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Et maintenant, aidons l'Europe à assumer sa postmodernité !
Publié dans Leaders le 15 - 06 - 2012

L'arrivée de François Hollande à la tête de l'Etat français à laquelle j'ai appelé assez tôt, bien que je sois juste français de cœur, en expliquant mes raisons et motivations(I), marque un tournant non seulement en France mais aussi en Europe. Plus que jamais, celle-ci doit changer de cap dans la gestion de la crise économique en prêtant attention à ses dimensions humaines, sociopolitiques, y compris au niveau de la symbolique fort importante quoique si souvent négligée.
Pour cela, la Tunisie qui a été le premier pays dans le monde arabe et musulman à prendre la tête de la course inévitable vers une nouvelle modernité, assumant les impératifs de la postmodernité, peut aider à ce que ce changement de cap soit sérieux et salutaire pour non seulement l'Europe elle-même, mais aussi et plus généralement l'Occident en une nouvelle ère désormais entamée. Comment cela? En jouant sa propre musique centrée sur une des causes majeures de la crise qui est loin d'être seulement économique, mais est aussi morale ainsi qu'on l'a vu avec l'élection dans l'Hexagone. En ayant donc le courage de reconnaître et de ne plus ignorer la part dans cette crise de l'actuelle politique migratoire insensée de l'Europe, et de par le monde aussi.
La Tunisie qui fait une priorité de la levée du visa au Maghreb, dans le monde arabo-musulmanet aussi, à terme, dans tous les pays du Sud, doit oser placer son ambition actuelle dans le cadre d'un principe générique à situer en figure de proue de sa diplomatie issue de la révolution de son peuple, et ce comme un axe majeur symbolisant la maturité du Tunisien et traduisant son exigence majeure de respect et son attachement aux valeurs des droits de l'Homme dont la libre circulation est l'un des plus capitaux.
Car désormais, au lendemain de la victoire socialiste en France, il urge pour l'Europe de dépasser son actuelle politique « tout austérité»et de prendre conscience que la croissance vraie passe par un véritable pacte de civilisation (Hollande parle de pacte de croissance européen) avec les pays du sud de la Méditerranée, que ses mesurettes dans le cadre des accords euroméditerranéens ne peuvent plus satisfaire, du moins dans le cas de la Tunisie. Je dirai bien plus qu'il ne s'agit aujourd'hui, avec de telles mesurettes, que de procédés dilatoires cherchant à retarder l'inéluctable : la remise en cause du tabou de la libre circulation des ressortissants entre les deux rives de la Méditerranée des pays véritablement liés par les valeurs de la démocratie.
L'Europe qui est actuellement plus proche du Nord que du Sud, ce que symbolisent ses règles strictes (confinant même à l'absurdité) de discipline budgétaire, doit se rapprocher plus des pays du sud méditerranéen; c'est ce à quoi a appelé F. Hollande durant sa campagne. Toutefois, la France seule ne saurait dire cette vérité que l'austérité est un mirage et que la croissance demeure dans l'ouverture des frontières, non seulement aux marchandises, mais aussi aux pays rejoignant ou ayant déjà rejoint le cercle fermé de la démocratie. Or, c'est le cas de la Tunisie aujourd'hui où la stabilité aura bien plus de sérieuses chances de s'installer avec l'ouverture de l'horizon européen pour une jeunesse abandonnée actuellement aux sirènes intégristes. Elle est même livrée, comme un gibier égaré, à des prédateurs jouant à merveille de l'arrogance et du rejet européens pour la prendre à leur piège, manipuler ce qui lui reste de conscience libre — pourtant ravivée par le Coup du peuple tunisien —, étant privée du juste jugement que permettent l'ouverture au monde et le contact avec l'étranger, cet autre qui n'est qu'une facette de soi-même.
The Guardian qui écrit à la suite de la victoire du socialiste : « François Hollande a pris le pouvoir en France, inversant la tendance d'une embardée droitière de xénophobie dans la politique européenne»ne dit rien d'autre, rappelant ainsi que le salut de la vieille Europe est avec les jeunes pays déshérités du Sud qu'il est temps de traiter avec plus d'égards, les impliquer dans un véritable pacte — non seulement de croissance, mais aussi de civilisation — basé surtout sur le droit capital de l'Homme à la liberté de circulation qui doit être, sauf à renier nos valeurs, le pendant absolu de la libre circulation des marchandises, credo du libéralisme.
Le nouveau président français a pour ambition d'ajouter un chapitre au traité de stabilité européen; or, un codicille pourrait y être rajouté sur la liberté de circulation des ressortissants des démocraties du sud de la Méditerranée, les Tunisiens en premier, et ce comme acquis de leur révolution démocratique, d'autant que la spécificité de leur communauté, notamment en nombre, peut servir de test grandeur nature quant à la faisabilité de pareille révolution mentale et aux bienfaits de ses retombées politiques, économiques et sociales(II).
