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10 ans de destruction économique massive
Publié dans Le Temps le 14 - 01 - 2021

Les Tunisiens fêtent aujourd'hui le 10ème anniversaire de la « Révolution ». Des festivités au goût amer où s'emmêlent décrépitude, désillusion et désespoir. En dehors d'une crise sanitaire hors norme, la Révolution du jasmin a été malheureusement fanée. Comme écrivait le journaliste et historien Français Alain-Gérard Slama : « la Tunisie : sous le jasmin du cactus ». 10 ans après le soulèvement populaire et la chute du pouvoir de Ben Ali, la classe politique- toutes couleurs confondues- de gauche à droite a échoué à relever les défis de la Révolution : « Travail, dignité, liberté ». Pas ou prou de création de richesses, un taux de chômage en croissance, une population de plus en plus pauvre, des régions de plus en plus défavorisées et de moins en moins de justice sociale. Bref, une économie agonisée ou presque. L'instabilité politique et sécuritaire, les tensions sociales mixés à un amateurisme politique ont fait vaciller la stabilité macro-économique post « Révolution ».
D'une croissance de 3,7% à une décroissance de 7,3% en 2020
Aujourd'hui, tous les indicateurs clignotent au rouge et le risque de « faillite » plane sur la Tunisie. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Nonobstant la tyrannie et le despotisme qui ont marqué les 23 années du règne de Ben Ali, la stabilité macro-économique de la Tunisie a permis de soutenir la croissance avant la révolution. Le PIB réel est passé de 6,3 % en 2007 à 3,1 % en 2009. L'économie a tout de même retrouvé un peu d'élan en 2010, peu avant le soulèvement populaire avec une croissance de 3,7 %. En 2011, au lendemain de la révolution la Tunisie a enregistré une croissance négative de -1,92% pour passer à 4% en 2012, 2,88% en 2013, 2,97% en 2014, 1,19% en 2015, 1,26% en 2016, 1,82% en 2017, 2,48% en 2018 et 1% en 2019. En 2020 et sur fond de crise sanitaire inédite, le taux de croissance a dégringolé pour finir l'année avec une décroissance de 7,3%. Les prévisions des institutions internationales sont trop optimistes pour l'année 2021. Dans son dernier rapport, la Banque Mondiale table sur une croissance de 5,8%. Une reprise qui reste tributaire de l'évolution de la situation sanitaire mais aussi de la capacité du gouvernement à engager les réformes structurelles nécessaires à asseoir un nouveau modèle de développement et de jeter les bases d'une relance économique et sociale durable et inclusive. Une stabilité politique, sociale et sécuritaire sont les ingrédients du succès d'une transition économique tant souhaitée. Même si l'indice de la démocratie s'est nettement amélioré en 2020 avec un score global de 6.41 sur 10, les pouvoirs politiques ont échoué à gagner le défi économique et social.
Mauvaise gestion des finances publiques :
le déficit budgétaire passe de 1% du PIB en 2010 à 13,4% en 2020
Sur le plan des finances publiques, la situation est hors de contrôle. Hormis la baisse de la production et de la productivité, l'économie tunisienne pâtit sévèrement d'une très mauvaise gestion des finances publiques au cours de la dernière décennie. L'endettement public et l'endettement extérieur ont atteint des niveaux alarmants. La politique de relance adoptée par les gouvernements post-révolution, entre autres la fameuse politique de go&stop a montré ses défaillances mettant à plat les équilibres financiers du pays. Les déficits jumeaux se sont creusés davantage. En 2010, le déficit budgétaire était de 650 millions de DT (1% du PIB), en 2018, il s'est élevé à 5,2 milliards de DT, soit 10% du PIB. Aujourd'hui, nous sommes à 14, 2 milliards de déficit budgétaire, soit 13,4% du PIB.
Le besoin de financement de l'Etat était de 1,8 milliard en 2010, il est passé à 10 milliards en 2018 et à 21,5 milliards de dinars en 2020. Pour ce qui est des dépenses, elles sont passées de 14 milliards de DT en 2010 à 43,7 milliards de dinars estimés dans la LF complémentaire 2020 dont 19,2 milliards de DT de masse salariale. Rappelons que 92000 fonctionnaires ont été recrutés dans la fonction publique en 2012 dont 6000 dans le cadre de l'amnistie générale décrétée en 2012 par le gouvernement de la troïka. Et ce sont ces mesures arbitraires qui ont largement contribué à la détérioration des finances publiques et ce parallèlement à un asséchement des ressources.
