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« Interdire la libre expression, qui est l'essence même de la citoyenneté, revient à renier à l'individu le droit d'exister comme citoyen »
Larbi Chouikha, militant pour les droits de l'homme :
Publié dans Le Temps le 03 - 05 - 2008

Enseignant universitaire à l'Institut de Presse, collaborateur dans des publications indépendantes en Tunisie et à l'étranger et surtout, connu depuis longtemps, pour ses engagements en faveur de la liberté d'expression et pour l'autonomie des journalistes, Larbi Chouikha, nous livre ses réflexions sur l'état de la liberté d'expression et d'information dans les pays arabes et développe ses propositions en vue d'impulser au secteur des médias dans notre pays plus de liberté, d'autonomie et de transparence.
Le Temps : Quel est l'état actuel de la liberté d'expression dans le monde arabe en général ?
Larbi Chouikha : La région arabe détient le triste record du nombre des sites Internet bloqués ou prohibés, mais aussi, des personnes condamnées et incarcérées du fait de leur usage d'Internet, des systèmes de contrôle (logiciels et polices d'Internet) érigés pour surveiller tous ceux qui naviguent sur la Toile. Et voilà que maintenant, les ministres de l'Information des Etats arabes veulent - par euphémisme - "réguler le fonctionnement des chaînes de télévision satellitaires". A cet effet, ils ont adopté une Charte qui recèle des mesures dangereuses pour la liberté d'expression et pour le libre déploiement de ces télévisions. Ces dispositions énoncent de nombreuses conditionnalités formulées en des termes aussi imprécis que volontairement vagues comme, respecter « les principes de la solidarité arabe », « les symboles nationaux et religieux », ne pas léser « aux intérêts suprêmes des Etats arabes » sans oublier, les sempiternelles notions comme « la société, l'unité nationale, l'ordre général ou les mœurs ». En fait, les plus visées par ces dispositions liberticides, ce sont, d'abord, El Jazira et d'autres chaînes qui se distinguent par leur liberté de ton. La particularité de ces chaînes, c'est qu'elles dérangent et agacent même les pouvoirs en place. D'abord, parce qu'elles sont davantage regardées et même, plus prisées que les télévisions nationales - publiques - ; ensuite, parce qu'elles sont souvent critiques à leur égard et osent traiter des sujets encore tabous... ; et enfin, parce qu'elles échappent totalement à leur emprise et offrent pour les populations arabes frustrées des bouffées d'oxygène. D'ailleurs, plusieurs de nos gouvernements n'ont pas attendu l'adoption de cette Charte pour s'attaquer directement à la chaîne El Jazira en fermant ses bureaux, en empêchant ses correspondants de travailler, en menant campagnes contre elle.
Dans la plupart des régions du monde arabe, la presse et les journalistes sont parfois la cible des pouvoirs en place : intimidations, pressions, arrestations, et parfois même condamnations prennent une dimension inquiétante, essentiellement depuis le déclenchement de « la lutte contre le terrorisme »

Quels sont les obstacles qui se dressent contre l'éclosion de médias libres et indépendants du pouvoir politique dans nos pays ?
Il convient tout d'abord de partir du postulat que la libre expression et la libre circulation des informations, des idées, des opinions - fussent-elles minoritaires - constituent l'essence même de notre citoyenneté. Interdire ou entraver l'exercice de cette liberté fondamentale, revient à renier à l'individu le droit d'exister comme citoyen à part entière. A partir de ce constat, l'apprentissage et l'inculcation de la démocratie et de la liberté ne s'acquièrent que dans un contexte de foisonnement des opinions contradictoires, voire antinomiques.
Or, la mainmise, plus ou moins totale selon les pays - du pouvoir politique qui se confond souvent à l'Etat, au parti au pouvoir - sur tous les circuits de la production à la diffusion de l'information, mais aussi dans la distribution de la manne publicitaire et les subsides de l'Etat, réduit la liberté de manœuvre des journalistes et empêche ainsi tout épanouissement d'une presse libre et réellement indépendante. En effet, depuis l'aube des indépendances et jusqu'à nos jours, l'information est perçue par nos Etats comme un appareil qu'ils régentent à leur guise et l'utilisent souvent comme un instrument de propagande. Certes, des évolutions s'esquissent dans certains pays du Maghreb en faveur d'une plus grande liberté mais celles-ci sont toujours dictées par « en haut », c'est-à-dire ; qu'elles sont impulsées par le pouvoir politique dans des situations caractérisées par des crises structurelles aiguës qui l'affectent directement ! En conséquence, toutes les « ouvertures démocratiques » observées ici et là sont loin d'être irréversibles. Et de surcroît, en l'absence de traditions démocratiques ancrées dans nos sociétés, toute mobilisation publique massive - y compris, des journalistes eux-mêmes - en faveur de la libre expression et pour la promotion d'espaces totalement indépendants de l'Etat, demeure extrêmement limitée.