Pour cela, la Tunisie devra avoir le courage de surmonter sa peur du ridicule et dépasser sa diplomatie actuelle soumise au principe de réalité que l'on sait pertinemment réducteur, sinon mortel, pour toute politique novatrice, ne négligeant nullement la part du rêve et de l'imagination. Elle doit donc oser, en acte de haute politique, réclamer de ses partenaires, l'Europe en premier, la levée du visa opposé à ses ressortissants.
Aujourd'hui, ce n'est pas seulement la Tunisie qui vit un moment historique, mais aussi l'Europe. Une révolution mentale doit avoir lieu de part et d'autre de la Méditerranée. Hollande a une marge de manœuvre étroite, mais elle a le mérite d'exister. Le président tunisien, du fait qu'il a dans ses rares attributions la responsabilité suprême des grandes orientations de la diplomatie tunisienne, pourrait aider à renforcer la nouvelle orientation française pour que l'Union européenne revoie ses responsabilités dans le sens que commande l'avenir. Car ce sera inévitable tôt ou tard, à la seule différence qu'aujourd'hui cela sera dans les meilleures conditions, mais demain, dans les pires.
Pour ce faire, la diplomatie tunisienne doit arrêter de mettre ses pas dans ceux des politiques européens en osant heurter de front s'il le faut la vision migratoire européenne actuelle et ce au nom des valeurs qui leur sont communes. Et si l'actuel chef de la diplomatie tunisienne continue de faire la sourde oreille à mes exhortations dans ce sens au nom du réalisme, le Président de la République ne voudra certainement pas voir le principe de réalité devenir inhibiteur pour le combattant des valeurs arrivé aux commandes de l'Etat, et pour lequel la politique n'est assurément pas l'art du possible, mais bien celui de faire possible l'impossible !
C'est aussi à un vœu populaire puissant qu'il s'agira aussi de répondre pour le président Marzouki; ce faisant et outre le sens de l'histoire et le respect des valeurs, les retombées sur le plan intérieur d'un point de vue « bassement»politique ne seront nullement négligeables, renforçant l'image sympathique de notre chef de l'Etat au cœur des Tunisiens humbles, notamment sa jeunesse, la faisant passer de la simple sympathie à l'empathie qui est à la base de tout charisme.
Pour terminer, je référerai volontiers à la sociologie compréhensive la plus innovante du moment, représentée en France par le professeur Michel Maffesoli, en citant la présentation de son séminaire pour cette année. Il y invite à transcender la réalité en passant au « réal», néologisme qu'il trouve plus approprié pour saisir le vrai réel dans sa totale complexité et ses apparentes contradictions :
« C'est en sachant garder de la distance que l'on peut être proche de ce qui est; de la vie en ce qu'elle a de concret et d'expérimental. Être à même de rendre compte du "réel", le "Poiei" des Grecs exprimant la "poiésie"de l'existence. Un "réel"n'ayant pas grand chose à voir avec le fameux "principe de réalité" (économique, social, politique) qui n'est que l'aboutissement de ce modus operandi propre à la modernité : réduire l'entièreté de l'être à sa plus simple expression. Ce que Auguste Comte avait fort bien résumé: "reductio ad unum"... Il s'agira de repérer l'orbe, de plus en plus importante, empruntée par un "REAL"complexe dont on ne peut plus nier les effets. Et ce au travers de quelques points cruciaux: métaphore, analogie, empathie, relativisme, écosophie. Le tout délimitant l'espace de la socialité.»(III)
(I) Cf. à ce propos mes deux articles sur Tunisie Nouvelle République : Français postmodernes, dites « Dégage » à Sarkozy ! : http://tunisienouvellerepublique.blogspot.fr/2012/04/un-monde-postmoderne-1.html#more — L'élection française vue de la Tunisie postrévolutionnaire ou la postmodernité à reculons : http://tunisienouvellerepublique.blogspot.fr/2012/05/un-monde-postmoderne-4.html#more
(II) Cf. à ce propos, entre autres, ma missive au ministre des Affaires étrangères : Lettre ouverte à M. Rafik Abdessalem, ministre des Affaires étrangères : Que la levée du visa à la circulation des Tunisiens soit un axe majeur de la diplomatie tunisienne ! Pour être en phase avec les aspirations du peuple, sa révolution, sa nouvelle démocratie : http://tunisienouvellerepublique.blogspot.fr/2011/12/liberte-de-circulation-2.html#more
(III) Dans ce séminaire, rappelons-le, M. Maffesoli ne fait que reprendre, vingt cinq ans après, la problématique développée dans La connaissance ordinaire (1985, réédition Klincsieck 2008). Cf. son site : http://www.ceaq-sorbonne.org/node.php?id=2455


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