La dette publique devait atteindre 90% du PIB en 2020, soit l'équivalent de 100 milliards de dinars contre 40,7% en 2010. L'endettement extérieur est passé de 48,8% du PIB en 2010, 86% en 2018 pour culminer à 107,8% du PIB en 2020.
Selon l'ITES, « si en 2010, le déficit était trop faible par rapport aux problèmes sociaux (l'endettement aurait pu résorber la pauvreté), il est aujourd'hui trop élevé au regard des besoins de financement de l'Etat (l'Etat emprunte pour combler le déficit mais aussi pour rembourser sa dette) ».
Ainsi, pour 2021, la Tunisie aura à faire face à une dette publique autour de 100% du PIB si l'on prend en considération les pertes des entreprises publiques et de 1 milliard de dinars en relation avec le litige de la BFT.Le Chef du gouvernement Hichem Mechichi, a affirmé au lendemain de son investiture que son gouvernement s'attèlera à stopper cette hémorragie des finances publiques. Reste à savoir le comment du pourquoi.
Un chômage en hausse et une pauvreté qui grimpe à 22%
Le chômage et la lutte contre la pauvreté ont toujours été le défi du gouvernement tunisien même avant la Révolution. C'est d'ailleurs l'inégalité sociale, la corruption et le chômage élevé auprès des diplômés de l'enseignement supérieur qui ont poussé le peuple tunisien et les autres pays du « printemps arabe » à se soulever et à renverser les régimes dictatoriaux. Toutefois, force est de constater que la situation ne s'est guère améliorée et le taux de chômage passe de 13% en 2010 à 14,9% en 2019 et sera autour de 16 à 17% en 2020. Il faut dire que sur fond du covid, 260.000 chômeurs se sont ajoutés à la population inactive au troisième trimestre de l'année 2020 selon l'INS et 69.3 mille auraient perdu leur travail à cause de la pandémie. Toutefois et en dehors de l'impact de la pandémie, les gouvernements successifs post-révolution n'ont pas apporté des réponses au déséquilibre chronique et structurel du marché de l'emploi et ils se sont limités aux mesures de rafistolage, question d'apaiser les tensions sociales et de jouer la carte de la paix sociale.
15,5% des Tunisiens étaient sous le seuil de pauvreté en 2010, en tenant compte d'un seuil de dépenses de 5,50 dollars en PPA, la proportion de pauvres et de personnes vulnérables devrait augmenter de 16,6 à 22 % de la population totale en 2020. Le taux d'extrême pauvreté restera cependant inférieur à 1% en 2020 sans compter les disparités régionales. Selon la carte de la pauvreté élaborée par la BM et l'INS, le taux de pauvreté s'élève à 28.4% au Nord-Ouest et à 30,8% au Centre-Ouest.
La hausse exponentielle du chômage et de la pauvreté en Tunisie est corrélée à la hausse spectaculaire des prix enregistrée au cours de cette dernière décennie. Malgré la maîtrise de l'inflation au niveau de 5,6% en 2020 contre 6,7% en 2019 et 7,3% en 2018. La politique monétaire suivie par la BCT a certes réussi à inverser la tendance et à éviter une inflation à deux chiffres, toutefois elle n'a pas évité l'érosion du pouvoir d'achat du tunisien.
La corruption d'un cercle restreint à un cercle élargi
La corruption ce fléau ravageur qui gangrène le pays depuis des décennies ne fait qu'augmenter. Si avant la Révolution la corruption se limitait à un cercle plus ou moins restreint principalement autour de la famille de Ben Ali, aujourd'hui le cercle s'est élargie pour toucher les plus hauts responsables de l'Etat. Le dernier dossier des déchets italiens en est l'exemple frappant. En dépit de la mise en place d'institutions de lutte contre la corruption à l'instar de l'INLUCC (l'Instance Nationale de Lutte Contre la Corruption), la tendance de la corruption demeure haussière comme en témoigne le dernier classement de la Tunisie par l'indice global de la perception de la corruption de Transparency International où la Tunisie occupe le 74ème rang mondial sur 180 économies.Tous les gouvernements post-révolution ont placé la lutte contre la corruption comme la priorité de leurs priorités, toutefois ils ont tous échoué à faire face à ce fléau au vue d'un mariage illégal entre le politique et l'économique.
YGA


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