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Re (Lire) Marcel Proust, «A la recherche du temps perdu»
Publié dans Le Temps le 20 - 06 - 2020

«Que celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux, pensais-je, quel labeur devant lui ! Pour en donner une idée, c'est aux arts les plus élevés et les plus différents qu'il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet écrivain, qui d'ailleurs pour chaque caractère en ferait apparaître les faces opposées, pour montrer son volume, devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l'accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde sans laisser de côté ces mystères qui n'ont probablement leur explication que dans d'autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l'art.
Et dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n'ont eu le temps que d'être esquissées et qui ne seront sans doute jamais finies, à cause de l'ampleur même du plan de l'architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées !» Marcel Proust, Le Temps retrouvé.
Parler de la Recherche, c'est tenter d'en comprendre la mécanique, de saisir les raisons qui poussèrent un homme mondain, snob, destiné à entrer à la Cour des Comptes à entreprendre un jour la rédaction de cette "épopée".
En 1896, à 25 ans, Proust publie Les Plaisirs et les Jours, l'insuccès est total. Puis vient Jean Santeuil, roman inachevé ... L'auteur souffre d'être reconnu pour sa préciosité élégante, son dilettantisme mais tenu pour un amateur en matière littéraire. Une large part de lui-même demeure insatisfaite.
Au-delà d'une forme de paresse et plus inhibitrice encore, il y a la certitude d'une insuffisance, d'une impuissance qui l'empêchent à tout jamais d'être un écrivain :
"Je sentis une fois de plus ma nullité intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature."
Vide existentiel
La mort de sa mère, en 1905, provoque chez lui une véritable conflagration, il pense ne jamais pouvoir surmonter cette terrible douleur:
"Ma vie a désormais perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule consolation."
Au-delà de cette empathie filiale, une espèce de travail de deuil lui fait prendre conscience d'un gaspillage de talent, d'une fêlure, de toute une érudition gâchée que ne saurait combler le vide existentiel de son parcours de dandy.
A ce moment, il réalise que l'objet de sa vie est d'en faire une oeuvre d'art, dont le besoin s'était en lui, lentement, inconsciemment inscrit.
La disparition de sa mère l'a exilé du paradis de l'enfance, il estime le moment venu d'essayer de le recréer.
Il va donc tenter par l'écriture de saisir cette réalité qui lui a toujours échappé, parce que, pense-t-il, par un travail de mémoire, l'oeuvre d'art arrêtera enfin le Temps, lui donnant une forme.
Il rentre donc en littérature, dans une quête de quelque chose d'important, d'immatériel. Il sait que le livre sera long, à l'idée de celui des Mille et une Nuits qu'il affectionne ; que son architecture "bâtie comme une cathédrale" s'établira sur plusieurs volumes, qu'il y sera question de temps passé, d'espace quitté, de sentiments perdus, d'une société en allée.
Proust rassemble ce que sera son esthétique : les matériaux de son oeuvre seront constitués par sa vie passée, mondanités, voyages, amitiés, amours.
Il se retire petit à petit du monde, se calfeutre, au sens propre, dans sa chambre tapissée de liège. Il remplit la nuit d'innombrables cahiers rafistolés de "paperoles" collées.
Son roman va se confondre avec sa vie, en une sorte de mise en abyme. le livre devra se terminer au moment où le Narrateur commencera le sien, en une sorte de circularité du temps, de boucle achevée. La vie du héros va être rejetée dans le passé et son rappel organisé par le jeu de la mémoire. Celui qui raconte est le même ou plutôt serait le même que celui qui est raconté, s'il n'y avait le temps.
Proust entrevoit une conception du temps d'abord discontinu, considéré comme perdu, relégué dans un passé lointain, inutile. Il se sert pleinement de ses sens exacerbés, les ré-activant en quelque sorte, afin que le charnel devienne littéraire par l'élaboration de ce livre à écrire en une lutte (chronologique) contre le doute, le découragement , la maladie (l'asthme) et la mort.
C'est la recherche d'un absolu, hors du monde, du temps arrêté et pourtant contre lui.
J'étais décidé dit Marcel Proust à consacrer à cette oeuvre toutes mes forces qui s'en allaient comme à regret.
Ce roman épousera tous les genres littéraires : la fois comique, tragique, érotique, poétique, onirique.
Il prend conscience que ce n'est pas par des reconstitutions intellectuelles qu'il parviendra à rendre l'impression vraie du temps et à ranimer le passé :
"Le passé est caché hors du domaine de l'intelligence et de sa portée, en quelque objet matériel que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir ou que nous ne le rencontrions pas."
Temps réversible
Ce sera l'épisode fameux de la madeleine (ou des pavés disjoints) qui sera le signe, qui ouvre une vision perspective de l'espace et du temps. Proust fait ainsi l'expérience de la mémoire sensitive, involontaire, fonctionnant parce que les images du souvenir, fugitives trouvent le support de la sensation présente.
Dès lors, ces régressions seront les thèmes de sa pensée, selon laquelle nous vivons plusieurs époques à la fois, de sorte que le passé nous est souvent plus présent que le présent même.
La mémoire se fait action et non réservoir de souvenirs figés mais plutôt recueil de sensations "engrammées".
"Des minutes affranchies de l'ordre du temps où un passé perdu se réveille".
Il s'attache ainsi à trouver ce qu'il appelle "la vraie réalité", à la manière, me semble-t-il de ces peintres impressionnistes (ou pointillistes) : patiemment, méticuleusement, touche par touche, comme s'il élaborait sa composition avec nombre d'aplats, de réserves, de repentirs, de jeux de couleurs et de matière, dans une progression joyeuse où tout va finir par s'ordonner en une "clé finale révélée".
Peut-on, dans l'évocation de ces contiguïtés spatiales et temporelles questionner la problématique du souvenir-écran ? Comment, de l'enfance notamment et à son insu peut-être, l'auteur convoque-t-il et sans qu'elles apparaissent traumatiques, les pièces manquantes entre les composants essentiels d'une expérience vécue ?
Qu'importe, puisqu'à cette forme d'esthétique de L'inconscient (Proust est le contemporain de Freud) répondent aussi les vertus de l'oubli :
"Aux troubles de la mémoire, sont liées Les intermittences du coeur" (l'amour perdu d'Albertine).
Ce qui appelle le réflexion de Jankélévitch :
"Le temps est le grand pacificateur de la contradiction"
"Ce qui est beau à Guermantes, c'est que les siècles qui n'y sont plus y essaient d'être encore ; le temps y a pris la forme de l'espace, mais on le reconnaît bien."
Ainsi, dans cette abolition de l'intervalle entre ce qui fut et le présent, l'écrivain nous rend le temps réversible comme l'espace et même parfois, grâce à ce médium, il apporte la conjonction de ces deux entités.
C'est en ce sens qu'il rend l'homme plus contemporain de lui-même, tente, en dépit de ses fractures mnésiques, de le faire davantage coïncider avec les occurrences de son présent, l'homme, "cet être des lointains"...
"Je voudrais écrire un jour le roman de l'oubli, comme Proust a écrit celui de la mémoire. J'y dirais la force et la résonance des gestes qui ignorent leur passé." (Roger Nimier).


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