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Mohamed Lakhdar EllALA, Membre du comité universitaire du congrès extraordinaire de Février 1972 raconte -le Samedi noir-
FLASH-BACK
Publié dans Le Temps le 08 - 02 - 2010

Le samedi 5 février 1972 les étudiants se sont rassemblés à la faculté de droit et des sciences économiques au campus universitaire de l'Union Générale des Etudiants Tunisiens (UGET) pour élire un bureau exécutif et remplacer celui issu du congrès de 1971 de Korba. Un congrès dont les résultats ont été rejetés par la majorité des congressistes.
Mais les forces de l'Ordre sont intervenues et ont dispersé brutalement les étudiants et ont par la suite procédé à de nombreuses arrestations. A l'occasion du 38ème anniversaire de ces évènements, nous invitons M. Mohamed Lakhdar Ellala congressiste à Korba et membre du comité du congrès extraordinaire pour nous parler des causes et des aboutissements de ce mouvement dans la crise. Interview.
Le Temps : Quelles sont les causes et les origines qui ont abouti aux troubles qu'a connus l'Université en février 1972 ?
Mohamed Lakhdar Ellala : Le 5 février 2010, 38 années se seront écoulées depuis le congrès extraordinaire de l'UGET de février 1972.
Avant de faire une lecture critique du mouvement de février 1972, il nous semble qu'il est judicieux, surtout pour les nouvelles générations, de rappeler la genèse de ce mouvement et des actions qui l'ont préparé.
Février 72 n'a jamais été une génération spontanée. C'était le fruit de l'histoire et des accumulations des luttes menées par des générations d'étudiants tunisiens depuis la colonisation pour l'indépendance de la Tunisie et pour l'autonomie de leur organisation en particulier tout au long des années soixante et les débuts des années 70.
Il faut rappeler que la question de l'autonomie de l'UGET était la question centrale des débats préparatoires et des travaux du 18ème congrès d'août 1971 à Korba dans lequel deux camps se sont opposés ; les tenants de l'autonomie de l'UGET par rapport au parti socialiste destourien (PSD) et les étudiants du bureau national des étudiants destouriens (BNED).
Il est important de rappeler deux faits :
- le reversement, qui a abouti à l'arrêt des travaux du congrès et à l'installation d'une direction fantoche confisquant la volonté de la majorité des congressistes, a été dirigé directement par le PSD en particulier son directeur Mohamed Ben AMARA, et aussi le Secrétaire général de l'Union des organisations de jeunesse, Mohamed Ben AHMED, ainsi que le Secrétaire Général du BNED, Abdelmalek LAARIF.
- la majorité des congressistes (105 sur 180 délégués) parmi lesquels certains étudiants destouriens (entre 15 et 20 congressistes) attachés à l'autonomie de l'UGET, ont refusé l'arrêt des travaux du 18ème congrès, rejeté le putsch et ses conséquences et la direction fantoche.
La participation au 18ème congrès s'est avérée l'étape nécessaire qui a permis à la masse des étudiants de prendre conscience de l'importance stratégique de la question de l'autonomie d'une organisation de masse et de s'inscrire dans cette bataille afin que leur syndicat joue son rôle de défense de leurs intérêts. Ceux qui étaient restés hors de l'UGET et avaient refusé de mener la bataille des élections des délégués du 18ème congrès avaient tort. Ils avaient affaibli le camp de l'autonomie de l'UGET et de la démocratie.
Suite à l'échec de la première tentative de négociation avec le gouvernement représenté par le Ministère de l'Education nationale, menée par la commission chargée par la majorité des congressistes (pétition des 91), pour chercher une sortie à la crise de l'UGET après le putsch, l'idée de tenir un congrès extraordinaire de l'UGET, a commencé à germer.
Comment vous avez procédé pour préparer ce congrès ?
Des assemblées générales ont eu lieu dans les trois facultés de Lettres, des Sciences, de Droit et de l'Economie. La majorité des étudiants de ces facultés a opté pour la voie de la résistance et du refus du putsch et de la direction fantoche. Trois commissions ont été élues dans les trois facultés. J'étais élu à celle de la Faculté de Sciences.
Pendant quatre semaines, les commissions ont eu trois rencontres avec le Secrétaire d' Etat à l'Education nationale, M. Hamed ZGHAL pour chercher une solution à cette crise.
Le Gouvernement est resté sur sa position à tout nier en blocet a exprimé son attachement à la direction fantoche seule représentante légale de l'UGET, selon lui.
Parallèlement le mouvement s'était élargi à divers instituts et écoles (INSAT, ENIT, Ecole normale supérieure, Ecole normale des professeurs adjoints, etc..) et d'autres commissions ont été créées dans la foulée.
Afin de coordonner leur action et organiser la lutte, les trois commissions se sont mises d'accord pour la création d'un comité de coordination à l'échelle de tous les établissements de l'enseignement supérieur. Cette commission était composée de Habib MERSIT, Mustapha Ben TERJEM, Laroussi AMRI, Tahar CHAGROUCH, de la faculté des Lettres, Frej Ben MANSOUR, Noureddine NAJAR dit Ben Mansour, Abdallah Dey CHEBBI, de la Faculté de Droit et de l'économie et feu Ridha ZAGHDOUD, Safa-Eddine MOKADMI, Nejib HADDAD et Mohamed-Lakhdar ELLALA, de la faculté des Sciences.
