qui donnent l'illusion du savoir tout en en sapant les fondements. Jamais l'humanité n'a eu accès à une telle masse de données, jamais pourtant l'exercice du jugement n'a paru aussi fragile, aussi vulnérable aux manipulations, aux simplifications et aux certitudes prémâchées. Cette contradiction n'est pas accidentelle: elle révèle une mutation anthropologique majeure, celle du passage d'une culture du sens à une culture du flux.
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Aux Etats-Unis, la chute du niveau intellectuel ressemble à un précipice. Il ne reste que des naïfs pour continuer à vénérer ce modèle exténué. Allan Bloom (1930-1992), professeur à l'Université de Chicago, en dressait déjà, en 1987, un diagnostic saisissant dans The Closing of the American Mind, véritable sirène d'alarme : un esprit américain refermé comme une huître. Sa traduction française, L'Âme désarmée, essai sur le déclin de la culture générale (Julliard, 1987) atténue à peine l'étendue de la dévastation. Bloom s'insurgeait de voir une jeunesse incapable de distinguer Mozart du rock ou du yé-yé. Comment en est-on arrivé à remplacer Socrate par Mick Jagger, la quête de sens par le culte de l'impulsion ? La vie intérieure, livrée aux seules pulsions, s'assèche comme une source abandonnée. Pour lui, la culture générale n'a rien de commun avec la culture de masse : cette dernière n'est qu'un fast-food de l'esprit, où tout se vaut, où le relativisme des valeurs brouille la boussole du discernement. Il plaidait pour un retour aux grands textes, à Homère, Platon, Aristote, Shakespeare, Rousseau : autant de phares nécessaires pour sortir d'un brouillard intellectuel de plus en plus opaque. Quatre décennies plus tard, son diagnostic continue de nous prendre à la gorge. Car la crise de la culture générale n'est pas seulement une crise des contenus : elle est aussi une crise de la langue elle-même.
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En France, l'alerte est si chaude que l'Académie des sciences morales et politiques se fend, en 2024, d'un rapport de 94 pages sur la crise de la culture générale. L'expression «culture générale» date de la fin du XIXe siècle. Elle a surgi dans le débat public français consacré aux réformes éducatives visant à sortir la culture du domaine de l'élitisme à sa démocratisation pour en faire un moyen de promotion intellectuelle en faveur de tous les citoyens. Elle devient «un idéal républicain». Le monde arabe actuel ne semble pas s'en préoccuper. Pourtant, il en a été le véritable instigateur aux temps glorieux de son Moyen âge.
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Qu'entend-on, au juste, par culture générale ? Le mot culture vient du latin cultura, l'action de cultiver la terre. Cicéron, par une métaphore fondatrice, parlera de cultura animi, la culture de l'esprit : un travail patient, exigeant, qui suppose du temps, de la mémoire et de l'attention. Son équivalent arabe, thaqâfa, procède du verbe thaqafa, qui signifiait d'abord «redresser un pieu», «corriger une lance», avant de désigner, par glissement sémantique, l'acte de former et d'éduquer. Dans les deux traditions, la culture n'est jamais un simple ornement : elle est une opération de mise en forme de l'humain, une discipline intérieure.
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Si ses acceptions varient selon les époques et les langues, la culture possède néanmoins un noyau conceptuel commun : le rapport entre savoir accumulé et formation intérieure. C'est précisément ce que résume, de manière frappante, l'aphorisme célèbre de l'académicien et homme d'Etat français Edouard Herriot (1872-1957) : «La culture, c'est ce qui reste dans l'esprit quand on a tout oublié.» (Jadis – Avant la Première Guerre mondiale, Flammarion, 1948, p. 104.) Est-ce l'allure oxymorique de la formule qui me retient, ou bien la source dans laquelle l'auteur affirme l'avoir puisée ? Car la citation, telle qu'elle circule aujourd'hui, a été amputée d'une incise où Herriot attribue le propos à «un moraliste oriental». »
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Loin d'être une simple coquetterie littéraire, cette formule plonge ses racines dans une tradition méditerranéenne de longue durée. Car si Herriot attribue la pensée à un "moraliste oriental", tout porte à croire qu'il songeait au rhapsode arabe Khalaf al-Ahmar (733-796), lequel conseillait au jeune Abu Nuwâs (756-814) d'apprendre par cœur dix mille vers de poésie ancienne pour les oublier ensuite, avant de prétendre composer les siens. Ce travail préliminaire devait permettre à l'apprenti poète d'assimiler la diversité des styles hérités des maîtres, d'enrichir son lexique, d'aiguiser son goût littéraire. Mais, pour échapper à l'imitation servile, il lui fallait ensuite soulager sa mémoire de cet acquis, «oublier» les modèles afin de mieux trouver sa propre voix. Le corps, une fois formé, ne se souvient plus des nourritures qui l'ont façonné. Il en va de même pour l'homme de culture: les savoirs qu'il accumule n'ont de valeur que s'ils se transforment en sens critique et en pensée vivante, faute de quoi ils demeurent une érudition morte, comme c'était le cas de bien des zitouniens qui savaient par cœur toutes les règles grammaticales et continuaient à commettre d'horribles solécismes et des scories sans nombre dans leurs textes appauvris.
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«Cette dialectique de l'assimilation et du dépassement – apprendre, intérioriser, puis oublier pour créer – n'est pas propre au monde arabe. Elle trouve un écho saisissant dans la pensée renaissante européenne, notamment chez Montaigne, avec le passage de la «tête bien pleine» à la «tête bien faite», selon l'expression de ce grand porte-étendard de la Renaissance. Avec une telle tête, l'auteur des Essais s'astreint à une interrogation fondatrice : «Que sais-je ?» Signe d'humilité, d'abord, mais aussi exigence de lucidité: se questionner, résister aux certitudes, refuser les dogmes. Une tête véritablement cultivée est celle qui sait douter, examiner, soumettre à la critique les idées toutes faites et le prêt-à-penser. La culture, ainsi entendue, nous affranchit de la domination du dogmatisme. C'est sur ce terreau de métamorphoses intellectuelles que s'est épanoui l'humanisme européen.
Prochain article : De la culture générale II, L'apport arabe à la Renaissance européenne.
Abdelaziz Kacem


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