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« Les romanciers tunisiens manquent de curiosité en ce qui concerne notre réalité ainsi que l'histoire de notre pays... »
Publié dans Le Temps le 13 - 11 - 2014

Hassouna Mosbahi est un écrivain tunisien connu pour la fluidité de son style et l'onirisme de ses atmosphères romanesques. Il est un des lauréats du prix Ctamart. Nous nous sommes adressés à lui pour discuter à propos de l'acte de l'écriture et de l'aventure linguistique et littéraire. Interview :
Le Temps : la genèse d'un roman : Par quel processus, le romancier procède -t-il dans la conception de son roman ?
-Un roman peut commencer par une belle phrase qui surgit tout d'un coup dans la tête de son auteur alors qu'il se réveille par un beau matin, ou qu'il se promène tout seul, ou en solitaire au milieu de la masse ; il pourrait naître aussi d'une idée, ou d'un évènement qui secoue vivement l'auteur. Chez Proust par exemple, l'odeur du thé éveille en lui les souvenirs de son enfance lointaine, et voilà que le passé revient avec ses personnages, ses évènements futiles, et importants, ses fêtes, ses histoires d'amour....À partir de la ville de Trieste où il s'est exilé volontairement en compagnie de sa belle femme Nora Bernacle, James Joyce relate les évènements avec ses infimes détails, d'une journée à Dublin, celle du 16juin 1904.Il lui a fallu 16 ans pour terminer ce roman. D'autres romanciers peuvent achever un des leurs en quelques mois, ou en quelques semaines. Il a fallu qu'elle assiste au suicide d'un homme à la station du métro à Paris, pour que la Française Michèle Lesbre décide alors qu'elle avait dépassé la cinquantaine de devenir romancière; et voilà qu'elle prend le suicide de cet inconnu comme prétexte pour nous révéler certains épisodes de la deuxième guerre mondiale, ainsi que la guerre d'Algérie. La rencontre à la prison civile de Tunis d'un jeune homme qui avait tué sa mère en 1973, m'a inspiré pour écrire mon roman "Histoire tunisienne"; mais il m'a fallu attendre jusqu'à 2006 pour le faire! Adieu Rosalie est née d'une idée fantastique alors que je revenais d'un séjour à Tanger au début de la deuxième guerre du Golfe. Tout cela pour dire que chaque roman a sa propre conception, sa propre vie et son propre début et sa propre fin. Comme le grand écrivain albanais Ismail Kadaré, je peux dire que la création littéraire est un processus très complexe, et très rude
*L'écriture romanesque est une aventure qui a ses imprévus
-Oui, l'écriture d'un roman est effectivement une aventure au vrai sens du terme; une aventure avec ses imprévus, ses dangers, ses surprises belles et mauvaises, ses chemins tortueux, ses virages, sa fin tragique ou heureuse. Le grand Jean Genet se moquait des romanciers qui savaient déjà la fin de leur roman avant de le commencer; il les comparait à des voyageurs dans un bus qui traverse du commencement du voyage jusqu'à sa fin un paysage désertique monotone! L'auteur du "journal d'un voleur voulait dire tout simplement qu'un roman devrait être un voyage, et une aventure dans l'imprévu avec tous les risques !
*Comment faut-il adapter la langue afin que le romancier forge sa propre langue ?
-Le problème de la langue se pose à moi à chaque fois que je commence un nouveau roman; je crois que cela vaut pour tous les auteurs authentiques; donc , je peux me permettre de dire que chaque roman a sa propre langue, comme il a son propre rythme et sa propre musique intérieure. Etant conscient de cet élément essentiel, j'ai toujours essayé d'adapter la langue à l'atmosphère particulière de chacun de mes romans, et même à chacun de ses chapitres; on peut donc trouver une langue hachée, une langue proche de la langue orale, une langue des quartiers populaires des grandes villes, une langue classique à la Jahiz qui résonne comme celle des historiens arabes d'antan, ou d'Ibn Battouta...
*Chaque époque littéraire émerge en déconstruisant les canons esthétiques antérieurs et en imposant les siens. Aujourd'hui nous avons une diversité d'approches et d'esthétiques. Quelles en sont les vôtres ?
-Bien sûr que chaque époque a ses canons esthétiques, et les grands romanciers n'écrivent pas seulement de beaux romans, mais ils inventent de nouveaux procédés esthétiques qui reflètent leur époque; ainsi fut le cas de Flaubert, de Proust, de Céline dans la langue française; de Joyce, de Faulkner, de Virgina Woolf dans la langue anglaise. En ce qui me concerne , je peux dire que j'ai assez appris des grands maîtres du roman moderne pour avoir la possibilité d'inventer mes propres procédés esthétiques. Les procédés esthétiques des grands écrivains classiques, ainsi que de Mille et une nuits me sont aussi d'une grande aide.
*Comment évaluez-vous l'espace littéraire tunisien?
-Je ne suis pas concerné par l'espace littéraire tunisien car je le vois très limité et parfois très pauvre surtout dans le domaine du roman; certains de nos romanciers écrivent leurs ouvrages sans prendre en considération ni le problème de la langue, ni celui de la technique romanesque, ni des situations sur lesquelles ils écrivent ; d'où l'ennui qui s'empare du lecteur dès les premières pages de leur roman. Je remarque aussi que les romanciers tunisiens manquent de curiosité en ce qui concerne notre réalité, ainsi que l'histoire de notre pays; les sujets qu'ils traitent montrent bien leur incapacité d'aller plus loin de leur espace si pauvre et si limité!
*Vous avez une nouvelle publication. Présentez-nous en bref votre livre.
-Oui, effectivement, je viens d'achever un nouveau roman intitulé: Epines et jasmin où je relate certains évènements de l'histoire tunisienne ancienne et contemporaine; cela m'a permis de traiter des problèmes de la corruption à l'époque qui a précédé le traité due Bardo du 12 mai 1881, de raconter la fin de Jugurtha, ainsi que celle de Ben Gdhahoum, de revenir aux dissensions et aux guerres religieuses qui avaient ensanglanté la Tunisie au 9,10, et11 siècles. Je n'ai pas manqué aussi de raconter ce qui s'est passé en Tunisie avant et après la chute du régime de Ben Ali....


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