Dès ses premières réunions le comité a adopté la tenue et entamé la préparation du congrès extraordinaire. Une pétition demandant la tenue de ce congrès, a été mise à la signature des étudiants. Elle récolta plus de cinq mille signatures soit plus de la moitié des 10 000 étudiants que comptait l'Université à l'époque.
Fait nouveau est le ralliement des groupes qui avaient refusé de participer au 18ème congrès et/ou de militer dans l'UGET jusqu'à 1971.
Suite à la réussite de la manifestation du 1er février 1972 de solidarité avec Mme Simone OTHMANI, condamnée par contumace en 1968, et qui a fait son retour en Tunisie pour rendre visite à son mari, feu Ahmed OTHMANI incarcéré, le comité de coordination avait appelé les étudiants pour la tenue du congrès extraordinaire le 02 février 1972 à la faculté de Droit et des Sciences économiques. Pour diriger les travaux de ce congrès un comité universitaire a été créé parmi des membres de toutes les commissions des divers établissements universitaires. Plus de cinq-mille étudiants ont participé aux travaux de ce congrès pendant 4 jours.
Constatant qu'une direction légitime allait être élue par les étudiants et que des motions seraient votées, le gouvernement de l'époque et le PSD ont décidé de réprimer le mouvement et la chasse à l'homme a commencé. En plus des centaines d'étudiants blessés, une « chasse aux sorcières » a été menée et plus de 1000 étudiants ont été arrêtés. Les dirigeants du mouvement ont été arrêtés et présentés devant la justice. J'étais arrêté le 20/02/1972 à la Cité Ras ETTABIA. Devant l'ampleur du nombre des personnes prévenues, le 1er Ministre M. NOUIRA a demandé au parquet de classer l'affaire. Nous sommes cependant restés sous surveillance administrative pendant deux ans sans qu'on en soit informés.
38 années après février 72, que peut-on retenir de cet événement ?
Le congrès extraordinaire de février 72 a été un moment fondateur d'une nouvelle étape dans l'histoire des luttes de la jeunesse tunisienne pour la démocratie et pour l'autonomie des organisations et associations.
En plus de la mobilisation de la jeunesse estudiantine, le mouvement de février s'était élargi aux lycées. Sur tout le territoire national, des milliers de lycéens et collégiens ont participé à des manifestations et des débrayages des cours et ont porté, comme les étudiants, les mêmes revendications à savoir la liberté d'organisation, la lutte contre la sélection et des diplômes qui débouchent sur un emploi.
Par l'importance du nombre des élèves et des étudiants qu'il a mobilisés et par la nature de ses revendications, ce mouvement est resté inégalé. Sur le plan politique c'est le premier mouvement masse qui a ouvert une brèche dans «l'unité nationale» chère à Bourguiba et qui a permis au PSD de domestiquer les organisations de masse et le mouvement associatif social, culturel et sportif.
Le mouvement de Février 72 a été ainsi précurseur dans la lutte pour l'autonomie de la société civile tunisienne.
Les revendications de Février 72 ont vite gagné des nouveaux espaces dans le mouvement associatif et en particulier dans le mouvement syndical.
5 ans après en 1977, la direction syndicale de l'époque qui a envoyé son service d'ordre appuyer la milice du PSD et la police le 05 février et qui a appuyé le gouvernement dans le meeting d'El Menzah le même mois (voir discours d'Habib Achour), s'est trouvée, dans la même situation que nous avons vécue, en train de défendre l'autonomie de l'UGTT par rapport au PSD.
Ainsi l'étendard de la lutte pour l'autonomie a été repris par les syndicalistes et les travailleurs qui se sont mobilisés et payé le prix fort pour la défense de l'autonomie de leur organisation et renouer avec la ligne de Farhat Hached.
Qu'est-ce qui reste de février 1972 ?
Premièrement ce mouvement a été une grande école pour former une bonne partie de l'élite qui dirige le pays à tous les niveaux : politique, syndicaliste, associatif, culturel et même militaire et des hauts commis de l'Etat imbus d'une grande conscience de l'intérêt public et du patriotisme, grande richesse réelle de notre pays et gardiens des acquis de notre peuple.
Deuxièmement le mouvement de février 72 a permis de diffuser dans les quartiers de nos villes et villages même les plus reculés de notre pays les aspirations à la démocratie, au progrès social, à la modernité et les droits de l'homme.
Troisièmement, ce mouvement a largement contribué à la défense de l'autonomie de la société civile par rapport au parti au pouvoir et tous les partis politiques. Parce qu'il était mouvement de jeunesse de portée nationale, tout en défendant l'autonomie de l'UGET et des organisations et associations, le mouvement de février 72 a refusé toute neutralité politique.
Que pensez-vous de l'état actuel de l'université ?
Concernant l'état actuel à l'Université tunisienne, je suis malheureux de voir, malgré tous les sacrifices de générations successives d'étudiants, le mouvement étudiant et de l'UGET vivre une crise endémique. Incapable de défendre l'autonomie de l'UGET par rapport aux groupes et groupuscules politiques, En cet anniversaire de février, j'appelle toutes les parties impliquées dans le mouvement estudiantin de respecter l'autonomie de l'UGET et les aspirations des étudiants.
Mais je reste optimiste et je crois toujours que les masses estudiantines, les militants et les dirigeants de l'UGET, surmonteront, grâce ce à leur intelligence, les luttes intestines et rétabliront l'autonomie de l'UGET.
Interview réalisée par Néjib SASSI


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