Une amorce de prise de conscience par la profession
En Tunisie, pourtant, des évolutions positives ont été enregistrées ?
Je ne sais trop ce que recouvre le qualificatif « évolutions positives », mais je constate en effet, ces derniers mois, une ébauche de prise de conscience par la profession. Et pour preuves, le rapport audacieux rédigé par sept journalistes de « La Presse » sur leurs conditions de vie et de travail dans leur entreprise, tout autant, l'avènement du SJT et les prises de position publiques qu'il a affichées, mais aussi la prolifération des blogs animés par des journalistes au ton souvent critique,... ce sont autant de signes qui montrent que les journalistes ne sont pas tous indifférents, voire complètement désarçonnés face aux obstacles qui les étreignent. Il faut tout de même rendre hommage à l'action de la presse indépendante mais aussi aux titres de l'opposition qui essaient - tant bien que mal - d'impulser un débat contradictoire et surtout, à briser quelques tabous !

Il va sans dire que depuis vingt ans, plusieurs réformes - législatives et institutionnelles ont été impulsées...
Pour ma part, je persiste à affirmer que les approches d'ordre institutionnel et juridique telles que la refonte d'une nouvelle législation sur la presse, la suppression du ministère de l'information, les subventions versées à la presse partisane ou le renforcement des structures existantes comme celles du Conseil Supérieur de la Communication..., paraissent inopportunes au regard de la structuration de notre espace public qui demeure fortement étatisé. En fait, toutes ces réformes ne font que perpétuer la domination du champ médiatique par l'Etat. En effet, ma thèse récurrente est que le secteur des médias et par voie de conséquence, la liberté de communication et d'expression ne peuvent se déployer ni s'épanouir dans un espace public, entièrement absorbé par l'Etat. Autrement dit, la revendication démocratique d'une séparation effective de l'Etat et de la société et de la prééminence de l'individu, s'inscrit dans le droit fil de l'autonomisation des médias et des journalistes de l'emprise de l'Etat. Elle devrait de même stimuler la prise de conscience pour l'avènement d'une « culture médiatique autonome ». Il est donc pertinent que nous nous inscrivions dans la problématique suivante : comment faire accepter l'idée que l'information et la communication dans leur ensemble, ne peuvent s'épanouir en toute liberté en demeurant sous l'apanage des institutions politiques, comme l'Etat?
En conséquence, le moyen propice pour garantir à ce secteur les conditions de son épanouissement ; et au citoyen, le droit à la libre expression, serait d'envisager la création d'une structure véritablement publique, transparente, légitime, et réellement - autonome de l'Etat - qui superviserait l'organisation, l'accès et le déploiement dans le secteur des médias et particulièrement celui de l'audiovisuel. Or, toute la question est de savoir ce qu'il convient d'entendre par « structure publique » dans un espace public fortement étatisé ? Quelle serait sa composition ? Et surtout, comment lui garantir son autonomie par rapport à la toute puissance de l'Etat ? Et qui serait à même de lui garantir cette autonomie ?
Les exemples à travers le monde abondent dans ce sens, et ils pourraient nous servir d'illustrations. Les cas du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel en France, de la Haute Autorité de la communication et de l'audiovisuel au Maroc, et d'autres structures autonomes qui se déploient activement dans des pays africains, montrent qu'il est possible d'envisager le regroupement dans une même instance, des professionnels, des représentants des publics et autres acteurs sociaux reconnus pour leur rayonnement, leurs compétences et leur indépendance d'esprit. En attendant, la première manifestation de cette volonté de désétatisation pourrait déjà prendre corps par la suppression du régime des récépissés, en permettant à toute personne qui en a fait et qui en fera une demande de se voir accorder - aussitôt - le droit de publier son journal !


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